‹ En gagnant mon painChapitre 9 sur 29 · RES ER NS PR PI STE · texte numérisé non relu

RES ER NS PR PI STE

Ce Ce.

peu près huit roubles, la première grosse somme que 1 gagnée.

Quand je lui fis mes adieux, Smoury me dit triste- . ment :

— C'est fini... Et maintenanr, ouvre l'œil, comprends-tu? [l ne faut pas bâiller aux corneilles.…

Il me glissa dans la main une blague à tabac brodée de perles.

— Tiens, voilà pour toi. C’est un joli ouvrage: c'est ma marraine qui me l’a fait... Hé bien, adieu. Lis les livres, c’est ce qui vaut le no

Il me prit sous les aisselles, me souleva, m’embrassa et me reposa lentement sur le plancher. J'avais pitié de lui et de moi aussi; je faillis me

mettre à hurler en le voyant grand, lourd, triste,

retourner au bateau et se frayer un passage entre les portefaix. ;

Combien peu en ai-je rencontré par la suite, de ces gens pareils à lui, bons, solitaires, détachés de

‘ la viel!..-

Mes grands-parents étaient retournés en ville. J'arrivai chez eux dans un état d'esprit combatif et

irrité; j'avais le cœur gros; pourquoi m’avait-on

traité comme un voleur?

L'accueil de grand’'mère fut affectueux; elle s’en alla immédiatement préparer le samovar; sarcastique comme à l'ordinaire, grand-père s’informa :

— As-tu amassé beaucoup d’or?

— Ce que j'ai est tout à moi, répondis-je, en m'asseyant à la fenêtre.

Avec solennité, je sortis de ma poche une boîte de cigarettes et je me mis à fumer gravement.

— Ah! ah! fit grand-père, tout en suivant de l’œil mes faits et gestes; voilà où nous en sommes! Tu fumes de l’herbe du diable! N'est-ce pas un peu tôt?

— On m'a fait cadeau d’une blague.

— Une blague! glapit grand-père. Tu te moquas?

Il se jeta sur moi en étendant ses bras minces et robustes; ses yeux verts étincelaient. Je bondis et fonçai la tête en avant; atteint au ventre, le vieillard ls'assit sur le sol et, pendant quelques longues secondes, il me fixa, en clignotant d’un air stupéfait; jsa bouche noire était entrouverte; puis il me ‘demanda avec calme :

— C’est toi qui m'as di moi, ton grand-père?

Le père de ta mère?..

— Vous m'avez assez battu > MuFUrMee; comprenant que j'avais fort mal agi.

, Souple et léger, grand-père se leva, s’assit à côté de moi, m’arracha ma cigarette d’un geste adroit, la jeta par la fenêtre et dit d’une voix effrayée :

— Petit sauvage, comprends-tu que Dieu ne te le pardonnera Jamais? Mère, continua-t-1l en s'adressant à sa femme, écoute donc, il m'a frappé. Lui! Il m’a frappé. Interroge-le!

Elle ne me questionna pas: mais elle s’approcha tout simplement de moi, me prit par les cheveux et me secoua tout en disant : |

— Eh bien, voilà pour toi... voilà pour toi...

Elle ne me faisait pas mal, mais j'étais indiciblement honteux, mortfié surtout par le ricanement caustique de grand-père; il sautillait sur sa chaise, se frappait les genoux et a

— Oui, comme ça, comme ça.

Nu à grand mère et courus dans pe chambre, où je me couchai, écrasé, vidé; j'entendais chanter le samovar.

Grand’mère vint; elle se pencha vers moi et chuchota tout bas : .

— Pardonne-moi; je ne t'ai pas fait mal, j'ai fait attention. Mais je ne pouvais agir autrement! Le grand- père est un vieillard, il faut le respecter; :l a eu aussi ses misères; il a le cœur rempli de chagrin; il ne faut pas l’'humilier. Tu n’es pas un petit garçon, tu dois comprendre ça... Il nes comprendre les, choses, Alexis.

