‹ En gagnant mon painChapitre 12 sur 29 · XI · texte numérisé non relu

XI

. Je suis à la fois amusé et attristé quand je pense combien d’'humiliations, de mortifications et d’inquiétudes me valut ma passion toujours grandissante pour la lecture. ; |

Les livres de la coupeuse me paraissaient extrémement coûteux et, de peur que la vieille patronne ne les brûlât dans le poêle, je m'elforçais de les oublier : je me mis à prendre de petites brochures à la boutique où j'allais acheter le pain pour le thé du matin. | Ê

L'épicier était un gaillard antipathique, toujours suant, aux lèvres charnues, au visage blême et terne, couvert de taches et de cicatrices scrofuleuses, aux : yeux blancs, aux mains bouffies, aux doigts courts et maladroits. Le soir, sa boutique servait de lieu de réunivn aux adolescents et aux filles légères de la rue. Le frère de mon patron venait là presque tous

‘es soirs pour boire de la bière et jouer aux cartes. ‘nu menvoyait souvent le chercher à l'heure du souper et plus d'une fois, je vis dans l’arrière-boutique exigué, la femme un peu niaise de l’épicier assise sur les genoux de Victor ou d’un autre. Le mari n'avait

pas l’air de s’en émouvoir: il ne se fAchait pas davan-

tage quand sa sœur, qui l’aidait dans son commerce, se laissait embrasser par les chantres, les soldats et tous ceux qui en avaient envie. Il n'y avait pas beaucoup de marchandises dans le magasin, ce ques l’épicrer expliquait en disant qu’il venait seulement | d'ouvrir boutique, qu'il ne s'était pas encore organisé; cependant il était là depuis l'automne. Il montrait aux clients, aux visiteurs, des cartes postales obscènes et permettait aux amateurs de copier les vers indécents qui les accompagnaient. | a

Je lisais des livres sans valeur et je payais un copeck pour la location d’un volume; c'était cher et je n’en retirais aucun plaisir. Ce qui me plaisait le mieux, C'était la vie des Saints: J'avais foi en ces récits qui parfois m'émouvaient profondément. Les martyrs me rappelaient tous la « Bonne Affaire », les saintes, ma grand'mère et les ermites, mon grandpère à ses bonnes heures. nu

Je lisais au hangar quand j'allais fendre le bois, ou au grenier, ce qui était également incommode. Parfois, quand le livre m'intéressait ou qu'il fallait

le finir à la hâte, je me levais la nuit et Jj'allumais

la bougie. Mais la vieille patronne remarqua que les ongles diminuaient fort vite. et elle se mit à les Hiesurer avec une brindille de bois. Quand elle découvrait le matin qu'il manquait trois centimètres

à la bougie ou si, trouvant la bûchette, je ne la Cassais pas à la longueur voulue, c'était un affreux vacarnie dans [la cuisine. Victor, révolté, clamait di … haut de la soupente : |

— Finissez donc de crier, maman! Il n'y a pa moyen de vivre. Évidemment, il brüle la boue | parce qu il lit. Il prend des brochures chez l'épicie: je le saïs... Allez donc voir au grenier.

ÿ La ail s'empressa d'y monter; 1e trouva j: | ne sais quel livre et elle le déchira..

. J'employai toutes sortes de ruses ; la vieille décou. vrit à plusieurs reprises mes livres qu'elle brüla et . Je me trouvai devoir à l’épicier la grosse somme de quarante-sept copecks. Celui-ci exigeait l'argent et me menaçait de se payer sur l'argent des patrons, un jour que je viendrais lui acheter du pain. | —— Que t’arrivera- til, alors? me demandait-il en ricanant.

… Il m'était imdiciblement antipathique: il le sentait sans doute, car il se plaisait à me tourmenter par toutes sortes de menaces avec un plaisir évident; quand je pénétrais dans sa boutique, son visage tacheté s’élargissait et il s’informait d'un ton ‘aimable : | |

— Tu apportes l'argent?

— Non.

Îl se renfrognait et froncait les sourcils.

— Hein! Faut-il que je me plaigne au juge dé paix? Pour quon t'envoie dans une colonie pénitentiaire? ù

Comprenant qu'il ne plaisantait pas, je résolus de voler pour me débarrasse: de lui. Le matin, quand

484 EN GAGNANT MON PAIN je brossais les habits du patron, J'entendais tinter dans les poches de son pantalon des pièces d'argent qui parfois tombaient et roulaient sur le sol: un jour, l’une d’elles glissa par une fente jusque dans le bûcher sous l’escalier; j'oubliai de le dire et Je n’y pensai qu'en trouvant vingt copecks parmi les bûches, quelques jours plus tard. Quand je les rendis au patron, sa femme lui dit : |

— Tu vois! Il faut compter ton argent, si tu en laisses dans tes poches.

