ET FRE
— Le gamin a été battu parce qu’il a été insolent, mais qu'il fût un voleur, personne ne l'a pensé, sauf toi, coquine! (A0
— Coquine vous-même, madame, quelle vache vous êtes, permettez-moi de vous le dire!
J’écoutais cette conversation comme une musique: mon cœur était douloureusement brûlé par les ardentes larmes de la mortification et de la reconnaissance; j'étais halelant sous les eflorts que je faisais pour les retenir.
Puis, le patron monta lentement l'escalier du
grenier; il vint s'asseoir sur une botte de paille à
côté de moi et me dit en lissant ses cheveux : — Alors, Péchkof, mon ami, tu n’as pas de chance? Sans répondre, je me détournai. :
— C'est égal, tu injuries le monde d’une manière
| épouvantable, continua-t-il.
Je lui déclarai à voix basse :
— Quand je pourrai me lever, je partirai de chez
vous...
Il resta assis, sans parler, fumant une cigarette; puis il dit à mi-voix :
— C'est ton affaire! Tu n’es plus un il enfant; cherche toi-même où tu seras le mieux..
Et il s’en alla. ur toujours, il m'inspira de la compassion.
Trois jours après, je quittai mes patrons. J'avais une envie irrésistible d'aller dire adieu à la reine Margot, mais je n’en eus pas le courage; j'attendais qu’elle me fit appeler.
En prenant congé de la petite fille, je lui recommandai :
— Dis à ta maman que je la remercie beaucoup de ses bontés, que je la remercie beaucoup... Tu n'oublieras pas? :
— Non, non, promit-elle, avec un tendre et gracieux sourire. Adieu, à demain, n’est-ce pas ?
Je la revis vingt ans plus tard, mariée à un officier de gendarmerie.
De nouveau, je suis plongeur, et sur un bateuu + qui s'appelle Perm; il est rapide et vaste, blanc comme un cygne. Maintenant je suis le « laveur » ou « le garçon de cuisine »; je reçois sept roubles par mois et ma tâche consiste à aider les cuisiniers. “ Le restaurateur, un homme tout rond et bouffi d’orgueil, est chauve comme une bille; les mains croisées derrière le dos, il arpente lourdement le pont pendant des journées entières, pareil à un taureau qui cherche un coin ombragé par les aprèsmidi torrides. Le buffet est tenu par sa femme, une dame portant la cinquantaine, belle mais fripée, et si poudrée qu'une poussière blanche et collante tombe de ses joues sur sa robe‘de couleur vive. La cuisine est sous le commandement d'Ivan Ivanovitch, surnommé l'Ourson, un homme petit, replet, au nez de vautour et aux yeux moqueurs.
Il est très coquet, porte des cols amidonnés, se rase tous les jours; il a les joues bleues, des moustaches noires dont la pointe se dresse en l'air: dès qu'il a un instant, il tourmente ses moustaches avec ses doigts rouges et cuits et ne cesse de les regarder dans un petit miroir rond. ;
L'homme le plus intéressant du bateau, c’est le chauffeur Jakob Schoumof, un gaillard mal équarri, - large de poitrine. Son visage au nez camus esl plat
comme une pelle;/ses petits yeux d'ours se dissi-
mulent sous d’épais sourcils, les joues sont couvertes de minuscules boucles de poils qui rappellent la mousse des marais; sur la tête, les cheveux forment une toison épaisse où il a peine à glisser ses doigts tordus. : | à
[] était très adroit au jeu de cartes, où il gagnait toujours: sa voracité étonnait: pareil à un chien affamé, 1l rôdait sans cesse autour de la cuisine, quémandant des morceaux de viande et des os; le Soir, il prenait le thé avec l'Ourson et racontait ses extraordinaires aventures. ;
Dans son jeune âge, il avait été le deuxième berger de la municipalité de Riazan: un moine qui passait l’avait entraîné dans un couvent, où il resta quatre ans comme novice.
