LA MÉDECINE DE TOUTES LES COULEURS
Si vous le voulez bien, nous allons parler un peu de M. Vriès, dit le docleur Noir; je vais d’abord rappeler en très-peu de mots les faits qui le concernent.
Un bruit se répandit tout à coup, il y a quelques mois, que M. Sax, un homme fort intéressant par ses talents, son caractère et ses malheurs, venait d’être miraculeusement sauvé d’une maladie déclarée incurable par les « princes de la science, » et que son sauveur était une sorte d’Indien, de magicien, de psylle, etc., appelé M. Yriès.
Un banquet fut donné par de nombreux amis à M. Sax et à M. Vriès, et, dans le compte que les journaux rendirent de ce banquet, on nomma les médecins et les chirurgiens illustres qui avaient déclaré M. Sax atteint d’un cancer que, vu les circonstances particulières et son espèce, ils déclaraient unanimement incurable.
On racontait que M. Vriès avait mis six mois à
guérir M. Sax; que, pendant deux mois, la maladie avait semblé empirer, qu’elle était ensuite restée assez longtemps stationnaire, puis enfin, qu’elle était entrée dans la période décroissante pour finir par la guérison radicale.
Pour sa gloire et pour sa fortune, M. Vriès avait rencontré une heureuse chance; l’homme qu’il venait de guérir a de nombreux amis parmi les prêtres des arts et du journalisme, c’est-à-dire parmi ceux qui pétrissent, chaque soir, le:; opinions sur toutes choses pour la nourriture spirituelle qui doit être distribuée le lendemain matin aux populations.
Le public s’émut si fortement, que la science légale et constituée dut faire une concession et prendre la voie que je soutiens depuis quinze ans être son devoir rigoureux : elle consentit à faire la lumière.
M. Velpeau, le célèbre chirurgien, donna un
exemple digne des plus grands éloges; il livra à
M. Vriès une salle dans l’hôpital placé sous sa direc- ■ <
lion, et on mit dans cette salle un certain nombre de malades réputés incurables, auxquels M, Vriès devait
appliquer les moyens curatifs qui avaient sauvé M. Sax.
Voilà, si je ne me trompe, la première phase des faits exactement rapportée.
M. Vriès se mit à l’œuvre : deux mois se passèrent.
Tout à coup M. Velpeau lit à l’Académie un mémoire plein d’âcreté dans lequel il déclare que M. Vriès n’a pas guéri et ne guérira pas un seul malade; deux sont déjà morts entre ses mains. Il propose l’expulsion de M. Vriès de l’hôpital de la Charité, et cette expulsion est prononcée et effectuée.
Eh bien, mon opinion est que la science constituée et légale, et M. Velpeau chargé de la représenter en cette circonstance, se sont trompés aussi complètement qu’il est possible à l’homme de le faire, et il a cependant en ce sens une terrible puissance.
Ou M. Vriès est un homme possesseur de secrets thérapeutiques précieux au moyen desquels il a guéri M. Sax, déclaré incurable par les « princes de la science, »
Ou M. Vriès est un charlatan ignorant et avide.
Tout le monde est d’accord qu’il n’y a pas une autre
hypothèse à faire. Commençons par l’hypothèse bienveillante, qui a pour elle un argument puissant, la guérison de M. Sax.
Aucun des autres médecins ne connaît les médicaments, ni la préparations d’iceux, ni les moyens et procédés employés par M. Yriès ; il n’y a donc pas de critique de détail à faire, ni de modifications à proposer; il faut admettre les conditions posées par M. Vriès. Il a demandé six mois; c’est le temps employé à la guérison de M. Sax.
C’est au bout de deux mois qu’on arrête brusquement l’expérience; il est mort deux malades; les autres ne sont pas gifôris.
Espôrait-on qu’une maladie jusque-là réputée incurable quand elle est entourée de certaines circon stances, fût devenue tout à coup la seule maladie dont on ne mourût pas?
M. Vriès s’était-il engagé à guérir en deux mois? n’a-t-il pas, au contraire, été constaté qu'au bout de deux mois du traitement qui a sauvé M. Sax son état paraissait plutôt empiré?
11 fallait donc attendre les six mois.
Ces deux malades qui sont morts, la médecine ordinaire et légale les eût-elle guéris? Non, puisque vous déclarez leur maladie incurable; et les autres, les auriez-vous guéris en deux mois? Ni en deux mois ni en six; ils sont également incurables.
Que peut-il leur arriver de pis avec M. Vriès?
De mourir.
Que peut-il leur arriver de mieux avec vous, maintenant que vous avez expulsé M. Yriès?