Mais il répondit en me souriant :

— Î ne vole pas, j’en suis persuadé! |

Maintenant que j'étais résolu à voler, je me rappelai ces paroles, son sourire confiant, et je sentis combien il me serait difficile de le tromper. À plusieurs reprises, je sortis d’une poche quelques pièces blanches, je les comptai, sans me décider à les garder. Pendant trois jours, je me tourmentai de la sorte quand, soudain, tout s’arrangea le plus simplemen! du monde; le patron me demanda à brûlepourpoint : | | À

— Qu'as-tu, Péchkof, tu as l’air ennuyé; es-tu malade? Ls $ h

Je lui avouai franchement tous mes chagrins; il grommela : ; LAS

— Là, tu vois où ils vous conduisent, ces fameux livres! D'une manière ou d’une autre, il n’en résulte que du mal!

[| ine donna cinquante copecks en m'enjoignant IVe © ss ends ga rde, n'en parle pas à Na lemine, ni à

ma mère; il y aurait du vacarme!

Puis, avec un sourire amical, il ajouta :

— Tu es obstiné, que le diable l'emporte! Ça ne fait rien, au contraire. Mais laisse les livres! Au Nouvel An, je m'abonnerai à un bon Journal, alors tu pourras lire... :

… Depuis l'heure du thé jusqu’au souper, je lis à haute voix pour mes patrons la Gazette de Hoscou, et ses feuilletons, les romans de Vachkof, de Rokchanine, de Roudnikovsky et autre littérature ‘à l'usage des gens que l'ennui tue. |

Je n’aime pas à lire à haute voix, alors je comprends diflicilement ce que je lis; mes patrons écoutent avec attention et même avec une sorte de pieuse avidité, ils poussent des exclamations, s'étonnent de la noirceur des personnages et ils se disent fièrement l’un à l’autre :

— Nous, nous vivons d’une autre manière, nous sommes. paisibles et tranquilles, nous ignorons toutes ces vilenies, Dieu merci!

Qu'ils étaient pénibles, ces soirs d'hiver passés sous les yeux de mes patrons, dans la petite pièce exiguë. Au dehors, une nuit profonde; de temps à autre, le gel fait craquer les choses: les gens sont assis autour de la table et se taisent, pareils à des poissons gelés. Fréquemment, la tempête de neige flagellait les carreaux et les murs, Sifflait dans les cheminées, affolait les girouettes; à côté, les bébés pleuruient; javais envie de me tapir dans un recoin obscur, et, pelotonné sur moi-même, hurler comme un loup.

Les deux femmes sont assises à un bout de la table, elles cousent ou tricotent: à l’autre extrémité,

Victor, courbé, recopie à contre-cœur des projets de temps à autre, il crie :

DE secouez pas la table! [l n'y a pas moyen de vivre.

A lécan installé devant un immense métier, le patron brode au point de croix une nappe de toile; sous ses doigts apparaissent des écrevisses rouges, des poissons bleus, des papillons jaunes et des feuilles d'automne rousses. [l a éomposé lui-même le dessin de sa broderie et c’est le troisième hiver qu’il y travaille; il en a assez de cet ouvrage et souvent, quand j'ai un moment de loisir pendant la journée, il me dit :

— Eh, Péchkof, attelle-toi à la nappe. . allons. , remue-toi | |

J'obéis et je « remue » la grosse aiguille; le patron me fait peine et j'ai toujours, en tout, le désir de l'aider selon mes moyens. Il me semble toujours prêt à abandonner dessins, broderies, jeu de cartes, et disposé à entreprendre quelque autre chose intéressante à quoi il songe sans cesse. Parfois il interrompt son ouvrage tout à coup, il le regarde avec des yeux fixes et étonnés, comme s’il ne l'avait jamais vu: ses cheveux tombent épars sur le cou et les joues et le font ressembler à un novice au couvent.

— À quoi penses-tu? lui demande sa femme.

— A rien, répond-il. nt

Et il se remet à la besoÿne.

Peut-on demander à quoi pense un homme? Il est impossible de répondre à cette question. On pense simultanément à beaucoup de choses, à tout ce

de } f a Ÿ

qu'on a sous les Jeux, à ce qu'on a vu hier et

l'année passée, et tout est confus, insaisissable, se meut et se transforme.