Ses aol me lavaient comme de l’eau chaude; ce chuchotement affectueux faisait naître en moi à la fois de la honte et du soulagement; j'étreignis grand’'mère avec violence; nous nous embrassämes..

— Va vers lui, va! Mais ne recommence pas de fumer tout de suite, laisse-lui le temps de s’habituer.…

Je rentrai dans la chambre, je jetai un coup d'œil sur le grand-père et je faillis éclater de rire; 1l était heureux comme un enfant; il rayonnait, il balançait les jambes et tambourinait sur la table avec ses pattes couvertes de poil roux. |

— Ah! voilà le bouc! Tu veux de nouveau donner des coups de corne? Ah! brigand! Le portrait de son père! Un franc-maçon, il entrait, 1l ne se signait pas et il se mettait tout de suite à fumer. Ah! espèce de Bonaparte.

Je gardai le silence.

Le soir, lorsqu'il s’assit pour lire ses psaumes, Je m'en allai avec grand’mère par la campagne; la petite hutte à deux fenêtres où vivaient mes grands-parents

était située aux confins de la ville, sur les derrières

de la rue des Cordiers, dans laquelle jadis nt père avait possédé une maison.

— Voilà où nous avons échoué, dit grand'mère ‘en souriant. Le bonhomme n'arrive pas à trouver

un endroit où il soit tranquille; il ne fait que déménager. Loi non plus, il ne se plaît pas; moi, j'y suis bien! |

Devant nous s'étend sur trois kilomètres la grande route de Kazan : campagne aride, coupée de ravins, bordée par une ceinture de forêts et par une di de bouleaux. Pareilst à des cornes, les rameaux d’aubépine émergent des ravins; les rayons du crépuscule glacé leur donnent une couleur de sang. Un vent léger balance les brins d'herbe grise; au delà du premier ravin dansent les silhouettes noires des filles et des garçons du faubourg. Au loin, à droite, se dressait le mur rouge du cimetière d. vieuxcroyants; on l’appelait « l’ermitage de Bougrof »; à gauche, au-dessus du ravin, un groupe d'arbres faisait tache sur le ciel : c'était le cimetière juif. Tout, autour de nous, était pauvre, tout se serrait en silence contre la terre éventrée. Les petites chaumières des extrémités de la ville regardaient timidement par leurs fenêtres la route poussiéreuse, où erraient des poules chétives et mal nourries. Près du couvent Diévitchy, un troupeau broutait; les vaches meuglaient; de la caserne arrivait l’écho de la musique militaire; les trompettes de cuivre rugissaient et tonnaient.

Je raconte à grand mére ma vie sur le bateau et je regarde autour de mo. Après ce que j'avais vu, je me sentais triste ici, un peu comme un poisson dans la poêle. Attentive etsilencieuse, grand'mère écoute, comme j'aime à l'écouter; quand je lui parle de Smoury, elle se signe avec ardeur et déclare :

— Quel brave homme! que la Vierge lui soit en

aide, quel brave homme! Prends garde, ne l’oublie pas! Rappelle-toi toujours ce qui est bien et bon; ce qui est mal, oublie-le, tout simplement...

Il me fallut un grand effori pour lui raconter la cause de mon renvoi; mais, rassemblant tout mon courage, J'y parvins. L'histoire ne lui fit aucune impression; elle se contenta Le remarquer avec indifférence :

— Tu es encore jeune, tu ne sais pas vivre...

— Les gens se disent tous les uns aux autres ; « Tu ne sais pas vivre! » Quelle est donc cette science ?

Avec une grimace, elle hocha la tête :

— Ça, par exemple, je n’en sais rien!

— Alors, pourquoi en parles-tu?

— Et pourquoi pas? répliqua-telle tranquillement. Ne t'emporte pas, tu es encore petit, tu n’as pas besoin de savoir. Et puis, qui est-ce qui sait vivre? Peut-être les fripons. Tu vois, le grand- [RATE il est intelligent, il est instruit, et pourtant il n’a rien su faire.