De mourir, puisque vous les avez déclarés incurables. Où était alors l’inconvénient de laisser l’expêrience se continuer jusqu’au terme fixé par M. Yriès?
Vous dites : « M. Sax n’avait pas un vrai cancer. »
Qui s'est trompé en ce cas? Ce n’est pas M. Yriès !
Deux des malades de la salle confiés à M. Yriès vont un peu mieux; mais ceux-là sont rangés dans une catégorie à pari; leur maladie nous est suspecte.
Est-ce à dire que vous déclarerez n’avoir pas été malades îous ceux qui se trouveront avoir été guéris, et que vous ne reconnaîtrez malades que les morts?
Pourquoi, si leur maladie n’est pas suffisamment constatée, les avoir confiés à l’expérience de M. Vriès?
Pourquoi encore avoir permis que les élèves traitassent M. Vriès avec toutes sortes de formes dérisoires pendant l’expérience?
Pourquoi avoir autorisé ou souffert la pubiication d’une brochure contre M. Vriès par un élève en chirurgie?
Votre devoir était de le faire respecter pendant tout le temps de l’épreuve convenue.
Vous dites que la cure de M. Sax est un hasard.
Alors M. Vriès a de la chance, une chance que vous n’avez pas. — Pourquoi ne pas laisser partager cette chance à des malades que vous êtes sûr, vous, de ne pas sauver? Peut-être n’en aurait-il sauvé qu’un; celui-là, vous le condamnez à mort, vous qui êtes sûr de ne pas le sauver.
Passons à la seconde hypothèse :
« M. Vriès est un charlatan ignorant et avide. »
De même que j’ai dit, à propos de la première hypothèse, qu’il y avait un argument puissant en fa-
veur de M. Vriès, ii y a, à propos de la seconde, u*e certaine âpreté à l’égard de l’argent qui milite contre le docteur Noir; mais poursuivons.
Si M. Vriès est un charlatan, il fallait, pendant que vous le teniez, le démasquer complètement; il fallait observer religieusement les conditions acceptées; il fallait jusqu’à la fin vous conduire convenablement avec M. Vriès, et obliger vos élèves à le respecter jusqu’à la dernière seconde des six mois demandés, accordés, convenus.
Que votre conviction, mon cher monsieur Velpeau, soit complète aujourd’hui dans le sens de la seconde hypothèse, je le veux bien; mais cela ne suffît pas. Il fallait porter cette conviction dans l’esprit du public, et, pour cela, il ne fallait rien laisser à objecter pour M. Vriès et pour ses partisans.
Tandis qu’ils peuvent dire aujourd’hui :
— M. Vriès a demandé six mois pour son expérience ; on lui a fermé la porte au nez après deux mois. Il a été un objet de dérision pour les élèves, et l’un d’eux a même imprimé une brochure contre lui.
On a obligé M. Vriôs d’abandonner les malades de la Charité au bout de deux mois.
Eli bien, M. Sax, qui est guéri , n’aurait pas été guéri si M. Vriès l’avait quitté au bout de deux mois.
Une jambe est cassée et remise; un chirurgien dit au malade : a Vous marcherez dans un mois. » Si le malade, au bout de huit jours, disait au chirurgien : « Je ne peux pas marcher, vous ôtes un charlatan, allez-vous-en 1 » que dirait le chirurgien?
Pour résumer : si M. Vriès possède réellement un spécifique contre le cancer, vous avez privé vos malades de la Charité des bienfaits de ce spécifique.
Car, si ce spécifique existe, vous ne le connaissez pas et M. Vriès le connaît; donc, lui seul pouvait dire les moyens d’action et l’espace de temps qu’il lui faut pour agir; le temps qu’il avait demandé, d’ailleurs, ne dépassait pas celui qu’il lui a fallu pour guérir M. Sax, qu’il a guéri et que vous aviez déclaré incurable.
Si M. Vriès n’a pas de spécifique, si c’est un charlatan effronté et avide, il n’est pas suffisamment dé-
masqué; vous lai laissez des moyens de défense trèsplausibles, et il fera des dupes en aussi grand nombre qu’il lui plaira.
Donc, pour une fois que vous avez l’air de vous rendre à la raison et de provoquer la lumière, vous n’avez fait que frotter des allumettes dont vous avez voulu allumer un petit bûcher et non une lampe.
M. Velpeau se sentait remuer dans le cerveau un rapport très-spirituel, quoique mêlé d’un peu trop de lazzi et de turlupinades ; — mais un discours n'est pas un enfant qui ne peut pas attendre et qui doit absolument naître au bout d’un certain terme de gestation.