Les feuilletons de la Gazette de Moscou étaient courts pour une soirée entière : Je proposai de lire les revues empilées sous le Bt, dans la chambre à coucher; mais la jeune femme déclara :

MR [1 n'y a rien à lire dedans, ce ne sont que des

gravures...

Cependant, je trouvai sous le lit non seulement la Revue pittoresque, mais aussi la Flamme. Je commençai la lecture du Comte Tiatin-Baltinsky, de Salias!. Le héros un peu niais du roman plut beau- Coup au patron qui riait à en pleurer des aventures lamentables du jeune seigneur: il s’exclamait -

— Ah! cela, c'est une histoire amusante l'

— Des menteries, plutôt, ajoutait sa femme, pour manifester l'indépendance de son Jugement.

Cette littérature de dessous le lit me rendit un

‘immense service : je conquis le droit de prendre les

journaux à la cuisine, ce qui me permit de lire pendant la nuit.

Pour mon grand bonheur, la vieille dor«ait dans la chambre des enfants et la bonne passait par une belle crise d’ivrognerie. Victor ne me génait guère. Quand tout le monde sommeillait dans la maison, il s'habillart sans bruit et disparaissait jusqu'au matin. On me me donnait pas de lumiére: on emportail les bougies dans les chambres, et je n'avais pas d’argsat. pour en acheter. Alors je me mis à récolter en

i. Romancier

cachette le suif des chandelles, je le mettais dans une boîte à sardines: j’achevais de remplir la boîte avec de l'huile à brûler et, après avoir fabriqué une mèche avec des fils tordus, j’allumais la nuit, sur le poêle, un lumignon fumant.

Quand je tournais les pages du gros volume, la petite langue rouge de la flamme tremblotait et menaçait de s'éteindre; la mèche, à chaque instant, se noyait dans le suif fondu et malodorant, la fumée me faisait malaux yeux: mais tous ces inconvénients s’oubliaient dans mon plaisir à regarder les illustrations. et à lire les légendes. |

Ces illustrations me révélaient la terre, l’ornaient de villes merveilleuses, me montraient les hautes : montagnes et les splendides rivages de la mer. La vie se développait miraculeusement; la terre devenait toujours plus séduisante, plus riche en êtres humains et en cités, et de plus en plus diverse. Maintenant, quand je regardais au loin, au delà du Volga, je savais que là-bas ce n'était pas le désert; auparavant, à ce spectacle, J'éprouvais de l'ennui :. les prés étaient plats, les buissons ressemblaient à des pièces rapportées; à leur extrémité, un mur noir et crénelé, la forêt; au-dessus, un ciel bleuâtre, froid et trouble. Sur la terre, c'était le vide, la solitude. EÊt mon cœur aussi se vidait, une mélancolie douce s'emparait de moi; tous mes désirs s'anéantissaient; rien n'occupait ma pensée: j'avais envie de fermer les yeux; le vide désolé ne promettait rien, et 1 semblait aspirer la substance même de mon cœur.

Plus tard, je lis connaissance avec le pharmacien Goldberg. R

Cet homme savait traduire les mots savants: il possédait la clef de tous les mystères. Rajustant ses lunettes avec deux doigts, il me regardait fixement à travers les gros verres et disait, comme s’il m’eût planté des petits clous dans le front :

— Compare les mots, mon ami, aux feuilles d’un arbre; pour comprendre les feuilles, leur forme, leurs fonctions, il faut savoir comment pousse l’arbre. Étudions! Les livres, mon ami, sont comparables à un grand Jardin où l y a de tout : de l’inutile, de l'excellent et de l'agréable..

J’allais souvent chez lui, à la pharmacie, pour acheter du carbonate et de la magnésie destinés à mes patrons tourmentés sans cesse par les indigestions, ou de la pommade et des purgatifs à l'usage des enfants. Les brèves leçons du pharmacien m'inspiraient une révérence toujours plus vive pour les

livres; peu à peu ils me devinrent aussi indispensables

que l’eau-de-vie à un ivrogne.

Ils me révélaient une existence différente de la mienne, la vie des grands sentiments et des grands | désirs, de ceux qui poussent les hommes aux nobles exploits et aux crimes. Je remarquais que les gens qui m'entouraient n étaient capables ni de bien ni de mal; ils vivaient à l'écart de tout ce dont s’occupaient les livres: il m'était diflicile de trouver quoi que ce fût d'intéressant dans leur plate existence. Je ne Moulais pas vivre de la sorte... C'était résolu, je ne le voulais pas.

