‹ En gagnant mon painChapitre 13 sur 29 · HN H@E · texte numérisé non relu

HN H@E

La petite se réveilla, cligna des yeux, regarda sa mère et lui tendit lex bras. Elles s’en allèrent.

Quelques instants après, la femme de chambre aux yeux bigles m'’appelait; la petite fille avait des brCeS, elle ne voulait pas se coucher avant de m'avoir souhaité bonne nuit,

Très fier, surtout vis-à-vis de la dame, je pénétrai dans le petit salon; l'enfant était assise sur les genoux de sa mère qui la déshabillait avec des gestes adroits. |

— Eh bien, le voilà, dit celle-ci, il est la, ce monstre! | :— Ce n'est pas un Monstre, c ’est mon petit garçon!

— Ah! vraiment! C’est bien! Eh bien, nous allons lui faire un cadeau, à ton petit garçon. Veux-tu?

— Oui, ou!

— Très bien, je lui donnerai quelque chose, et toi, tu iras te coucher.

— Adieu, à demain, dit la petite en me tendant la main. Que Dicu te protège jusqu'à demain.

La dame s’exclama avec étonnement :

— Qui t'a appris à dire cela, ta grand'mère?

— Oui.

Quand elle fut sortie, la dame me ft un signe du doigt : ! | | | — Que veux-tu que je te donne? -

Je répondis qu’elle n'avait pas besoin de me faire un Cadeau; mais avait-elle un livre à me prêter?

De ses doigts brûlants et parfumés, elle me souleva le menton et elle me demanda avec un charmant sourire : |

— Ah! tu aimes À lire! Qu'’as-tu lu?

Quand elle souriait, elle était encore plus belle: . tout confus, je lui citai quelques titres. |

— Que trouves-tu de joli à tout cela? questionnat-elle, les mains posées sur la table; ses doigts remuaient un peu. | | ni

Un parfum à.la fois fort et doux se dégageait de s& personne et se mêélait bizarrement à une odeur de sueur de cheval. Elle me regardait à travers ses longs sourcils d'un air pensif et sérieux; jamais Personne ne m'avait regardé de la sorte jusqu'alors.

Une telle quantité de meubles rembourrés encombrait la pièce qu'on y était à l’étroit comme dans un nid d'oiseau ; l'épais feuillage des jardinières voilait les fenêtres: dans la pénombre, les carreaux blancs du poêle étincelaient : tout à côté, se trouvait un piano à queue: aux murs, dans des cadres d’or terni, je vis des parchemins sombres, couverts de gros caractères en langue slave ancienne, et sous Chacun de ces documents était suspendu à un cordon, un grand cachet noir. Et, comme moi, toutes ces choses regardaient la dame d'un air timide et soumis. | f

Tant bien que mal, je lui expliquai que ma vie

était pénible, difficile, et que je l’oubliais en lisant.

— Ah! c'est ainsi! dit-elle en se levant. Eh bien, c'est entendu! Je te donnerai des livres, mais je n’en ai pas sous la main... Pourtant, si, tiens, prends celui-là...

Elle prit sur le canapé un volume fripé à couverture jaune. (

— Quand tu l’auras fini, je te donnerai la suite. 11 y a quatre volumes. 4e

Je m'en allai en emportant les Mystères de Pétersbourg, du prince Mestchersky, et je me mis à lire avec beaucoup d'attention; mais dès les premières pages, je constatai que les « mystères » de la capi- tale russe étaient moins captivants que ceux de Madrid, de Londres ou de Paris. Seule, la fable de la Liberté et du Gourdin me parut amusante.

« Je te suis supérieure, dit la Liberté, parce que j'ai plus de raison. » |

Mais le Gourdin lui répondit :

« Non, je te suis supérieur, parce que je suis plus fort que toi... » | Vi

Is discutèrent tant et si bien qu’ils se battirent: le Gourdin roua de coups la Liberté qui, je me le rappelle, en mourut à l'hôpital.

Dans ce livre, il était question d’un nibhiliste. Je me souviens aussi que, d’après le prince Mestchersky, un nihiliste est un homme si venimeux que son seul regard tue les poules. Le mot nihiliste me parut, outrageant et indécent; je ne compris d’ailleurs rien d'autre; le désespoir s'empara de moi. Évidemment, je ne savais pas comprendre les bons livres. Et j'étais persuadé que ce livre-là devait

NES ju RIT

être excellent : une aussi grande dame, et si belle | n'allait certes pas en lire de médiocres!

