‹ En gagnant mon painChapitre 10 sur 29 · RE · texte numérisé non relu

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Lorsque la neige commença à tomber, grand-père me conduisit de nouveau chez sa belle-sœur.

— Ce n’est pas un mal pour toi, non! me dit-il.

Il me semblait que, durant cet été, j'avais beaucoup vécu, que j'étais devenu plus sage et plus vieux; mais 1] me semblait aussi que chez mes patrons, l'ennui s'était accru encore en ces quelques mois. Chez eux, les indispositions, les indigestions provenant d’un excès de nourriture étaient tout aussi fréquentes; on se racontait toujours, avec les mêmes détails, le cours des maladies; ma grand’tante priait toujours Dieu avec les mêmes menaces et la même méchanceté. La jeune patronne avait maigri à la suite de ses couches, mais elle se mouvait avec la même ampleur et la même importance que lorsqu'elle était enceinte. Quand elle cousait du linge

pour les enfants, elle chantonnait éternellement la même chanson :

Spiria, Spiria, Spiridon,

Spiria, mon cher petit frère,

Je vais m'asseoir dans le traîneau.

Spiria s’assied sur le rebord.

Dès qu’elle me voyait pénétrer dans la pièce,

elle s’arrêtait immédiatement et criait avec irri-

tation :

—— Que veux-tu encore?

Je suis persuadé qu’elle ne connaissait aucune autre chanson que celle-là. | - Le soir, les patrons m’appelaient dans la salle à manger et m'ordonnaient de raconter comment tout se PASSAT sur le bateau.

Je m ’asseyais près de la porte des &kbinets et je commençais; il m'était agréable d'évoquer cette autre vie, au milieu de celle qu’on m'imposait. Je

me laissais entraîner, j'oubliais mon auditoire, mais

pas pour longtemps; les femmes n'avaient jamais été sur l’eau, elles m'interrogeaient :

— Mais, enfin, quand même, c’est dangereux?

Je ne voyais pas ce que l’on pouvait craindre.

— Et si tout à coup, à un endroit protons le aavire Chavirait..

Le patron nn aux éclats; j'avais beau cmuer que les bateaux ne coulaient pas toujours, je n'arrivais

pas à convaincre les deux femmes. La vieille était

persuadée que les bateaux n'étaient pas portés par l’eau, mais qu’ils roulaient avec des roues sur le fond de la rivière, comme les chars sur une route.

— Comment pourraient-ils flotter, puisqu'ils sont en fer? Est-ce que les haches peuvent flotter?

— Les carafes ne s’enfoncent pas non plus dans l'eau! :

— Quelle comparaison! Une carafe, c’est petit et c'est vide! és: | | Quand je parlais de Smoury et de ses livres, on me regardait d’un air méfiant: la vieille assurait que seuls les imbéciles et les hérétiques composent des livres.

— Et le livre des Psaumes? Et le roi David?

— Le livre des Psaumes est une écriture sacrée, et le roi David lui-même a demandé pardon à Dieu de l'avoir composé... :

— Où est-ce écrit?

— Dans le creux de ma main; si je te prends par la peau. du cou, tu le verras bien!

Elle sait tout, elle parle de tout avec assurance, et toujours brutalement.

— À la rue Teotchorka, il y a un Tatare qui est mort: son âme est sortie par sa bouche, elle était

noire comme du goudron! k — L'âme est esprit, dis-je, mais elle clame avec mépris.

— Celle même d’un Tatare? Imbécile!

La jeune femme a peur des livres, elle aussi.

— C'est très mauvais de lire, surtout quand on esi jeune, décrète-t-elle.

Je vivais dans un brouillard d’ennui abrutissant et, pour m'en dégager, je m'eflorçais de travailler le plus possible. La besogne ne me manquait pas; 1l y avait deux petits enfants dans la maison; les nourrices

n'agréaient jamais aux patrons qui en changeaient

constamment; je devais donc soignerles bébés, laver les langes chaque jour et, une fois par semaine, j'allais rincer le linge à la « source de la gendarmerie », où j'étais la risée des blanchisseuses: - |

— Regardez cette lavandière en pantalons!