— Mais ui tu sais la ni et la belle vie!

— Moi? J'ai mal vécu aussi... j'ai vécu de toutes manières.

Les ie passaient à côté de nous sans se presser, trainant derrière eux de longues ombres que brouillait la poussière soulevée par leurs pieds. La mélancolie du soir s’étendait toujours plus impressionnante; par la fenêtre arrivait la voix sourde de grand-père :

— Seigneur, que Ton courroux ne descende pas sur Moi, que Ta colère ne me châtie pas.

Grand'mère me dit en souriant :

— il ennuie sûrement le bon Dieu! Tous les soirs il se lamente, et à quoi bon? Il est déjà vieux, il n’a plus besoin de rien et il ne fait que geindre et se plaindre... Le bon Dieu qui écoute les voix du soir doit se divertir et penser : « Voilà Vassily Kachirine qui s’égosille de nouveau! » Viens... Allons nous coucher.

Je résolus de me livrer à la chasse des oiseaux chanteurs. Je me disais que ce serait un bon gagnepain; je les attraperais, grand'mère les vendrait. J’achetai un filet, un cercle, un piège, je fabriquai des cages et me voilà, à l'aube, tapi dans un ravin, parmi les broussailles ; grand’mère, munie d’un sac et d’un panier, parcourt les bois et cherche les derniers champignons, les baies et les noix.

Le soleil de septembre, encore las, vient à peine de se lever; tantôt ses rayons blancs fondent dans les nuages, tantôt ils tombent sur moi, en éventail d'argent. Au fond du ravin, la none règne encore; un brouillard blanchôâtre s’en élève; le flanc argileux et abrupt est sombre et nu; l’autre côté, en pente plus douce, est couvert d'herbe jaunie, d’épaisses broussailles aux tons roux; un vent frais arrache les feuilles et les sème dans le ravin. |

Tout en bas, dans les buissons, chantent les chardonnerets; j’entrevois, parmi les hautes herbes, leurs têtes aux couleurs écarlates. Autour de moi s’affairent les mésanges curieuses, gonflant drôlement

150 EN GAGNANT MON PAIN | leurs joues blanches; elles sont en rumeur et s'agitent, telles les jeunes bourgeoises de Kounavine, aux jours de fête. Prestes, intelligentes, méchantes, elles veulent tout savoir, tout toucher, et l’une après l'autre, elles tombent dans le piège. Elles font pitié

à voir quand elles se débattent; mais, pour moi,

l'affaire est sérieuse, il s’agit d'argent. J'introduis les oiseaux dans les cages, les cages dans le sac; et l'obscurité rend les oiseaux silencieux.

Une bande de pinsons s’est posée sur un buisson d’aubépine: ils sont ivres de soleil’ et gazouillent follement. On dirait des écoliers espiègles. Un laneret avide et gros a oublié de s’enfuir. Posé sur une branche, il lisse du bec les plumes de ses ailes et ses yeux noirs examinent attentivement ce qu'il trouve. Une alouette soudain s'élève, prend un bourdon au vol, le fixe avec précaution sur une épine et s’immobilise de nouveau en tournant de tous côtés sa petite tête grise et futée. Sans bruit passe le bec-croisé, oiseau de bon augure, l’objet de mes rêves les plus ardents. Que j'aimerais à l'attraper! Un bouvreuil qui a abandonné ses camarades, se cache dans un aune rouge, important comme un général; il pousse de temps à autre un cri de colère et secoue son bec noir. De |

Plus le soleil s'élève, plus les oiseaux sont nombreux et plus leur gazouillement est animé. Le ravin se remplit tout entier de musique: la note dominante, c'est le bruissement continuel des buissons frôlés par Le vent. Les voix espiègles des oiseaux ne parviennent pas à étouffer cette rumeur d’une douceur

mélancolique et paisible, le chant d'adieu de l'été;

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lle me chuchote des paroles particulières qui, har-

|monieusement, s’unissent les unes aux autres pour :

former une chanson. Et en même temps, involonhaiceoot ma mémoire ressuscite les images du passé. :

De plus haut, je ne sais d’où, grand'mère m'appelle :

— Où es-tu?