D'après les on nations des gravures, Je savais qu'à Prague, à Paris, à Londres, 1l n’y avait pas de: ravins au milieu de la ville, ni de chaussées sales

jonchées de détritus; les rues y étaient larges et droites, les églises et les maisons différentes d'ici. Là-bas, il n’y avait pas d’hivers rigoureux longs de six mois, retenant les gens dans leurs demeures: il n'y avait pas de grand carême, où l’on ne devait manger que du choux aigre, des champignons au sel el des pommes de terre assaisonnées d'huile d'œillette qui me répugnait. Pendant le grand carême, défense de lire; mes patrons m'enlevèrent la Revue pilioresque, et ce fut de nouveau la vie morne et vide. Maintenant, je pouvais la comparer avec ce que je savais par les romans et les descriptions, et elle me semblait encore plus misérable et monstrueuse. Quand je lisais, je me sentais plus fort, plus robuste, je travaillais plus vite et mieux; j'avais un but : plus tôt j'aurais fini et plus il me resterait de temps pour la lecture. Privé de livres, je devins paresseux, indifférent: une distraction maladive, que Je ne COnnaissais pas auparavant, s’empara de moi.

Je me rappelle qu’à cette période de vide survint un événement mystérieux. Un soir, comme tout le monde était couché, la cloche de la cathédrale résonna tout à coup; ce bruit troubla les habitants de la maison; à demi vêtus, ils se précipitèrent aux fenétres, en se demandant les uns aux autres :

— Est-ce le feu? Est-ce le tocsin? R

On entendait dans tous les appartements le même remue-ménage; des portes claquaient. Quelqu'un courut à travers la cour en tenant un cheval par la bride. La vieille patronne criait qu'on avait dévalisé la cathédrale; mon patron essayait de la éalmer : : Fat

— Voyons, maman, vous comprenez bien que ce n'est pas le tocsin.

— Alors, c’est l'archevêque qui est mort...

Victor descendit de la soupente, s’habilla en mar.

” mottant :

— Moi, je sais ce qui est arrivé, je le sais!

Le patron me fit monter au grenier pour regarder s'il n'y avait pas de rougeur au ciel: j’y courus et je grimpai sur le toit par la lucarne; on ne voyait rien de spécial; dans l’air glacial et silencieux, la cloche. battait sans précipitation; la ville endormie s'était tapie sur le sol; dans les ténèbres, des gens invisibles couraient en faisant crisser la neige sous leurs pas; des fers de traîneaux grinçaient et le son de la cloche devenait toujours plus lugubre. Je retournai dans l'appartement.

— On ne voit pas d'incendie.

— Ah, mon Dieu! dit le patron, vêtu de son pardessus et coiffé d’une casquette.

Il avait relevé son col et mettait ses caoutchoucs d’un air indécis. Sa femme le suppliait :

— Tu ne vas pas sortir! Entends-tu, ne sors pas!

— Nigaude!

Victor, habillé lui aussi, taquinait tout le monde:

— Moi, je sais ce que c’est.

Quand ee deux frères. (ou partis, les femmes m'ordonnèrent d'allumer le samovar et se précipitèrent à la fenêtre, mais presque aussitôt, le patron sonna à la porte d'entrée, monta l'escalier à la hâte et, ouvrant la porte du vestibule, il dit d’une voix changée :

— On a assassiné le Uar!

— Vous voyez bien qu'on a tué quelqu'un!

s’exclama la vieille.

— On l’a assassiné, c’est un officier qui me l’a appris. Que va-t-il se passer?

Victor revint aussi et, tout en se déshabillant, il maugréa :

— Moi, je croyais que c'était la guerre!

Ils s'assirent tous quatre pour prendre le thé, en conversant tranquillement, mais à voix basse et avec prudence. Dans la rue pareillement le calme se rétablit: la cloche se taisait. Pendant deux Jours, ils chuchotèrent d'un air de mystère, ils s’en allèrent je ne sais où: des gens vinrent en visite et racontérent en détail je ne sais quoi. Je m'’elforçais de comprendre ce qui s'était passé, mais les patrons m'enlevaient les journeaux: quand je demandai à Sidorof pourquoi on avait tué le tzar, il me répondit à mi-voix :

— Îl est défendu d'en parler. :

L'émotion s'ellaça très vite, se perdit sous les menus faits quotidiens. Peu après, il m'arriva un histoire désastreuse,