Parfois, elles m’exaspéraient au point que je les battais avec une brassée de linge mouillé: elles me rendaient les coups avec usure; mais là, au moins, c'était amusant et intéressant. :

La « source de la gendarmerie » coulait au creux d'un profond ravin qui, orienté vers l’'Oka, séparait la ville d’une campagne appelée du nom d’un dieu antique, larilo. Dans ces champs, la bourgeoisie de la ville organisait parfois des divertissements. Grand”mère me racontait qu’au temps de sa jeunesse, le peuple croyait encore en Iarilo et lui offrait des sacrifices : on prenait une roue que l’on entortillait d’étoupe goudronnée; avec des cris et des chants, on poussait la roue enflammée du haut de la pente et l’on regardait si elle arrivait jusqu’à l'Oka. Si elle y parvenait, le dieu Tarilo avait accepté l’offrande : l'été serait ensoleillé et fertile.

Les blanchisseuses venaient la plupart de Iarilo: c'étaient toutes des commères alertes et loquaces ; elles savaient tout ce qui se passait en ville: leurs bavardages étaient drôles sur les marchands, les fonctionnaires ou les officiers pour qui elles

travaillaient. Laver du linge en hiver, dans l'eau

glacée, est un travail de forçat ; les mains des blanchisseuses étaient gelées à tel point que la peau se fendait. Courbées sur l’eau, sous un vieil auvent

EN GAGNANT MON PAIN 165 délabré qui ne les protégeait ni contre la neige ni contre le vent, les. femmes rinçaient le linge; leur visage était injecté de sang et pincé par le gel: le froid brülait les doigts mouillés qui se raidissaient, les larmes coulaient des yeux, et pourtant les lavandières continuaient à jacasser, se racontant l’une à l’autre diverses histoires, traitant tout et tous avec une malveillance extraordinaire.

Celie qui parlait le mieux était Natalia Kozlovskaya, une femme qui avait dépassé la trentaine; forte et fraîche, les yeux moqueurs, elle avait une langue agile et mordante. Elle jouissait de la considération de ses camarades; on la consultait, on la respectait parce quelle était adroite à la besogne, qu’elle s’habillait correctement et qu’elle avait envoyé sa fille au lycée. Quand elle descendait la côte sur le sentier glissant, voûtée sous le poids de deux cor-. beilles pleines de linge mouillé, on l’accueillait gai-

M: ent

— Comment va ta fille?

— Très bien, merci; elle apprend nr grâce à Dieu!

— Tu veux en faire une dame?

— Mais oui certainement! D'où viennent-ils les patrons, ces fines gueules? Ils sortent tous de notre classe, de la misère du monde! D'où viendraient-ils sans ça? Plus on est savant, plus on a les mains longues et plus on peut prendre. Et celui qui peut prendre beaucoup, il peut être tranquille... Lorsque Dieu nous envoie sur la terre, nous sommes de stupides enfants, Îl veut que nous en revenions vieillards instruits, donc il faut apprendre!

Quand elle parlait, toutes les autres se taisaient et écoutaient avec attention ses propos convaincus. On: la couvrait de louanges en son absence comme en sa présence, on s’étonnait de son endurance, de son intelligence, mais personne ne l’imitait. Avec des tiges de bottes, elle s'était fabriqué des manches de cuir fauve, ce qui lui permettait de ne pas avoir les bras nus jusqu'au coude et de ne pas mouiller son corsage. Tout le monde s’extasia sur cette invention, mais aucune des bonnes femmes n'eut l’idée de suivre cet exemple; quand je le fis, on se moqua de moi. Lu

Toutes ces conversations sous le clapotis pleureur de l’eau, sous le battement des torchons mouillés, dans une gorge boueuse, au fond d’un ravin que la neige elle-même n’arrivait pas à couvrir de son tapis immaculé; tous ces propos obscènes, sur le mystère d’où sortent les individus et les races, faisaient naître en moi un dégoût craintif qui éloignait ma pensée et mes sentiments de ces intrigues, partout si répandues,

que j'en étais excédé. Les romans qui insistent sur ces grossièretés ne sont à mes yeux que des histoires malpropres et répugnantes. \