—. Et je serais devenu moine, une noire étoile de Dieu, déclamait-il phraseur et loquace, si une femme de Pensa n'était venue en pèlerinage à notre ermilage: elle était amusante, elle me séduisit: elle me disait : « Comme tu es heau, comme tu es fort; moi, je suis une honnête femme, je suis seule et veuve; tu devrais venir chez moi comme portier;
j'ai une petite maison, je fais le commerce des
plumes et des duvets d'oiseaux... » Alors, elle m'a
pris comme portier, moi, je l'ai prise pour femme et j'ai vécu bien au chaud pendant trois ans...
—— Tu mens joliment bien! interrompit lOurson Si on te payait tes mensonges, tu serais bientot riche!
Jakob mâche: sur son visage se meuvent les bouclettes de poils: ses oreilles velues s'agitent: il écoute le cuisinier et reprend du même ton précipité et scandé : | :
— Elle était plus vieille que moi, j'ai fini par me lasser d’ellé et je me suis lié avec sa nièce; la tante l’a su et m'a chassé. |
— C'est bien fait pour toi: tu ne méritais pas mieux! répondit vivement l'Ourson.
Le chauffeur continue, un morceau de sucre caché sous la joue:
— J'ai rôdé de droite et de gauche pendant quelque temps et j'ai fait la connaissance d'un vieux colporteur de Vladimir: nous avons parcouru de compagnie la terre entière; nous avons été aux Balkans, chez les Turcs, chez les Roumains, chez les Grecs, chez toutes sortes d'Autrichiens, nous avons vu tous les peuples; chez les uns, nous achetions, chez les autres, nous vendions..
__ Et où avez-vous volé? demanda gravement le cuisinier.
— Jamais! Le vieux ne voulait pas. Il me disait :
« À l'étranger, il faut être honnête: là, la loine vous
ménage pas, pour un rien on vous tranche la lète: » J'ai essayé de voler, c’est vrai; seulement Ça n’a | 14
230 7 EN GAGNANT MON PAIN Seal
pas réussi: j'ai voulu, une fois, emmener le cheval
d'un marchand qui était dans une cour. Je n’ai pas q | P
su my prendre, on m'a attrapé et, naturellement, j on m'a roué de coups et conduit à la police. Le
volé, lui, était un véritable voleur de chevaux, voleur très expérimenté, moi, je n'étais qu’un pauvre et maladroit filou. J'avais travaillé chez ce marchand à l'installation d’un poële dans une salle de bains; mon homme tomba malade; il rêva de moi, et de telle façon qu'il s'effraya; il fit dire à la police: « Relâchez cet individm, il m'est apparu dans un songe et ma prévenu que si je ne lui pardonnuis pas, je ne guérirais pas. C'est un sorcier! » Il me prenait pour un sorcier! Le marchand, gros personnage, fut écouté et l’on me relâcha! AN tes
— On n’aurait pas dû le faire, remarqua le cuisinier, mais plutôt, on aurait dû te plonger trois jours durant au fond de l’eau, pour te faire dégorger ta bêtise! dt Jakob releva aussitôt le mot: Ho
— Tu as raison, la bêtise, c'est mon fort, j’en ai pour tout un village. | |
Le cuisinier glisse le doigt entre son cou et son col trop étroit, le tire avec colère, tourne la tête et se lamente : id |
— Ah! quel ennui! Dire qu’il y a sur la terre des oiseaux somme toi qui bâfrent, boivent et rôdent, et sait-on pourquoi? Dis-le donc, pourquoi es-tu au monde? ani | À
Tout en mâchant, le chauffeur répond :
— Je n'en sais rien. Je vis, un point, c’est tout.
Les uns sont couchés, les autres marchent: les fonc:
EN GAGNANT MON PAIN 231 ohne sont éternellement asc’ 3, mais les uns comme les autres, ont le droit de manger. "
Le cuisinier s’exaspère :
— C'est-à-dire que tu es un cochon, et quel cochon! ; |
— Pourquoi m'injuries-tu? s’informe Jakob surpris. Les hommes sont tous rejetons du même arbre. Tes mauvaises paroles ne me rendront pas meilleur.
