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BASTIEN

Les noms des trois bœufs gras ont été diversement commentés.

Le baptême des bœufs gras et les noms qu’on leur donne représentent toujours chaque année les préoccupations du moment.

Lombard , — Turin , — Bastien .

; Les deux premières victimes touchent à la politique, je n’en veux pas parler.

Bastien appartient à la morale et à la philosophie.

Un signe s’est manifesté qui n’est ni une comète, ni une planète, ni une corneille à gauche.

Sinistra cavâ prœdixit ab i/ice corniz.

Ce signe est une chanson qui, sans rime ni raison,

est devenue subitement populaire :

Bastien a des bottes!

Qui donc dansera et quelle danse exécutera-t-on sur cet air? qui le sait? Mais cette chanson n’est pas venue pour rien. Les journaux ne m’en ont apporté

que le refrain; je ne la sais pas; je voudrais pourtant bien la connaître. Mais bien! — voici qu’on me l’envoie de Paris.

Chanson.

Autrefois, les plus riches avaient des sabots et le plus grand nombre en désirait; alors c’était un peuple hardi et belliqueux, ami des aventures et des beaux combats. Est-ce Plaute qui disait de lui : « Il n’y a pas de guerre sans un soldat gaulois? Nullum bellum sine milite gallo. » N’est-ce pas 'Pacite qui écrivait : « Ils aiment mieux faire déchirer leurs corps par des blessures que la terre par le soc de la charrue? » Mais, aujourd’hui, iî a des besoins; il lui faut de l’argent. Il lui en faut ‘beaucoup ; peu lui importent les lauriers, les palmes, les victoires ; peu lui importe

la liberté si cela fait baisser la bourse, si cela vient compromettre les échéances du 15 ou du 31.

Il est devenu raisonnable, il a abandbnné les idées chevaleresques.

11 a des bottes, Bastien, il a des bottes!

Celui-ci était autrefois un grand révolutionnaire; ^^^n^^qyait dans toutes les émeutes, non pas au premier rang, mais on l’y voyait. Il savait par cœur, sans trop bien les comprendre, les phrases propres à exciter les passions populaires. Tout allait mal selon lui, et c’était la faute du pouvoir.

Aujourd’hui, tout va bien, il ne veut plus qu’on

change rien à ce qui existe; le progrès doit s’arrêter,

là est le sommet ; le moindre pas ferait non-seulement

descendre, mais dégringoler. — Assez de luîtes, assez

* de misères; vivons maintenant en paix.

Il a des bottes, Bastien, il a des bottes!

Cet nuire passait par la ville, pauvre, maigre et chétif et ignoré; il a trouvé un protecteur; de ce

protecteur qui a été pour lui un frère, il a usé tant qu’il a pu; puis...

— Ah I je sais l’histoire, dites-vous en m’interrompant; quand le citron a été pressé, il a jeté le citron; quand le vin a été bu, il a cassé la bouteille,

— Vous ne savez pas, et vous avez eu tort de m’interrompre.

Quand le citron a été pressé, quand le vin a été bu, il a eu envie de jeter le citron et la bouteille à lalêtcr de son hôte; mais Hliôte le regardait, il n a pas osé; puis il a pensé qu’il avait encore un parti à en tirer; il a fait comme Judas : à la fin de la cène, il est allé le vendre aux pharisiens.

Il est allé se faire d’autres protecteurs et d’autres hôtes en trahissant et en calomniant le premier.

Il a des bottes, Bastien, il a des bottes!

Qu’il n'oublie pas cependant qu’il y a quelqu’un qui en a aussi... au moins une.

Il était vieux, il était laid, il était nègre; il n’avait ni génie, ni talent, ni bravoure; un jour, il s’est fait riche, il s’est fait beau, il s’est fait empereur, il s’est

fait blanc; puis, un autre jour, on l'a renvoyé. Il a dû avoir des bottes ce jour-là, et les bottes d ) sept lieues de l’ogre dont il avait déjà la voracité. Il n’est plus empereur; mais il sera encore jeune, beau et hlanc, car il a des bottes, Bastieri, et surtout il a pour vingt millions de foin dans ses bottes !