Cependant, la vie était infiniment plus attrayante au ravin, parmi les blanchisseuses, dans les cuisines, chez les ordonnances, au sous-sol, avec les terras-. siers, que chez mes patrons où la monotonie des paroles, des idées et des faits, m’accablait d'ennui. Les patrons vivaient dans un cercle étroit : man: geaille, maladie et sommeil, préparatifs fiévreux et … désordonnés pour Île manger et le dormir: ils par. laient du péché et de la mort qui leur inspirait une

EN GAGNANT MON PAIN 167 peur effroyable; ils s’agitaient comme des grains autour de la meule, s’attendant sans cesse à être écrasés. | |

Aux heures de loisir, j'allais au hangar fendre du bois, pour rester seul avec moi-même; mais je ny réussissais pas souvent; les ordonnances survenaient et me racontaient la vie de la cour.

Jermokhine et Sidorof surtout venaient souvent au hangar. Le premier, un paysan de Kalouga, grand et voûté, avait la tête petite, des yeux vagues et un corps solidement charpenté. Il était paresseux et d’une bêtise agaçante; gauche et lent à se mouvoir, quand il voyait une femme, il mugissait et se penchait en avant, comme s'il voulait tomber à ses pieds. Tout le monde dans la cour était stupélié de la rapidité de ses conquêtes parmi les cuisinières et les femmes de chambre; on l’enviait et on le craignait à cause de sa force herculéenne. Sidorof, qui venait de Toula, était chétif, osseux et toujours triste; il parlait à mi-voix, toussait avec précaution et aimait à regarder dans les coins obscurs; ses yeux avaient des lueurs craintives; soit qu'il vous murmurât quelque chose ou qu’il restât taciturne sur son banc, il fixait invariablement le coin le plus obscur.

— Qu'est-ce que tu vois?

— Ah! peut-être qu’une souris va sortir... J'aime les souris; elles arrivent là, tout doucement.

J’écrivais les lettres des ordonnances pour leur famille, pour leurs bien-aimées; j'y prenais plaisir, mais c’est à Sidorof surtout que j'aimais à servir de secrétaire; chaque samedi régulièrement, il envoyait un message à sa sœur, qui habitait Toula.

Après m'avoir invité à entrer dans sa cuisine, il g’asseyait à la table à côté de moi, et se frottait vigoureusement la tête avec la paume de ses deux mains; puis il me chuchotait à l’oreille :

— Eh bien, vas-y! D'abord, comme ça 8e doit,

les ni : &« Ma chère petite sœur, que le Ciel

4 vous conserve pendant de longues années. » Écris

ce qu'il faut. Continue : « J’ai bien reçu le rouble, mais Je n'en ai pas besoin et je te remercie. Je n’ai besoin de rien, nous vivons bien », — nous ne vivons

pas bien du tout, nous sommes traités comme des

chiens, mais n’écris pas Ça, écris que tout est pour le mieux. Elle est encore jeune, elle n’a que quatorze ans, à quoi bon la tourmenter pour si peu de chose? Et maintenant, écris comme on te l’a appris...

I se penchait sur moi de tout son flanc gauche: son haleine forte et chaude soufflait dans mon oreille; 1] chuchotait en insistant : :

— Dis-lui qu’elle ne permetle pas aux garçons de la prendre aux seins ou ailleurs, ni de l’embrasser. Écris-lui : « Si quelqu'un te Dani d'amour, ne le crois pas, il veut seulement te tromper, te faire souffrir. »

IF s’efforçat de réprimer sa toux et son visage

terreux s’injectait de sang; les joues se gonflaient, des larmes brillaient à ses yeux: il s ’agitait sur le banc et me poussait. Nas :

— Tu me gènes ! | ; — Ça ne fait rien, écris : « Surtout ne crois pas les patrons, ils te tromperont du premier coup. Le tien te dira de belles choses (ils savent tous parler),

et si tu l’écoutes, tu t’en vas tout droit à la maison

publique. Si tu économises un rouble, donne-le au

pope;, 1l te le mettra de côté si c’est un brave homme.