Cet homme m'avait attiré à lui très vite et He à . ment, Je le considérais avec un étonnement con- . tinuel; je l’écoutais, bouche bée. Il avait, me sem- * blait-il, une connaissance de la vie qui lui était particulière. Il tutoyait tout le monde, regardait tous les gens bien en face, d’un air dé Den dant et semblait mettre chacun, au même rang que lui- même : le capitaine, 1e restaurateur, les riches passagers ( des premières, les matelots, le personnel du buflet et les passagers du pont.
Parfois, appelé par le capitaine ou le mécanicien, il se tenait debout devant eux, ses longs bras de | singe croisés derrière le dos; on lui reprochait d’être paresseux ou d'avoir dépouillé au jeu un voyageur; mais il était visible que cette accusation ne le tou- chait pas et que la menace de le renvoyer au prochain débarcadère le laissait indiflérent.
Je n'ai jamais vu cet homme mortifié ou pensif; je ne me rappelle pas qu'il ait eu des moments de silence; les paroles coulaient de sa bouche velue en un ruisseau intarissable, sans arrêt et même, semblait-il, sans qu'il le voulût. Lorsqu'on l’injuriait, ou lorsqu'il écoutait un récit intéressant, ses lèvres
se mouvaient comme s’il se répétait ce qu'il enten-
dait ou continu t tout bas ses propres discours
Tous les jours, son quart terminé. il sortait de ia.
cale de la chaullerie, les pieds nus, couvert de sueur, taché de naphte, la chemise trempée, la poitrine découverte, et aussitôt résonnait sur le pont sa voix égale et voilée; les mots tombaient comme des gouttes de pluie :
— Bonjour, la mère! Où vas-tu? A Tchistopol?
Je connais ce pays, j'y ai vécu, j'ai travaillé chez un Tatare riche et vieux, appelé (san Goubaïdouline. Le bonhomme encore solide, au museau cramoisi, avait trois femmes. La plus jeune de ces drôlesses, une petite Tatare, était bien amusante. J'ai Lan péché avec elle. ne
Il avait été partout; il avait « péché : » avec toutes les femmes rencontrées sur sa route; il parlait de tout sans méchanceté, tranquillement, comme si Jamais dans sa vie il n'avait subi d’humiliations ou d'outrages. L'instant d’après, sa voix résonnait à la poupe :
— Eh, les braves gens! Qui vient faire une petite
partie de cartes? Lee manille? Ou un autre Jeu? Le Jeu, c’est une affaire amusante: on peut gagner de l'argent tout en restant assis; c’est une aflaire comle .
On le considérait en ED comme paresseux, mais il me semblait qu’il accomplissait son pénible labeur devant le foyer, dans une chaleur infernale, étoulfante et puante, avec la même conscience que les autres; je ne me rappelle pas l’avoir entendu se
plaindre de la fatigue, comme le faisaient les autres
chauffeurs.
Une fois, on vola à une vieille femme une bourse
pleine d'argent; c'était par une soirée sereine et
paisible; tout le monde était tranquille et content.
Le Capitaine donna cinq roubles à la vieille: les
passagers en recueillirent autant entre eux; quand
on remit l'argent à la vieille, celle-ci se signa et fit
la révérence à tout le monde en disant :
— Bonnes gens, vous me donnez trois roubles et dix copecks de plus que je n’avais.
Quelqu'un s’exclama gaiment :
— Prends tout, la vieille, à quoi bon jaser? Trois roubles, c'est toujours bon à prendre...
Une autre voix assura : |
— L'argent, ce n'est pas comme les gens, il n’y en a Jamais de trop.
Jakob s’approcha alors de la vieille et lui proposa sérieusement de lui donner les roubles de supplé-
ment pour les" risquer au jeu.
Le public se mit à rire, pensant que le chauffeur plaisantait, mais il insista auprès de la vieille quise
troublait :
— Donne-les-moi donc! À quoi te servent-ils?
. Demain, tu seras au tombeau...
On fut révolté, on le a en l'injuriant; il me
dit avec étonnement et en hochant la tête :
— Les drôles de gens ! Pourquoi se mélent-ils de
ce Qui ne les regarde pas? Elle l'a dit elle même que
c'était de l'argent de trop. Et moi, trois roubles m ’auralent fait plaisir.