Elle est assise au haut de la pente: sur l'herbe, elle a étendu du linge et elle y a disposé du pain, des concombres, des radis et des pommes. Et au milieu de toutes ces bonnes choses, trône et scintille au soleil une très jolie petite carafe à facettes, avec un bouchon qui représente la tête de Napoléon; le flacon est rempli d’eau-de-vie de genièvre.

— Ah! que nous sommes bien, mon Dieu!

s’exclame grand’mère reconnaissante. — Moi, j'ai composé une poésie!

— Vraiment! dis-la-moi!

Je lui raconte quelque chose qui ressemble à des

vers :

L'hiver se rapproche, je le vois bien, Adieu, mon beau petit soleil d’été.

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Mais, sans m'écouter jusqu’au bout, elle m'inter- .

rompt :

— On a déjà fait une poésie pareille, seulement elle est plus jolie. |

Et elle se met à scander :

Hélas! le soleil d’été s’en va Dans les nuits sombres, au delà des forêts lointaines. Hélas! je reste seule, toute seule; - Où sont mes joies du printemps?

Quand je sors le matin, sur la grand’route, Je me rappelle mes promenades de mai.

Les champs dépouillés ont l’air lugubre; C'est là que j'ai perdu ma jeunesse.

Ah! mes amies, mes chères amies,

Dès que tombera la première neige,

Prenez mon cœur dans ma blanche poitrine, Enterrez mon cœur dans la neige. »

Mon amour-propre d’auteur n’est nullement blessé; la poésie me plaît beaucoup et la jeune fille me fait pitié.

— Voilà comment la douleur s exprime! Tu com- prends, c’est une jeune fille qui a composé ces vers; elle s’était promenée au printemps avec son ami, et l'hiver venu, elle fut abandonnée; alors elle a souffert... Ce qu'on n éprouve pas soi-même, on ne peut P exprimer ni si bien ni si exactement. Cette délaissée, tu vois quelle belle poésie elle a su faire...

Lorsque grand’mère vendit pour la première fois des oiseaux et qu’elle en obtint quarante copecks, elle se montra stupélaite.

— Voyez-vous ça! Je pensais que c'était une amusette, un jeu d'enfant, et voilà que ça rapporte!

— Tu les as dus trop bon marché...

— Crois-tu, vraiment?

Aux jours de marché, elle en on pour un rouble et davantage; lle n'en revenait pas de son étonnement : quelles sommes on pouvait gagner} avec des bagatelles!

— Y comprends-tu quelque chose ? Une femme doit:

laver du linge ou frotter les planchers pour un quart de rouble par jour! Et nous, nous gagnons des roubles! Ce n’est pas bien! Et c’est mal aussi d’enfermer

D om Let ee

des oiseaux dans des cages. Ne le fais plus, Alexis! me disait-elle. An

Mais la chasse aux oiseaux me passionnait: elle me rendait indépendant, sans gôner personne, sauf les pauvres oiseaux. Je me fabriquai de bons filets; en conversant avec de vieux oiseleurs, J'appris beau- coup de choses; je m'en allai tout seul Jusqu’à une trentaine de kilomètres de chez nous, sur les bords du Volga, à la forêt de Kstor, où l’on trouvait, dans les sapins, des becs-croisés ét des mésanges d'Apollon appréciés des Connaisseurs, des oiseaux blancs à longue queue d’une rare beauté.

Parfois, je partais le soir et je rôdais toute la nuit sur la route de Kazan, couverte d’une boue épaisse, quand tombaient les pluies d'automne. Je porte au dos un sac de toile cirée où sont mes pièges et mes cages, avec l’appât nécessaire. À la main, j'ai un solide gourdin de noyer. Il fait froid et j'ai peur dans les ténèbres automnales, bien peur... De chaque côté de la route, des vieux bouleaux frappés par la foudre étendent sur ma tête leurs branches mouillées; à gauche, au pied de la montagne et sur le fleuve obscur, tremblotent quelques rares clartés aux mâts des derniers bateaux, qui semblent s’en aller vers un précipice sans fond; les hélices grondent en battant l’eau: les sirènes mugissent.