Ou mieux encore, enterre-le sans qu’on te voie et souviens-toi bien de l'endroit, »

C'était très mélancolique d'entendre ce chuchotement étouflé par le sifflement du ventilateur de fer. blanc ménagé dans le vasistas. Je regarde la gueule noire du fourneau, l’armoire à vaisselle souillée par les mouches; la cuisine est indiciblement sale, infestée de punaises et tout imprégnée d’une âcre odeur de graisse brûlée, de pétrole et de fumée. Sur le poêle, on entend les blattes qui se promènent; le désespoir m'envahit et j'ai tellement pitié de ce soldat et de sa sœur que J'en pourrais pleurer. Est-il possible, est-il permis de vivre de la sorte?

J'écris, sans plus écouter le murmure de Sidorof: j'écris que là vie est ennuyeuse et humiliante; il soupire et m'encourage :

— Îu en mets beaucoup, merci! Elle saura au moins ce qu'elle doit craindre...

— Îl ne faut avoir peur de rien, dis-je avec irritation, quoique, en réalité, j'aie peur moi-même de bien des choses. |

Le soldat rit et toussote :

— Tu en as de bonnes! Et les maîtres, et Dieu, et tant d’autres puissances, faudrait-il ne pas en avoir eu r ? k

Quand ik recevait une lettre de sa sœur, il s’alarnait et me suppliait : :

— Lis vite, je t’en prie. ‘

Et il m’obligeait à relire à trois reprises une mis-

17 EN YAGRANT MON PAIN ve en pattes de mouche, si courte et si vide que an étais humilié.…. RS eue ASE Une fois, les soldats me racontèrent une histoire ju mémut profondément; dans l’un des apparte-

ments logeait un étranger paisible et modeste, le

coupeur du plus grand tailleur de la ville. El n'avait pas d'enfants, et sa femme lisait jour et nuit. Dans

“e pâté de maisons bruyantes où s’entassaient les

ivrognes, le couple vivait ignoré et silencieux, no.

recevant pas de visites, n’allant nulle part, sauf au |

théâtre le dimanche.

Dès le matin jusque tard dans la soirée, l'homme était À son travail: la femme se rendait deux fois par ‘semaine à la bibliothèque. Je la voyais souvent. s'acheminer à petits pas, en vacillant, comme si elle boitait, le long de la chaussée: une courroie maintenait ses livres: elle était ingénue, candide et agréable voir, telle une petite lycéenne; elle portait des gants. Avec son visage d'oiseau, aux petits yeux | mobiles, elle me paraissait aussi jolie qu'une statuette de marbre décorant un miroir. Les soldats assuraient qu'il lui manquait une côte du côté droit, — c'est pourquoi elle sautillait en marchant, — mais i cette infirmité me toucha : elle la diflférenciait des autres dames de la cour, femmes d’ofliciers: celles- CL, malgré leurs voix bruyantes, leurs toilettes voyantes et leurs hautes tournures, me paraissarent désuètes, comme s1 on les avait longtemps oubliées dans un grenier obscur, parmi toules sortes d'objets inutiles. | |

Dans la cour, on considérait la petite caupeuse

comme un peu folle; on disait qu’elle avait perdu la

is

+ata0n à force de lire, et qu’elle ne pouvait plus s'occuper de son ménage; le mari allait lui-même faire les emplettes au arch il commandait les . repas à la cuisinière, une énorme femme maussade, dont lPun des yeux était rouge et toujours humide et une étroite fente rose remplaçait l’autre œil. Quant à la dame, affirmait-on, elle ne savait pas distinguer le veau du mouton: une fois même, Ô honte, elle avait acheté du raifort pour du persil. Les ordonnances me racontèrent que les ofliciers 8 arnusèrent à un jeu de mauvais goût avec la petite coupeuse; tous les jours, tantôt l'un, tantôt l’ autre, lui remettait un billet parlant d'amour, de. out du soupirant et de la beauté de la dame. La petite coupeuse répondait, demandait qu'on la laissât en paix ; -elle Ron de leur causer du chagrin et priait Dieu pour qu'on ne l’aimât plus. Les te lisaient ces réponses tous ensemble, ils riaient de la femme et composaient sur-le-champ une nouvelle déclaration au nom de l’un de leurs camarades.

