L'HOMME LE PLUS MALHEUREUX DU MONDE
L'homme le plus malheureux du monde en ce moment est évidemment lord Cowley; depuis un mois, on le considère comme l'Alexandre qui doit dénouer
le nœud gordien, comme l'Œdipe qui doit deviner l’énigme du sphinx.
Aura-t-on la paix ? aüra-t-on la guerre ? Cela dépend de la mission de lord Cowley ; lord Cowley seul le sait; on ne peut rien dire tant que lord Cowley n'a pas parlé; à lui seul de dévoiler le présent et l'avenir.
— Mais parlez donc, lord Cowley ! crie le monde en chœur.
Et le monde entier se tait, le cou tendu, le visage tourné vers lord Cowley.
Conticuere omnesj intentiqus ora tenebant .
Mais je crois que lord Cowley, n’a rien fait, n'a
rien pu faire, ne peut rien faire — qu’il ne sait rien de rien.
Aussitôt qu’il aura ouvert la bouche, et qu’il aura dit : « Je ne sais rien, » il aura le sort d’une de ces brillantes bulles de savon qu’un enfant tient suspendue au bout d’un chalumeau.
Il souffle et la boule s’enfle et grossit ; elle reflète les plus brillantes et les plus harmonieuses couleurs du prisme; puis tout à coup elle éclate et disparaît!
Trois ou quatre petits mots des congrès en général et du futur et prochain congrès en particulier.
Un congrès, vingt congrès, cent congrès feraient une besogne comme celle que Ton appelle les traités de 1815, — c’est-à-dire une coalition triomphante, faisant des traités avec une nation vaincue, décimée, envahie — c’est-à-dire lui imposant sa volonté, que îes traités devraient être respectés et seraient respectés juste aussi longtemps que ceux qui les ont imposés seraient les plus forts.
Il m’est impossible de trouver à cela une autre comparaison que celle-ci :
Un homme est tombé dans un guet-apens; on lui
serre la gorge, on le bâillonne et on lui fait signer des billets et des lettres de change; mais, aussitôt qu’il est libre, il va faire sa déclaralion au commissaire. En fait de traités politiques, ce commissaire, c’est la Providence, la justice publique; c'est une puissance accrue par un bon gouvernement, c’est une armée nombreuse et disciplinée, c’est une flotte redoutable, c’est un état de finances prospère et assuré, c’est l’indignation du peuple vaincu et opprimé, de Samson auquel ses cheveux commencent à repousser ; c’est une haie vive de poitrines humaines, autrement forte que la muraille de porcelaine de la Chine — cette grande tasse à thé bien fêlée aujourd’hui.
Certes, je suis bien ennemi de la guerre, je fais un cas bien piètre des lauriers et des palmes cueillis pour eux-mêmes, — mais je trouve permise et sainte une guerre faite pour la liberté.
Les seuls traités respectables sont ceux qui sont faits comme tous les actes valables, c’est-à-dire librement, chacun des contractants apportant son consentement spontané.
C’est après une longue paix dont aucun signe n’an-
.noncerait la fin, qu'il serait raisonnable cl juste de faire des traités fixant les limites et les intérêts des nations.
Voici dits mes quatre mots sur les congrès et les traités en général; passons à mes quatre mots sur le congrès futur et prochain.
La situation est celle-ci : l’Italie est impatiente du joug de l’Autriche; le Piémont « ne peut rester insensible aux souffrances et aux cris de détresse de l'Italie. »
L’Autriche est prête à faire toutes les concessions qui n’attaqueront en rien ni sa puissance, ni ses limites anciennes et nouvelles, ni ses volontés, ni
ses caprices.
L’Angleterre propose un congrès.
A ce congrès assisteront la Russie, l’Angleterre, la France et... l’Autriche.
Il n’est question ni du Piémont ni d’aucun État italien.
Quel rôle jouera l’Autriche dans le congrès? Est-cc le rôle d’avocat? Mais alors qui défendra la partie adverse? L’avocat doit avoir un autre avocat en face
de lui; la cause plaidée, les avocats se taisent, attendent et écoutent la sentence des juges.
Est-ce le rôle de juge? Alors l’Italie et le Piémont sont accusés, coupables! on les jugera sans les entendre ! — à quoi bon alors, puisque l’Italie est déjà condamnée et exécutée?
L’Autriche ne doit assister à ce congrès que si le Piémont représentant l’Italie y assiste également, et tous deux y doivent avoir ou n’y pas avoir voix délibérative — au même titre et au môme degré.
Autrement, ce congrès sera une mauvaise plaisanterie, il n’obligera personne; ses décisions seront considérées comme non avenues, et il ne servira que d’armistice pour achever les préparatifs de la guerre.