L'argent semblait le charmer par son aspect exté- |
rieur; tout en parlant, il aimait à polir sur son pan-
ne les pièces d’ argent ou de billon, et quand elles
m EN GAGNANT MON tnoclalent, il Le admirait en re mais il n’était pas âpre au. gain. ut
Un jour, il me proposa dej jouer & avec lat à € stou-
kolka », jeu que je ne connaissais pas.
— Tu ne sais pas jouer? s'étonna-t-il. Toi qui sais
pourtant lireet écrire! Alors, il faut que tu apprennes! Viens, nous allons jouer au « narschka », du sucre
pour enjeu... : | in -
Il me gagna une demi- livre! dé sucre FE il enfouissait à mesure les morceaux sous sà joue velue; enfin, trouvant que je savais suffisamment
jouer, il me proposa: in
— Maintenant, nous allons jouer pour de jou
pour de | AREUNES En as-tu? .
— Oui, j ‘ai cinq roubles.… |
— Moi , j'ai deux roubles et quelque chose. dl 0 Bien ee je fus vite à sec. Désireux de me refaire, je jouai mon habit qui valait cinq roubles;
je rates je perdis également mes bottes neuves.
Alors Jakob me dit d’un ton ol
irrité : | — Non, tu ne sais pas jouer; tu es trop. niént:
tu engages tout de suite ton habit, tes bottes! Je.
n’en ai pas besoin. Tiens, reprends- les et reprends
on argent, quatre ou bles: j'en garde unpour la
eçon: Sommes-nous d’ accord? at Je lui fus très reconnaissant,
AA
‘— Je m'en fiche! dit:il en met à mes remersiements. Le jeu, c'est le jeu, un amusement, par ! #onséquent, mais toi, c’est comme si tu allais A la !
bataille. Et même au RARE il ne faut pas se laisser
emporter; il faut frapper avec réflexion! À a bon |
a ee le 7 mb pk
nt TS RP ES Ve tete Mn LEE À
PS
ï EN GAGNANT MON PAIN | 236 8 'échauffer! Tues jeune, apprends à te conduire. Si tu échoues une fois, cinq fois, sept fois, lâche le jeu! Va-t'en! Quand tu seras calmé, recommence | C'est là toute la science du joueur!
Au coucher du soleil, un passager de deuxième qui était ivre, un gros, mare de Perm, tomba à l’eau. La ie ralentit vivement, Le bateäu 8 'arrêta, lâchant sous l’hélice un nuage d écume, que les rayons empourprés du crépuscule ensanglantérent; dans ce sang bouillonnant, déjà loin de la
poupe, un gros corps noir se débat: des cris sau- Vages qui me bouleversaient résonnaient sur le
fleuve. Les passagers braillaient aussi, se poussaient,
se penchaient au bastingage, s D l'arrière.
Le camarade du noyé — un homme roux, chauve,
ivre pareillement — donnait des coups 4 2e
pour arriver au bord et mugissait :
— Arrière! Je vais l’ airaper
Deux matelots déjà s'étaient jetés à l'eau et nageaient vers l’homme; à l'arrière, on descendait la chaloupe et parmi les cris de Oo antetan le glapissement des femmes, la voix sourde de Jakob
s’écoulait en un filet done et tranquille :
— Il se noïera, il n’y a rien à faire, il se noiera
| parce qu'il porte un habit! Quand on a une longue
veste, on est sûr de se noyer! Les femmes, par exemple, pourquoi se noient-elles plus vite que les homines? A cause des jupes. La femme, quand elle tombe à l’eau, va tout de suite au fond, comme un poids de cent kilos. Regardez, il a ou je l'ai
1 bien dit.
En ele. le marchand avait disparu: on le NA
ne, +
pn vain pendant deux heures sans y parvenir. Son camarade, dégrisé, était assis à l'arrière et murmurait d'une voix plaintive :
— Eh bien! nous voilà jolis! Que vais-je te hein! Que vais-je dire à sa famille ? Il a de la famille. |
Les mains croisées derrière le dos, Jakob essays de le consoler :
— Ne t'en fais pas, marchand! Car personne ne sait où il doit mourir. Des gens mangent des champignons, et vlan, ils 8 eMpOS QnnENE des milliers d'autres en mangent aussi, ils s’en trouvent bien! Et je ne parle que de champignons!