Les ordonnances, en me racontant l’histoire, riaient eux aussi et injuriaient la coupeuse. Quelle stupide buse, cette boitillonne, disait nbhine de sa voix OP | Sidorof approuvait doucement :

. — Les femmes veulent toutes qu’on'les flagorne! Jene pouvais croire que la coupeuse sût à quel point on se moquait d'elle; je résolus de l'en informer. Guettant un moment où sa cuisinière était à la cave, je montai vite par l'escalier de service .! jusqu'à l'appartement de la petite femme; je pénétrai dans la cuisine, elle était vide; j'entrai alors dans

une chambre: la coupeuse était assise à une table, ‘tenant d'une main une lourde tasse dorée et de l’autre un livre ouvert; effrayée, elle serra le livre contre sa poitrine et se mit à crier d'une voix étouffée :

— Qui est-ce? Qui es-tu?

Je me mis à parler très vite, en phrases entrecoupées, pensant qu’elle allait me jeter à la tête, soit le livre, soit la tasse. Elle était assise dans un grand fauteuil violet, vêtue d’une robe de chambre bleue garnie au bas d’une frange, et d'une dentelle au col et aux manches: ses cheveux roux et ondulés étaient répandus sur ses épaules. Elle ressemblait à un ange sur le portail du sanctuaire. Appuyée au dossier du fauteuil, elle me regardait avec des yeux ronds d’abord irrités, puis étonnés et souriants.

Quand j'eus dit tout ce que je savais, je perdis courage et je fis volte-face vers la porte; elle me cria

— Attends! ,

Posant la tasse sur un plateau et jetant le livre sur la table, elle joignit les mains et se mit à parler d’une voix profonde, d'une voix de femme faite :

— Quel drôle de gamin tu es... Approche!

J'obéis avec circonspection; elle prit ma main qu'elle caressa de ses petits doigts froids et elle demanda : *

— Personne ne t’a envoyé me raconter cela, bien vrai? Allons, je vois que c’est de ton propre chef.

Lâchant ma main, elle ferma les yeux et dit tout bas, en trainant les mots : |

— C'est de cela que parlent ces malpropres

— Vous devriez déménager, conseillai-je gra.

vement.

— Pourquoi ?

— [ls vous causeront des ennuis.

Elle eut un rire agréable, puis elle demanda :

— Tu as été à l'école? Tu aimes à lire?

— Je n'ai pas le temps.

— Si tu aimais à lire, tu trouverais bien le temps Eh bien, je te remercie!

Elle me tendit ses doigts qui tenaient une pièce d'argent. j'avais honte de prendre cette chose froide, mais Je n'osai la refuser: en m'en allant, je la posai sur un des piliers de la rampe de l'escalier.

J'emportai de cette femme une Impression profonde, nouvelle pour moi: il me semblait qu'une aube s'était levée et je vécus pendant quelques jours dans la joie, en me rappelant la vaste pièce et la coupeuse en robe bleue, pareille à un ange. Autour d'elle tout était d'une beauté inconnue; un somptueux tapis doré s'étendait sous ses pieds; à travers les vitres argentées des fenêtres, la Journée hivernale pénétrait jusqu’à elle, comme pour se réchauffer. je à ii

J'eus envie de la voir encore une fois. Qu'’arriverait-1l s1 j'allais lui demander un livre?