. Il lui fallait, quand elle était jeune et belle, vingt mètres de moire pour balayer les rues ; aujourd’hui, sa beauté est fanée; il faut balayer ces mêmes rues avec un balai de six liards. Elle a des bottes, Bastienne, elle a des bottes d’allumettes à vendre, et on ne les lui achète pas. n

XLYII

LE DIABLE Eï LE3 ÉVÊQUES.

Les tables tournantes, les esprits frappeurs excitent toujours beaucoup de controverses. Ceux qui ne croient pas accusent les autres de crédulité; ceux qui croient reprochent aux incrédules de manquer de fluide.

EN Fl T MA NT.

Les tables lournenl-clles? les tables ne tournentelles pas?

La question a été décidée par une autorité presque infaillible, par une autorité quasi œcuménique. Plusieurs évêques ont décidé qu'elles tournent, qu’elles parlent et qu’elles prédisent l’avenir.

En effet, monseigneur Félix, évêque d’Orléans, qui a le premier défendu à ses ouailles de consulter les tables tournantes, a eu des imitateurs; d’autres évêques se sont joints à lui et ont publié des mandements à ce sujet.

Or, il est évident que, si ces savants prélats ne considéraient les tables tournantes que comme un jeu puéril ou une mystification, iis ne prendraient pas la peine de faire de mandements contre elles, — pas plus qu’ils n’en font contre les toupies et contre les affaires de tout genre. — Ils pensent donc que les tables tournent en réalité et prédisent l’avenir. Ils pensent que les tables ont le diable au corps, et que c’est le malin esprit qui se loge dans ces meubles, autrefois honnêtes.

Eh bien, je me permettrai de faire observer à mes-

seigneurs les évêques, auteurs de ces mandements^ qu’il èlait impossible de rien imaginer de plus propre à confirmer et à augmenter la vogue des tables tournantes.

La seule cho.œ qui pût leur faire du tort était de démontrer une supercherie, de prouver que ceux qui consultent les tables sont mystifiés, d’établir que les tables ne tournent pas, ou qu’elles tournent sous une pression adroitementdissimulée. Mais affirmer qu’elles tournent, reconnaître qu’elles recèlent le diable, c’est accroître leur clientèle, c’est assurer leur vogue, c’est leur faire des convertis, des dévots, des cagots, c’est les traiter en culte dont elles seront à la fois l’idole et l’autel.

Comment ces prélats ne comprennent-ils pas l’imprudence de leurs mandements, eux qui savent mieux que personne combien de gens professent dans leur cœur le culte du malin? C’est lui permettre d’ouvrir boutique; que dis-je? c’est l’aider.

En effet, parmi les prières louables, ne peut-il pas s’en glisser quelques-unes qui, adressées en apparence à Dieu, ne sont faites en réalité que pour l’es-

pril des ténèbres? Je parle de celles qui auraient pour objet : d’hériter bientôt d’un parent riche; de gagner un procès injuste; de détourner de ses devoirs la femme du prochain; d’appeler un malheur sur la tète de quelqu’un, même sur celle des hérétiques..

A coup sûr, ces prières ne montent pas au ciel ; le

poids de leur grossièreté les entraîne vers l’abîme, où

Satan les reçoit et les exauce volontiers.

Quand les femmes vont l’église pour montrer leurs robes neuves et critiquer les robes des autres femmes ; quand elles s’agenouillent en donnant à leur taille et à leurs formes la grâce et les altitudes les plus capables de fixer l’attention des fidèles de l’autre sexe; quand, tout en priant Dieu, elles ne négligent rien pour le faire oublier, croyez-vous que ces prières, môme dites en latin, parviennent jusqu’au trône de l’Être suprême?

Non, non. Toutes les prières sont triées et vannées par les anges qui planent au-dessus des églises; ils prennent les prières impures, les prières seulement marmottées des lèvres, les prières contre le prochain.

les prières hypocrites, et les rejettent comme de viles épluchures que le diable ramasse.

Quand un homme donne à sa femme des conseils contre un homme en particulier, c’est se créer un rival. Il n’est pas plus prudent de dire : « N’allez pas là; là est Satan; là est le danger; » à moins qu’on n’ait l’intention de combler une bonne fois l’enfer.

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