De la terre couleur d'airain, émergent les isbag en bordure de la route; des chiens affamés et har- &gneux accourent; le gardien de nuit agite sa crécelle et crie d’une voix craintive :

— Qui va là? Qui est-ce que le diable m'envoie?

J'avais grand peur qu’on ne ma prit mes pièges et

j’'emportais toujours des pièces de cuivre pour Îles gardiens. Au village de Fokino, je me lai d'amitié

avec le garde qui geignait sans cesse : ei __ C’est encore toi? Ah! tu n'as peur de rien, tu navigues de nuit comme de jour, hein?

11 s'appelait Nifonte. C'était un petit homme »

cheveux gris qui ressemblait à un saint; souvent il

sortait de sa blouse une pomme, un radis, une poi-.

gnée de pois et me les donnait en disant :

— Tiens, mon petit, je t'en fais cadeau; régale-toi! Et il m'accompagnait jusqu’à la barrière :

* — Marche et que Dieu soit avec toi!

J'arrivais À la forêt vers l’aube, je plaçais mes pièges, je disposais les appäts, puis j'allais m'allonger à l’orée, en attendant la venue du jour. Tout était silencieux, comme figé dans un profond sommeil d'automne: à travers la pénombre grisâtre, j'entrevoyais à peine les vastes prés au pied des monts; ils étaient coupés par le Volga, mais se prolongeaient au delà du fleuve et se fondaient, se dispersaient dans les brouillards. Très. loin, derrière les forêts qui bordaient les prés, le soleil blanc se levait sans hâte: aux crêtes noires des bois s’allumaient des clartés et le paysage s’animait bizarrement. Le brouillard montait avec une rapidité croissante audessus des prés; il s’argentait aux premiers rayons eten même temps dévoilait des buissons, des arbres, des meules de foin. Les prés paraissent fondre sous

la chaleur du soleil et ils s'étendent, balayés par les . rayons fauves et dorés. Le soleil touche l’eau dor- : mante près du rivage et il semble que le fleuve tout 4 entier se précipite et s’entasse du côté où le soleil

s'est jeté. Il s’élève toujours plus haut à l'horizon: joyeux, il bénit et réchauffe la terre dénudée et transie, et la terre l’encense avec les doux parfums de l'automne. L'air transparent fait paraître la campagne immense en l’élargissant à l'infini. Tout semble voguer vers: les lointains et vous inciter à partir aux extrémités bleues du monde. J’ai vu, je ne sais combien de fois, le soleil se lever à cet endroit, et chaque fois un monde nouveau, d’une beauté toujours nouvelle, apparaissait à mes yeux.

J'aime le soleil d’un amour spécial; j'aime son nom aux syllabes si douces, son harmonie mystérieuse; les yeux fermés, j'aime à offrir mon visage à ses rayons ardents, à les saisir sur la paume de la main quand ils passent comme une épée à travers la fente d’une palissade ou entre des branches. Lorsque le soleil se lève sur les prés, d’instinct, sans le vouloir, je souris de joie.

Au-dessus de moi, bruit la forêt de conifères: elle secoue de ses pattes vertes, les gouttes de rosée: à lombre, sous les arbras, sur les feuilles découpées des fougères, la gelée matinale étincelle comme du brocart d'argent. L'herbe jaunie est couchée par les

pluies; les brins gisent immobiles sur le sol, mais quandunrayon lumineux lesfrôle, on perçoit un léger frémissement, peut-être le dernier effort vers la vie.