Je retournai chez elle et je la revis au même endroit, un livre à la main: mais elle avait un œil. enflé et la joue bandée d'un mouchoir jaune. En me donnant un livre relié de noir, la coupeuse mur- Mmura quelques paroles indistinctes. Je m'en allai tout triste, emportant le livre qui sentait la créosote et les gouttes d’anis Je le cachai au grenier, après

174 | EN GAGNANT MON PAIN a Vavoir enveloppé dans une chemise propre et An papier de peur que les patrons ne le voient et ne le détériorent. do | | Le samedi, comme j'étendais du linge au grenier, je me rappelai le livre; je le pris et je lus les premières lignes : « Les maisons sont comme les gens: chacune a sa physionomie. » Cette phrase me surprit, tant elle était juste. Je continuai ma lecture, debout près de la lucarne, jusqu'à ce que je. fusse . transi de froid : le soir, mes patrons étant partis aux vêpres, Je descendis le livre à la cuisine et je me plongeai dans les pages fripées et jaunâtres, telles des feuilles d'automne: elles m'emportèrent dans une autre vie, vers des noms et des images inconnus, me montrant des héros au cœur noble, de sombres coquins, différents des gens habituels dont j'étais rassasié. C’était un roman de Xavier de Montépin, . long comme tous les romans de cet auteur, riche en personnages et en aventures -el représentant une vie intense que je ne connaissais pas. Tout dans ce roman était d'une simplicité et d’une netteté surprenantes, comme si une sorte de lumière, cachée entre les lignes, éclairait le bien et le mal, m'aidait : à aimer et à hair et m'obligeait à me passionner ‘pour la destinée des gens qui y grouillaient. Du coup. je ressentis l’ardent désir de secourir l’un, de crée: des obstacles à l’autre, oubliant que cette vie qui s: révélait soudain à moi était entièrement factice l'oubliais tout dans les péripéties de la lutte, absorbe par la joie à une page, par le chagrin à une autre J'étais si profondément plongé dans la lecture que, lorsque j’entendis résonner la sonnette à la porte

d’ autrue je ne saisis pas, tout de suite ce que ‘.

signifiait. |

La bougie était presque. entièrement consumée le chandelier que j'avais nettoyé le matin était rempli de suif; la veilleuse de la lampe des icônes, que je devais entrelenir, avait glissé de son support: et sétait éteinte. Je m'affairai dans la cuisine, essayant de cacher les traces de mon délit: je

ghssai le livre sous le poêle et je remphs vivement la lampe des icônes. La bonne des enfants accourut de la chambre :

.— Es-tu sourd? On sonne! | { ÿ Je me précipitai vers la porte d'entrée.

PARA D dormais ? me nine le patron avec

sévérité. «.

Sa femme, tout en montant lourdement te

se plaignait d'avoir pris froid à cause de moi: la

vieille grommelait aussi. Elle vit immédiatement

que la bougie était consumée: elle se mit à m'interroger. qu'avais-je fait?

‘le gardai, le silence, effondré comme si j "étais uuibé de très haut, et craignant qu'elle ne découvrit

Lure, Elle criait que je mettrais le feu à la maison Le patron et sa femme vinrent pour souper; elle

rec ommença ses jérémiades :

— Regardez... il a brûlé toute la bougie. al

| Arnttr le feu à la maison...

Tout en soupant, ils me mirent à la torture, ra p-

re toutes mes peccadilles volontaires et involon- taires, jurent que j'allais à ma perte: mais je savais 4e déjà qu'aucun des quatre ne parlait par méchanceté

ni par bienveillance, mais qu ils jasaient tous par

ennui. Îl me paraissait étrange de les voir aussi vides et ridicules en comparaison des personnages des f livres. | do)

Quand ils eurent fini de manger, alourdis par la / ‘ourriture, ils allèrent se coucher. La vieille importuna d’abord Dieu par ses récriminations et ses laintes; puis elle grimpa sur Île poêle et se tut.

lors je me levai, je sortis le livre de sa cachette et n'approchai de la fenêtre; mais les caractères etaient trop fins pour être lisibles. J'avais cependant nne indicible envie de lire. Prenant sur un rayon une casserole de cuivre, j'essayai de réfléchir la lumière de la lune sur les pages, mais sans y réussir : il faisait encore plus sombre. Alors Je montai sur le banc, dans le coin où étaient les icônes et Je me mis à lire debout, à la clarté de la veilleuse ; fatigué, je m’endormis sur le banc: je fus réveillé par les cris et les coups de la vieille. Elle frappait durement mes épaules avec le livre dont elle s'était emparée; en chemise, les pieds nus, elle secouaït avec furie sa tête rousse, écarlate de colère. Sur la soupente, Victor se mit à brailler :

— Voyons, maman, ne criez pas comme ça! Il n’y a pas moyen de vivre.

