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VIEILLES PHRASES, VIEUX MENSONGES, VIEUX GALONS

Ah! lord Derby, si j’étais Anglais, comme, dans les nouvelles élections qui se préparent, j’irais avec enthousiasme voter contre vous, contre vos amis, contre vos partisans!

Mais je vais regarder ce qui va se passer, et ce sera pour moi un spectacle instructif.

Voilà quelque temps déjà — je ne veux pas préciser davantage la date — voilà quelque temps que je

commence à soupçonner fortement qu’il faut mener les hommes avec des phrases plus qu'avec des raisons; que l'écuyer du cirque empanaché, que le dentisle de place publique en habit rouge, que l’avaleur de sabres et de souris vivantes, auront toujours plus d'inlluence sur la foule que tous les héros véritables et les véritables chercheurs du vrai, du juste et du beau appelés savants* philosophes et poètes.

Devant le public, le héraut couvert de broderies et de dorures fera plus d’effet que le héros qu'il précède, vêtu d'un pourpoint usé aux coudes comme Henri IV. Ça avait fini par être l’avis de Napoléon I er ; il avait conquis sa gloire militaire en petit habit vert échancré et en redingote grise; eh bien, sur la fin, il avait arboré, lui aussi, des chapeaux à plumes, des manteaux de velours semés d’abeilles et des oripeaux variés, parce qu’il avait compris que, dans la

profession qu’il avait embrassée, il ne s’agissait pas seulement d’obtenir l'assentiment, l’admiration et le concours des esprits élevés et des gens de bon sens,

. — mais qu’il lui fallait la foule, qui dit sans cesse ce que les Hébreux disaient à Moïse : « Faites-nous des dieux d’or que nous puissions voir, suivre et adorer; » la foule qui noya sous ses crachats X..., qui refusa de leur faire de ces dieux pendant l’absence de Moïse; — la foule qui finit par adorer le veau d’or.

So^ezsûrs que Napoléon Bonaparte, lorsque, à Sainte-Hélène, il songeait à la place qu’il occuperait dans l’histoire, espérait bien que l’histoire lui rendrait le petit chapeau, le petit habit vert échancré et la petite redingote grise, en môme temps que la somme de grandeur qui lui est due.

J’en voulais donc revenir à ceci, que, le 4 avril 1859, lord Derby a prononcé à la chambre des lords les paroles que voici :

« Si nous avions consulté notre convenance plulôt que l ’ intérêt public , je crois que, tous mes collègues et moi, nous nous fussions empressés d’acccp -

ter l'occasion offerte de nous libérer de 2a responsabilité officielle et de rentrer dans la jouissance de la vie privée . Mais il y avait de grands dangers aux'quels il fallait parer avant de consulter notre convenance personnelle. »

Eh bien, vrai, je croyais qu’il y avait de ces vieilles phrases qu’on n’osait plus dire aux hommes de ce temps-ci : — le fardeau du pouvoir — les douceurs de la vie privée — le dévouement aux intérêts publics amenant le sacrifice de la liberté — les charmes de la retraite , etc.

On a dit avec raison, à un homme qui s’était fait

beaucoup de chagrin à propos d’une Iphigénie quelconque : « Il est si facile de ne pas faire une tragédie en cinq actes! »

Il est encore plus facile de ne pas être ministre de Sa gracieuse Majesté Britannique. J’ai bien entendu parler d’une presse pour la marine anglaise cl d’hommes qu’on enlevait malgré eux dans les rues de Londres quand on manquait de matelots. Je suppose même que ce procédé n’est plus en usage; mais

je n’ai pas ouï dire qu’à aucune époque, dans la

Grande-Bretagne plus qu’ailleurs, on ait eu besoin de recourir à la force, à la ruse, ni à une condamnation judiciaire pour se procurer des ministres, des chanceliers, des rois, des empereurs, des sultans, des beys, des deys, des schahs, des czars, des hospodars, etc. Il m’a toujours semblé, au contraire, que le marché en est abondamment fourni, qu’il y a un grand nombre de ces gens-là sans place et sur le pavé et très-disposés à accepter une autre place, sans discuter les conditions, du moins pour commencer, sauf à les modifier plus tard.

J’avais quelquefois constaté que ces hommes d’État et ces potentats mis à pied , c’est-à-dire, pour parler comme eux, « rendus aux douces joies de la vie privée et de la retraite, » ne se retiraient guère loin, ni à une distance où il fût difficile d’aller les chercher et les faire revenir en quelques heures. De ce temps-ci, le seul qui se retira aux champs et dans la retraite fut M. Molé, et il n’alla que jusqu’à son domaine de ChamDlâtreux, où le bruit des affaires arrivait parfaitement en deux heures avec un fiacre.

M. Guizot, une fois, s’en alla à Trouville; mais,

pour s’entretenir la main, il faisait des discours aux banquets de Lisieux et il disait : « Enrichissezvous. »

Signal d’une curée qui ne paraît pas encore terminée.

Lesdits hommes d’État, comme les prétendants aux divers trônes, principautés, etc., aussitôt qu’ils sont débarrassés « du fardeau des affaires publiques et du pouvoir, » n’attendent pas une minute pour mettre l’écriteau : Talents a louer, désintéressement a

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