— Eh bien, il t'a plu? demanda-t-elle lorsque je ‘1 rendis le volume jaune. hi pe

J'eus beaucoup de peine à lui répondre que non, pensant qu'elle se fâcherait. | |

Mais elle ne fit qu’en rire: passant derrière la portière de sa chambre à coucher, elle en rapporta un petit tome relié de cuir bleu. |

— Cela te plaira, j'en suis sûre, mais ne le salis pas! |

C'étaient les poèmes de Pouchkine: je les lus tous d'un coup, saisi de cette extase qu'on éprouve en découvrant un endroit d’une beauté inouïe : on a toujours envie de tout voir à la fois: quand on a longtemps cheminé sur les mottes moussues d’un bois marécageux, et que soudain se déroule devant vous une clairière sèche, toute brillante de soleil et de fleurs, pendant un instant, on la contemple, émerveillé, puis on court de tous côtés, grisé de bonheur, chaque contact du pied avec les herbes fragiles vous inspire une douce joie.

Pouchkine me ravit par la simplicité et l'harmonie de son vers au point que pendant longtemps la prose me parut contraire à la nature: j'étais gèné en la lisant. Le prologue de « Rouslan » me rappelait les plus beaux contes de grand'mère, miraculeusement réunis en un seul: et quelques lignes me frappèrent par leur justesse, nette comme un médaille : | |

Là-bas, sur des sentiers inconnus Des irares d'animaux jamais vus.

Je me répétais mentalement les vers splendides et je voyais les sentiers à peine tracés que je connaissais bien, je découvrais les traces mystérieuses, révélées par l'herbe! foulée, constellée de gouttes de rosée encore suspendues. Je me rappelais, avec une facilité prodigieuse, les vers à l'harmonie sonore qui donnaient un décor de fête à tout ce qu'ils évoquaient; j'en étais heureux, ma vie en devenait facile et agréable; ces poèmes étaient comme l’annonciation d'une existence nouvelle. Quel bonheur que de savoir lire! | Ce que je comprenais le mieux, ce qui m'était le plus familier, C'étaient les merveilleux contes de Pouchkine ; pour les avoir lus à plusieurs reprises, je les connaissais par cœur; quand je me couchais, je me récitais des vers, les yeux fermés, jusqu'au moment où je m'endormais. Souvent, je racontais ces légendes aux ordonnances; ils riaient aux éclats, juraient sans malveillance et Sidoroi me re ut

. la tête en murmurant :

— Hein, c'est beau! Ah! mon Dieu.

L'émotion à laquelle j'étais en proie fut remarquée par mes patrons; la vieille grogna. |

— 1] ne fait que Des ce garnement, et voilà trois jours que le samovar n’a été poli... Ah! si je prends le bâton!

Le bâton m teftratait bien peu. Le bâton? Je me défendais contre le bâton avec des vers :

Aimant le mal, de son âme noire La vieille sorcière.

La dame grandit encore à mes yeux; voilà les

livres admirables qu'elle lisait! F Je lui rapportai le livre et le lui rendis avec tristesse ; elle me dit d’un ton assuré : |

— Ïl ta plu, n'est-ce pas? Tu as entendu parler de Pouchkine? ii

J'avais déjà lu un article sur le poète dans une revue, mais désireux de l’entendre dire ce qu’elle en. savait, je répondis que non. : à Elle me raconta brièvement la vie et la mort de Pouchkine; puis elle conclut avec un sourire, suave comme une journée de printemps : |

— Tu vois comme il est dangereux d’aimer les femmes! 1 |

Elle se mit à m'interroger sur les vers que je préférais. Je répondis je ne sais quoi, en gesticulant, en récitant des poèmes par cœur. Elle m'écoutait, grave et silencieuse; puis elle se leva et se mit à aller et venir dans la pièce, en disant d’un ton pensif:

— On devrait t'envoyer à l’école, petit phénomène! Je vais y réfléchir... Tu es apparenté à tes maîtres? | |

Quand ;e répondis par l’affirmative, elle s’exclama :

— Oh! comme si elle me blâämait.

Elle me donna les Chansons de Béranger, une très jolie édition à tranche dorée, à reliure de cüir rouge, ornée de gravures. Ces poésies m'affolèrent totalement par leur mélange intime de chagrin douloureux et de gaîté turbulente.

Bien souvent Béranger fit naître en moi une sorte de frénésie, le besoin d’être insolent, le désir de dire aux gens des sottises et des impertinences: en très

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peu de temps, je passai maître en cet art. J’appris également ses vers par cœur et je Îles lisais avec grand plaisir aux ordonnances; mais je dus bientôt renoncer à mes brèves visites dans leurs cuisines, car les vers :

Quel bonnet ne siérait pas À une jeunesse de dix-sept ans

ervirent un jour de thème à une répugnante conversation sur les jeunes filles; j'en fus révolté et si furieux que je frappai le soldat Ilermokhine à la tête avec une casserole. Sidorof et les autres ordonnances m'arrachèrent à ses mains brutales, mais depuis lors, je n’osai plus m'aventurer dans les cuisines des

officiers. os

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