« Le livre est perdu, ie vont le déchirer », pensai-je. pt

Au thé du matin, on me jugea. Le patron m'inter rogea avec sévérité :

— Où as-tu pris ce livre?

Les femmes criaient et vinterr RnON lune l’autre. Victor flairait les pages avec méfiance et disait:

= Ça sent le parfum, ma parole...

SE

Pr A à

Ce nee FRERE A

Apprenant que le livre était la propriété du prêtre, ls l’examinèrent tous encore: une fois, étonnés et nécontents de ce qu'un prêtre lût des romans; pendant, ils en furent un peu tranquillisés; le atron ne m'en répéta pas moins, à plusieurs ‘eprises, qu'il était dangereux et mauvais de lire.

— Tu vois, ces liseurs de livres, ce qu'ils on

fait, ils ont fait sauter des rails, ils voulaient tuer

notre...

Apeurée et en colère, sa femme lui cria :

— Tu es fou! Qu'est-ce que tu lui racontes?

Je portai le livre à Sidorof et je lui racontai toute

l'histoire. Sans mot dire, il le prit, ouvrit une petite

malle, en sortit un essuie main propre dont il enveloppa le roman, cacha le tout dans la malle et me

donna le conseil de ne pas obéir :

\— Viens ici pour tes lectures. Je ne le dirai à personne! Si tu viens quand je n’y suis pas, la

clef est pendue derrière l'icône; ouvre la malle et lis. |

L’'attitude de mes patrons donna immédiatement au livre la valeur d’un mystère important et terrible Le fait est que des « liseurs de livres » avaient je ne sais Où fait säuter des rails pour tuer je ne sais quel personnage qui ne m'intéressait pas, mais Je me rap pelai la question du prêtre à ma confession, la lecture du collégien dans le sous-sol, les paroles de Smoury sur les « livres qu'il fallait lire » et je nm rappelai aussi ce que grand-père racontait sur les francs-maçons, magiciens noirs, et comment on les envoyait en Sibérie...

Je me sentais sur le seuil d’un très grand mystère

et je vivais comme un halluciné. J'aurais vou L El acheter le livre, je craignais qu'il ne se perdit ‘h} le soldat ou que celui-ci ne l’abimât. Que dirais, alors à la coupeuse? | ORNE Et la vieille, veillant soigneusement à ce que j} ne pusse m'échapper, ne cessait de me harceler : il — Bouquineur! Les livres, Ça ne sert qu à prendre la débauche; vois donc ce qu'elle fait, celle qui dévore les livres, elle est incapable d'aller elle-même.au marché, mais en revanche, elle reçoit | les officiers en plein jour, elle a fait la noce avec. eux, je le sais.

J'aurais dou crier :

— Ce n'est pas vrai, elle ne fait pas la noce. Mais j'avais peur de prendre la défense de la coupeuse; si la vieille allait deviner que le livre lui appartint! | | Pendant quelques Jours, je fus atrocement malheureux: j'étais à la fois distrail, angoissé et alarmé: je ne pouvais plus dormir, tremblant pour Montépin; un matin, la cuisinière de la coupeuse m'arrêta dans la cour et me dit :

— Rapporte le livre! ï Je choisis un moment après le diner pendant que mes patrons faisaient la sieste, et je montai, accablé et confus, chez la coupeuse. | | Elle me recut comme Je l'avais vue la premiere fois. seulement elle était vêtue autrement elle portait une Jupe grise, un corsagé dé velours hour el une Croix de turquoise au cou. Elle resseuiblait, À ine femelle de hbouvreuil. |

Lorsque je lui dis que je n'avais pas eu 16 terups

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