Les oiseaux se sont réveillés: les mésanges de bois, grises, tombent de branche en branche comme des pelotes de duvet; les gros-becs de feu déchiquettent des vers à la cime des sapins; à l'extrémité d'une branche se balance une blanche mésange d’Apollon; ses longues ailes battent; de son œil

noir pareil à une perle, elle louche d’un air méfiant sur le filet que j'ai tendu. Et tout d’un coup, j'en. tends que la forêt entière, si grave, si pensive pen dant un moment, est pleine de gazouillis, bourdon ‘ nante du remue-ménage des êtres vivants les plus purs qui soient au monde; c'est à leur image que l’homme, le père de la beauté terrestre, a créé pour se consoler les elfes, les chérubins, les séraphins ei toute l’armée des anges.

J’ai un peu honte d'attraper ces oiseaux et de les mettre en cage; J'aime mieux les regarder, mais la passion de la chasse et le désir de gagner de l'argent étouffent ma pitié.

Les oiseaux m’amusent par leurs ruses : une mésange bleue, après avoir étudié le piège en détail et avec beaucoup d'attention, a compris ce qui la menaçait, et, pénétrant de côté, elle s'empare adroitement et sans danger des graines éparses entre les bâtonnets du piège. Les mésanges sont très intelligentes, mais elles sont trop curieuses et c’est ce qui les perd. Les bouvreuils si importants, mais un peu niais, se font prendre au piège par bandes, comme des bourgeois cossus à l’église. Quand on les attrape, ils ont l’air très surpris, ils roulent des yeux et essayent de pincer. Le bec-croisé s’en va au piège tranquillement, gravement ; la sittelle, oiseau inconnu ailleurs, qui ne ressemble à nul autre, reste longtemps assise devant le piège, remuant son long bec et s'appuyant sur sa grosse queue ; elle court sur les troncs des arbres, comme les pics, accompagnant toujours les mésanges. Chez cet oiselet couleur de fumée, il y a quelque chose d’inquiétant;

EN GAGNANT MON PAIN Na eeer Hr4 il vit solitaire; on dirait qu'il n’aime personne et que personne ne l'aime. Comme la pie, il a du plaisir à voler et à cacher de menus objets brillants. Vers midi, ma chasse est finie et je rentre par les prés et les bois. Si je suivais la grand’route, à travers les villages, les gamins petits ou grands me prendraient mes cages, déchireraient mes filets et casseraient mes pièges; j'en avais du reste fait l'expérience: | Je rentrais le soir, harassé, affamé, mais il me , semblait que j'avais grandi pendant la Journée, que j'avais appris quelque chose de nouveau, que j'étais devenu plus fort. Cette vigueur me permettait de supporter les sarcasmes de grand-père; il s’en aperçut, changea de ton et me parla avec gravité : — Laisse donc toutes ces futilités! Jamais personne nest devenu quelque chose en vendant des oiseaux, je le sais bien! Choisis-toi une place pour y développer toute ton intelligence. On ne vit pas pour des enfantillages: l’homme est une graine divine, il doit devenir épi et fructifier! L'homme, c’est comme un rouble : bien placé, il en vaut trois. Crois-tu que la vie soit facile ? Non, loin de là! Le monde est semblable à une nuit obscure, chacun doit s'éclairer soi-même. Nous n'avons que dix doigts et nous voulons prendre plus que les mains ne peuvent contenir. Il faut faire preuve de force, ou de ruse quand on n’a pas de force: celui qui est petit et faible ne vaut rien ni pour le ciel ni pour l'enfer! Vis en société, mais rappelle-toi que tu es seul ; écoute tout le monde, mais ne crois personne. Sois silencieux: les maisons et les villes ne se cons-

truisent pas avec des paroles, mais avec de l'argent et des outils.

Il pouvait parler ainsi pendant des soirées entières et je connaissais ses discours par cœur. Ses paroles me plaisaient assez, mais elles ne m'inspiraient pas entière confiance. Ce qui en découlait nettement, c'est que deux Puissances, Dieu et le Monde, limitaient la liberté de l’homme. |

Assise à la fenêtre, grand’mère faisait de la dentelle: le fuseau bourdonnait entre ses doigts agiles; pendant un long moment, elle écoutait grand-père sans mot dire; puis, soudain, elle déclarait :

__ Tout adviendra selon la volonté de la Sainte Vierge. |

— Hoin! criait grand-père. Et Dieu? Crois-tu que je l’oublie? je sais ce que c’est que Dieu! Vieille bête, est-ce Dieu qui a mis les imbéciles sur la terre,

hein?