Un dimanche, comme mes patrons étaient à la messe, j'allumai le samovar et m'en allai mettre de l'ordre dans une chambre: l'aîné des enfants. se glissant dans la cuisine, dévissa le robinet du samovar et s'installa sous la table pour Jouer. Le loyer du samovar était vif et, lorsque toute l'eau se lut écoulée, la bouilloire devint incandescente et cConimença à fondre. De loin j'entendais que le samovar sifflait avec un bruit anormal et quand je revins à la cuisine je vis avec ellroi qu’il bleuissai

et qu’il oscillait comme s'il se préparait à sauter du sol. L'emboîture du robinet, complètement fondue, pendait d'une manière lamentable; le couvercle était tout de travers; des gouttes d'étain coulaient des anses: le samovar, bleu et violacé, avait l'air complètement ivre. Je l’aspergeai d'eau, il se mit à siffler et s’effondra tristement.

On sonna à la porte d'entrée; j’allai ouvrir; quand la vieille me demanda si le samovar était bouillant, je répondis brièvement :

— Bouillant.

Ce mot, jeté au hasard dans mon aflolement, fut considéré comme une insolence et décupla le châtiment. On me fouetta. La vieille se servit d’une poignée de branches de sapin; ce ne fut pas très douloureux, mais il en résulta sous la peau de mon dos une quantité de profondes échardes; vers le soir j'étais enflé comme un oreiller et le lendemain, vers midi, le patron fut obligé de m’emmener à l'hôpital.

Quand le docteur, qui était long et maigre à faire peur, m'eut examiné, il déclara tranquillement,

d’une voix de basse profonde

— ]I| faut dresser procès-verbal pour mauvais

traitements.

Le patron rougit, remua les pieds et se mit à chuchoter je ne sais quelles paroles au docteur; celui-ci, regardant par-dessus la tête du PHton. Mono brièvement ;

— Impossible; je ne peux pas.

Puis il me demanda :

— Veux-tu porter plainte?

Je souffrais, mais je dis :

es ; x 2 a

— Non, guérissez-moi vite.

On me conduisit dans la pièce voisine, on me Coucha sur une table: le docteur se mit à enlever les échardes avec des pinces, tout en plaisantant :

— Eh bien, mon ami, on t’a joliment arrangé la peau; tu vas être imperméable.

Quand il eut achevé son travail qui me chatouillait |

d'une manière insupportable, il me dit :

— Je t'ai retiré quarante-deux brindilles, mon ami; rappelle-toi ça, tu pourras t’en vanter! Demain, tu reviendras à la même heure te faire panser. On te bat souvent? :

Je réfléchis et je répondis :

— Autrefois, on me battait davantage...

Le docteur se mit à rire :

— Alors, tout est pour le mieux, mon ami!

Lorsqu'il me ramena vers le patron, il lui dit :

— Tenez, le” voilà, il est réparé! Envoyez te demain pour le pansement. Vous avez de la chance qu'il prenne les choses du bon côté...

Dans le fiacre, le patron me dit :

— Moi aussi, on m'a battu, Péchkof: qu'est-ce qu'on y peut? J'ai été bien battu, mon garçon! On le montre quelques égards, je n'étais plaint par personne! J'étais entouré de gens sans cœur... Ah! les hommes!

Pendant tout le trajet, il ne cessa de récriminer; il m attendrissait, Je lui étais très reconnaissant de ce qu'il me parlât d’une manière sensée et humaine.

Je fus reçu comme si c'avait été mon anniversaire; les deux femmes m’obligèrent à leur raconter ce que le docteur avait fait, ce qu'il avait dit: elles

ve.

ee ne

ang. -P—+

écoutaient et s’exclamaient, en faisant la grimace,

en claquant de la langue avec volupté. Leur intense

intérêt pour la maladie, pour les souffrances physiques et morales m'étonnait toujours.

Je voyais qu elles me savaient gré d’avoir refusé

de porter plainte et j'en profitai pour demander

l'autorisation de prendre des livres chez la coupeuse. Elles n'osèrent me l’interdire; la vieille s’écria avec étonnement: v

— Tues un vrai démon!

Le surlendemäin, je montai chez la coupeuse; elle me dit gentiment :

— On m'a raconté que tu étais malade, qu'on t’avait emmené à l'hôpital. Vois-tu, comme les gens mentent!

Je gardai le silence; j'aurais eu honte de lui faire connaître la vérité: à quoi bon lui révéler des choses tristes et brutales? J'étais si heureux de ce

qu'elle ne fût pas semblable aux autres.

