LA GUERRE
Il y a deux sortes de guerres :
L’une est sainte; c’est celle qui se fait pour l’indôpendanc* „ nour la liberté, pour la défense de la patrie, du foyer, de la famille. A cette guerre, les femmes envoient leurs maris, les mères envoient
leurs fils, les jeunes lilles envoient ieurs frères et leurs fiancés, de leurs mains ’ délicates, elles effilent de la charpie pour leurs glorieuses blessures, en n’adressant que tout bas leurs prières à la Vierge ; tandis que les petits enfants retiennent leurs larmes pour ne pas amollir le cœur de leurs pères, et que les vieilles femmes font bouillir l’huile pour jeter sur la tête des assiégeants.
A cette guerre*là, frappez fort, frappez sans ména-
gement. Si les armes, si les mains vous manquent, faites comme Cynégire, le frère d’Eschyle, servezvous des dents; car, je le repète, cette guerre-là est permise, cette guerre-là est sainte ; toutes les cruautés, toutes les plaies, de quelque main qu’elles soient faites, tout le sang, de quelque main qu’il soit versé, seront mis au compte, au compte terrible des agresseurs et des tyrans.
11 est une autre guerre, la plus odieuse, la plus grotesque, la plus criminelle, la plus ridicule des folies humaines. Celle-là a pour mobile une vanité bêle et féroce qu’on est convenu d’appeler « l’amour de la gloire. »
Les fous furieux qui la font se décorent du titre de héros et de conquérants; les fous idiots qui la laissent faire, se laissent appeler « braves compagnons; » en réalité, ils ne sont compagnons que pour les coups.
On donne à ces actes de rage insensée des noms gracieux et bucoliques : ces gens vont « cueillir des lauriers, moissonner des palmes, » comme les filles vont aux champs cueillir des pâquerettes et des bleuets.
Ils vont, en réalité, cueillir des bras et des jambes, faire des tas de cadavres mutilés, arroser les moissons détruites avec du sang et des cervelles humaines.
Voici deux héros, deux conquérants en présence :
Chacun d’eux range ses soldats; des fils, des frères, des fiancés, de jeunes pères de famille; il les range comme des quilles; puis la partie commence, les canons lancent les boules, les quilles tombent. Comme ces quilles vivantes ne peuvent se ramasser et se remettre debout comme les quilles de bois, on les remplace par d’autres hommes qui sont abattus à leur tour.
La partie finie, quand un des deux héros est fatigué, on compte les morts.
— Moi, j’ai trois mille cadavres que vous m’avez faits; mais je vous en ai fait trois mille deux cents.
— Rendons grâce au Ciel, nous sommes vainqueurs 1 réjouissons-nous, rentrons triomphalement dans les villes; on nous dresse des arcs de triomphe! les jeunes filles vêtues de blanc nous présentent des fleurs !
Eh bien, et ces trois mille morts, et ces six mille mutilés, et leurs vingt mille pères, mères, femmes, fiancées, sœurs, enfants qui pleurent amèrement?
Et ces cent mille paysans dont les moissons ont été ravagées, dont les chaumières ont été brûlées, qui ne peuvent donner à manger à leurs petits?
Qu’ils fassent silence. D’ailleurs, le bruit des fêtes étouffera leurs cris et leurs sanglots; c’est un grand jour, c’est un beau jour; le héros est adoré comme un dieu.
De cette guerre-là, messieurs les conquérants, messieurs les héros, — • au nom du bon sens, au nom de la dignité, au nom de la liberté, je vous le déclare,