Ïl me semblait que personne au monde ne vivait aussi agréablement que les Cosaques et les soldats : ils avaient une existence facile et joyeuse. Le temps était-il beau? Ils se rassemblaient en face de chez nous, de l’autre côté du ravin; pareils à des champignons blancs sur la terre nue, ils se livraient à un jeu compliqué et intéressant; agiles et forts dans leurs blouses blanches, ils couraient à travers

champs, le fusil en main, disparaissaient dans le

ravin et tout à coup, à l’appel d'une trompette, ils surgissaient et, en criant « hourra », sous l’accom-

pagnement grondeur des tambours, ils couraient sus à notre maison, les baïonnettes dressées: il me semblait qu'ils allaient soulever ét éparpiller notre demeure comme une meule de foin.

Moi aussi, je criais hourra; oubliant tout, je courais avec eux; le battement ardent du tambour faisait naître en moi le désir passionné de détruire quelque chose, de démolir une palissade, de rosser un camarade. À

Au moment du repos, les soldats m’offraient du tabac; ils me montraient leurs armes pesantes; parfois, l’un ou l’autre dirigeait sa baïonnette contre mon ventre et criait d’une voix féroce, pour plaisanter :

— Perçons la blatte!

La lame étincelait; elle me paraissait vivante; elle se tordait comme un serpent qui voulait mordre; c'était un peu effrayant, mais. délicieux!

Le tambour, un Morduan, m'apprit à battre la peau d’âne de sa caisse; d’abord il me tenait les poignets, les serrant à m'en faire crier, et glissait les baguettes entre mes doigts endoloris.

— Frappe! Un, deux! Un, deux! Tram-ta-tatram! Frappe! Doucement à gauche, fort à droite! hurlait-il d’une voix menaçante en écarquillant ses yeux d'oiseau.

Je courais les champs avec les soldats jusqu’à la fin de l'exercice, puis je les accompagnais à la casérne à travers la ville, écoutant leurs chansons retentissantes, regardant les visages bienveillants qui, tous, me semblaient neufs comme des sous sortant de la frappe.

Cette masse compacte de jeunes hommes, si for-

tement unis, s’écoulait gaiement par les rues, et elle attirait les sympathies et donnait l'envie de se plonger en elle, comme dans un fleuve. Ces gens n'avaient peur de rien; ils considéraient le monde avec audace; ils pouvaient tout vaincre; ils pouvaient atteindre à tout ce qu’ils voulaient, mais ils étaient, au demeurant, simples et bons.

Un jour, au repos, un jeune sous- officier me donna une épaisse cigarette.

— Tiens! elle est magnifique; je ne l’aurais offerte à personne; mais toi, tu es un si brave garçon!

Je me mis à fumer. L’homme recula d’un pas et soudain une flamme rouge jaillit et m’aveugla en me brûlant les doigts, le nez et les sourcils. Une âcre fumée de soufre me faisait tousser et éternuer: aveuglé et effrayé, je piétinais sur place; les soldats faisaient cercle autour de moi et riaient bruyamment. Je m'en allai sous les huées et les coups de sifflet. Quelque chose claqua, comme le fouet d'un berger. Mes doigts brûlés me faisaient mal, des larmes coulaient de mes yeux; mais ce qui m "con bie le plus, ce n’était pas la souffrance, c'était la stupidité de cette plaisanterie, qui pouvait être dangereuse. Et . pourquoi semblait-elle si divertissante à des gens, au fond sans méchanceté?

Je montai au grenier et j’y restai longtemps couché, me remémorant toutes les choses inexplicables et cruelles que je rencontrais si fréquemment sur mon chem'n. |

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