Et de nouveau, je lis de gros volumes : Dumas

père, Ponson du Terrail, Montépin, Zaccone, Gabo-

rau, Aymard, Boisgobey; je dévore ces livres très vite, l'un après l’autre et je suis joyeux, je sens que je participe à une vie extraordinaire, à une vie qui

m'émeut doucement et m’excite à la vaillance. De

nouveau, j'allume mon primitif lumignon; je lis pendant des nuits entières jusqu’à l'aube; les yeux me font un peu mal et la vieille patronne me prévient aimablement :

— Attends, ils vont t’user les yeux, tu deviendras aveugle, mangeur de livres...

Cependant, je compris bientôt que dans tous ces

livres aux intrigues si intéressantes, malgré la diversité des événements, la différence des pays et des villes, il n'était question que d'une même histoire : l'histoire de braves gens qui étaient malheureux et poursuivis par les méchants: les méchants étaient toujours plus heureux, plus intelligents que les bons, mais, pour finir, quelque chose d'insaisissable écrasait les méchants, et les bons avaient infailliblement la victoire. L’ « amour », dont tous les hommes et les femmes parlaient avec les mêmes mots, m'ennuyail profondément. Cette monotonie était non seulement lassante, mais encore elle excitait en moi un vague sentiment de malaise.

Parfois, dès les premières pages d’un livre, je Commençais à deviner quel serait le vainqueur, quel serait le vaincu et, dès que le nœud des événements m apparaissait neltement, j essayais de le dénouer par la force de ma fantaisie.

Mais derrière tout cela, je voyais les reflets d’une vérité vivante et importante pour moi, les contours d’une vie différente, de rapports différents. Je constatais qu'à Paris, les cochers, les ouvriers, les soldats et tout le petit peuple n'étaient pas comme à Nijni, à Perm ou à Kazan: ils parlaient avec plus de hardiesse aux maîtres, ils avaient, vis-à-vis d'eux, une attitude plus fière et plus indépendante. Les prêtres, dans ces livres, ne ressemblaient pas à ceux

que je connaissais: ils avaient plus de cordialité nie

de compassion pour autrui. En général, d’après ce qu'en disaient les écrivains, la vie à l'étranger était plus intéressante, plus facile, plus belle que celle que je connaissais; à l'étranger, on ne se battait

Lo

pas si souvent que chez nous, ni avec autant de brutalité, on ne tourmentait pas les gens avec cette férocité dont j'avais vu tant d'exemples, on ne priait pas Dieu d'une façon aussi extravagante que le faisait la vieille patronne.

À chaque livre nouveau, cette dissemblance entre la vie russe et celle dés autres pays m'apparaissait plus nette et me causait un vague dépit; elle

accroissait en même temps ma méfiance au sujet

de la véracité de ces feuilles jaunies aux coins sales.

Et soudain, un roman de (ioncourt, les Frères Zemganno, me tomba entre les mains; je le lus d'un coup, en une seule nuit et, étonné par quelque chose que je n'avais jamais éprouvé jusqu'alors, Je relus une seconde fois cette histoire simple et mélancolique. Ellé n'avait rien de compliqué, rien qui fit sensation : dès les premières pages, elle était sérieuse et sèche comme la vie des saints. Tout d'abord, sa langue si précise et dépourvue d'ornements, me surprit désagréablement, mais les paroles brèves, les phrases bien charpentées se gravaient avec une telle facilité dans mon cœur, racontaient si bien le

drame des deux acrobates, que mes mains trem-

blaient du plaisir que je ressentais à lire ce livre : je sanglotais tout haut en reprenant le passage où

le malheureux artiste, les jambes brisées, se hisse

au grenier où son frère s’adonne en secret à leur art

favori.

. Quand je remis ce beau roman à la coupeuse, je

la priai de m’en donner un autre du même genre. — Que veux-tu dire, de quel genre? me demanda-

t-elle avec un petit rire.

198 EN GAGNANT MON PAIN Troublé par ce rire, je ne sus expliquer ce que ‘je désirais et elle me dit :

— Tu as trouvé l'ouvrage ennuyeux ? attends, je vais t'en donner un autre plus amusant.

Quelques jours se Passèrent, elle me donna l'Histoire authentique d'un petit vagabond, de Greenwood. Le titre du volume me déplut quelque Peu, mais la première page me séduisit et me fit Sourire de ravissement: et ce fut avec le même sentiment que je dévorai ce livre, revenant Jusqu'à deux ou trois fois aux mêmes épisodes. | Greenwood me donna beaucoup de Courage ; bientôt après, ce fut Eugénie Grandet, un véritable {grand livre », un « livre comme il faut » que me prêta la coupeuse, |

Le vieux Grandet me rappelait absolument grandpère: j'étais à la fois ennuyé que le récit fût si bref et émerveillé de toute la vérité qu'il contenait.

Chez les Goncourt, chez Greenwood etchez Balzac, On ne rencontrait ni scélérats parfaits, ni individus irréprochablement honnêtes: il n'y avait que des êtres humains, prodigieusement vivants, on n'en pouvait douter : tout ce qu'ils disaient et faisaient était d’une logique absolue, et n'aurait pu être autrement. | :

Quand je me rendais chez la coupeuse, je mettais une chemise propre, je me CO\Mais, Je m'efforçais Tavoir l'air le plus convenable possible: j'y réussi84a14 difficilement, mais j'espérais Pourtant qu'elle réMarquerait ma correction et qu'elle me parlerait d'une manière plus simple et plus confante, sans ce sourire figé sur son visage propret et d'expression

un peu détachée. Mais elle souriait et me demendait de sa voix douce en me donnant un livre :

— Tu l'as lu?

— Non.

Haussant un peu ses minces sourcils, elle me regardait, Soupirait et se remettait à nasiller :

— Pourquoi? | |

— J'ai déjà lu bien des choses sur ce sujet.

— Sur quel sujet?

— Sur l'amour... |

Les paupières clignotantes, elle riait d'un petit rire SUCré :

— Tous les livres traitent de l'amour!

Assise dans un grand fauteuil, elle agite ses petits pieds chaussés de fourrure ; elle bâille, se pelotonne dans sa robe de chambre bleue; elle tapote de ses doigts roses la reliure noire du volume posé sur ses genoux.

J'ai envie de lui demander :

— Pourquoi ne déménagez-vous pas? Les officiers continuent à vous écrire des billets, à se moquer de vous... |

Je n’ai pas le courage de parler et je m'en vais, emportant un gros livre sur « l'amour » et une profonde déception dans le cœur. |

Dans la cour, on parle de la coupeuse avec une méchanceté et une obscénité toujours croissantes. Je suis très mortifié en entendant ces racontars malpropres et sans doute mensongers; quand je ne la vois pas, j'ai pitié d'elle, j'ai peur pour elle. Mais quand je suis en sa présence, ses petits yeux perçants, la souplesse féline de son petit corps, son expression

d'éternelle oïisiveté, ma compassion et ma péur s'évanouissent comme une fumée.

Au printemps, elle partit subitement, elle alla je ne sais où; quelques jours plus tard, son mari déménagea.

Pendant que l'appartement était vide, dans l’attente d’un nouveau locataire, je montai regarder les murs nus, où des taches carrées marquaient l'emplacement des tableaux, où restaient encore des clous tordus et des éraflures. Sur le plancher verni trainaient des chiffons de toutes couleurs, des morceaux de papier, des boites de pilules déchirées, des . flacons de parfum vides, une grosse épingle en laiton qui brillait. #

J'étais tout triste, j'aurais voulu revoir encore une fois la petite coupeuse, lui dire combien je lui étais reconnaissant. |

Avant son départ, l'appartement situé au-dessous du nôtre avait été loué par une jeune femme aux Yeux noirs; elle l’habitait avec sa fillette et sa mère, une vieille petite dame à cheveux blancs, qui fumait éternellement des cigarettes à l’aide d’un portecigarettes d’ambre. La dame était très jolie; hautaine, autoritaire, elle parlait d’une voix agréable et pleine, regardait tout le monde de haut en bas en fermant un peu les paupières, comme si les gens eussent été très loin d’elle et visibles à peine. Presque tous les jours, le soldat Tioufayéf conduisait à sa porte un} cheval bai aux jambes fines: la dame sortait en robe! amazone de velours gris et très longue: elle portait bottes jaunes et gants blancs à revers. Tenant d'une main la queue de sa robe et une cravache dont le pommeau était orné d’une pierre violette, elle caressait affectueusement de l'autre main le.

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. museau du cheval qui dardait sur elle un œil de feu: tout secoué de frissons, l’animal labourait la terre piétinée. |

— Ro-bert, Ro-bert! disait doucement la dame et elle flattait le cheval sur son cou harmonieusement tendu.

Puis, posant le pied sur le genou du soldat, elle sautait en selle avec légèreté, et le cheval, piaffant fièrement, partait le long de la chaussée: elle se tenait si bien qu’elle semblait ne faire qu'un avec sa monture.:

Elle était belle de cette beauté rare qui semble toujours nouvelle, troublante, et qui remplit le cœur d’une joie délicieuse. En la regardant, je me disais que sans doute Diane de Poitiers, la reine Margot, mademoiselle de la Vallière et to autres héroïnes de mes romans historiques avaient dû être comme elle. | |

La dame recevait beaucoup, elle était constamment entourée d'officiers de la garnison: tous les soirs, C'était sauterie, chants, musique instrumentale, piano, violon, guitare. Le major Olésof, plus que les autres vil tourbillonnait autour d'elle : sur ses courtes petites jambes; corpulent, rougeaud, chauve, il était graisseux comme un chauffeur de bateau. Il pinçait fort bien de la guitare et, en tout, il se montrait le cavalier servant de la dame.

Douée de la même beauté que sa mère, la fillette, âgée de cinq ans, était toute ronde ét Houble Ses grands yeux Ha avaient une expression grave et sereine; on remarquait en elle quelque chose de pensif qui n’était pas enfantin,

Da matin au soir, la grand'mère s’occupait du ménage ainsi que le soldat Tioufayéf, taciturne et maussade, et une grosse femme de chambre aux yeux bigles. L'enfant n'avait pas de bonne, elle vivait presque sans surveillance, Jouant pendant des Journées entières sur!le Perron ou sur un tas de ‘poutres dans la cour. Souvent, le soir, nous jJouions ensemble et je finis par m'altacher à elle; elle 8 aCCoutuma très vite à moi: elle s'endormait dans mes bras quand je lui racontais des histoires. Je la portais ainsi dans son lit. Bientôt, elle en prit si bien l'habitude que, lorsqu'elle se couchait, elle

. xXigeait que je vinsse lui souhaiter bonne nuit. J'arrivais, elle me tendait gravement sa menotte potelée et disait : |

. — Au revoir, à demain! Grand'mère, est-ce ainsi quil faut dire? | à —Quele Seigneur te garde !ajoutait la grand'mère.

Des jets de fumée bleue sortaient de sa bouche et de son nez pointu. ;

— Que le Seigneur te garde jusqu’à demain, et je vais dormir! répétait la fillette, s'enveloppant dans une couverture garnie de dentelle.

La grand'mère la reprenait :

— Pas jusqu'à demain, mais toujours!

— Est-ce que demain n'est pas toujours?

Elle aimait le mot « demain » et elle mettait au futur tout ce qu'elle aimait: en plantant dans la terre des fleurs arrachées, des rameaux brisés, elle disait :

— Demain, ce sera un jardin... demain, je m'achèterai un cheval et je le monterai, comme maman...

Elle était intelligente, mais pas très gaie: souvent, au milieu d’un jeu animé, elle s’arrêtait soudain, réfléchissait et demandait à l'improviste :

— Pourquoi les prêtres ont-ils des cheveux comme les femmes? ; ee | ù

Elle se piqua avec des orties: menaçant la plante, elle lui dit : ri ra

— Attends, je vais prier Dieu et Il te fera très mal... Dieu peut faire du mal à tous. Il peut même punir maman... «à

Parfois, elle était en ‘proie à une douce mélancolie; elle se serrait contre moi et levait au ciel ses

yeux bleux qui semblaient toujours attendre quelque

chose : US

— Grand’mère est quelquefois en colère : maman ne l’est jamais; elle rit toujours. Tout/le monde l'aime; elle est toujours pressée: il vient toujours des visiteurs, des visiteurs, qui la regardent parce qu’elle est belle. Elle est mignonne, maman. Olésof le dit aussi. | |

J'aimais beaucoup à écouter cette fillette: elle me parlait d’un monde qui m'était inconnu. Elle ne tarissait pas sur le compte de sa mère: peu à peu se révélait à moi une vie nouvelle: de nouveau Je me rappelai la reine Margot: ma confiance s’accrut pour les livres comme aussi mon intérêt: pour l'existence. . Un soir, comme j'étais assis sur le perron, attendant mes patrons qui avaient été se promener sur l'Otkoss, et que je tenais la petite fille endormie

dans mes ‘bras, la mère arriva à cheval : elle sauta

légèrement à terre et, la tête rejetée en arrière, elle me demanda : |

— Qu'a-t-elle? Elle dart?

— Oui. ji

— Ah!

Le soldat Tioufayéf accourut et prit le cheval: | dame glissa sa cravache dans sa ceinture et me cris ‘en tendant les bras :

— Donne-la-noi! Donne-la-moi vite. Hein?.

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