Massif et robuste, planté comme une meule devant le marchand, il pérore intarissablement. D'abord le passager l’écouta en pleu rant, essuyant ses larmes avec ses larges paumes, mais il se mit bientôt à hurler : | |
— Pourquoi, diable, viens-tu encore me tourmenter? Braves gens, emmenez-le, sinon je ferai un malheur! |
Et Jakob dit en s’en allant Dés eee
— Ils sont drôles, les gens! On leur veut du bien et ils vous menacent... ù
. Nous sommes assis à l'arrière; la nuit est tiède et. ï: lune flotte à notre rencontre; la rive basse et toute en prairies s ‘étend au loin; on entrevoit sur la côte montagneuse des clartés jaunes et clignotantes, sortes d'étoiles prisonnières de la terre. Autour de nous tout se meut et palpite d’une vie silencieuse, mais réelle.
Jakob me conte toutes sortes de choses.
ÿ ù É L Fa
" Ses histoires sont sans retenue, mais Jamais répugnantes; on n'y relève ni fanfaronnades ni cruautés, mais de la simplicité et de la mélancolie. La lune. au ciel, brille aussi d’une nudité candide, elle m émeut pareillement et m'attriste, je ne sais pourquoi Je ne me rappelle que les plus beaux épisodes de ma vie, la reine Margot, ces vers inoubliables par leur justesse : | | Seule la chanson a besoin de beauté, La beauté n’a pas besoin de chanson.
Je me secoue de cette rêverie comme d’un léger sommeil et questionne de, nouveau le chauffeur sur sa vie, sur ce qu'il a vu.
— Que tu es drôle! répond-il. Que veux-tu que je
te raconte? J'ai tout vu. Demande-moi : « As-tu vu
un couvent? » Oui. « Et des cabarets? » Aussi. J'ai vu la vie des nobles et celle des paysans. J'ai vécu dans l'abondance; j'ai connu la misère.
Lentement, comme s’il franchissait une profonde rivière sur un pont dangereux et vacillant, il évoque ses souvenirs : ù — Ainsi une fois, j'étais au violon, pour vol de
cheval: j'allais sans doute être envoyé en Sibérie!
Etle commissaire était furieux : les poêles tiraient tous mal dans sa maison neuve. Je lui dis : — « Je
peux arranger ça, Votre Noblesse! » Il me crie : —
« Tais-toi! » et il ajoute : — « Le premier fabricant de la ville n’y a rien pu faire. » Je lui dis : — « Parfois le berger est plus habile que le général! » J'avais de l’aplomb, alors; tout m'était indifférent puisque c'était la Sibérie qui m'’attendait! Il me
238 EN GAGNANT MON PAIN répond : — « Eh bien, vas-y, et si Ça tire encore plus mal, je te mettrai les os en morceaux! » En deux jours, j'avais arrangé les affaires. Il était stupéfait, le commissaire. — « Ah! imbécile, idiot! me dit:l, tu es un parfait poëlier, et tu vues des che-
vaux! Comment expliquer cela? » Je lui répondis : A
— « Si j'ai volé, c est tout bonnement par bêtise, Votre Noblesse. » — « Tu as raison, dit-il, c’est par
bêtise, tu me fais Pine, Oui, tu me ais pitié »,
répéta-t-il. Hein, qu’en penses-tu? Un commissaire de police doit être inexorable par fonction et pourtant, 1l ne le fut pas avec moi.
— Et qu’est-il survenu?
— Rien. Il m’a plaint. Que te faudrait-il Libre
— Pourquoi te plaindre! Tu es à l'épreuve de tout, comme une pierre... |
JaEob rit sans malice : |
— Que tu es drôle! Une pierre! Il faut estimer même des pierres; que ferions-nous sans elles? Avec
les pierres, on fait les trottoirs et les chatssées, les
maisons, les églises. Il faut respecter toutes les choses créées; rien n’est sans raison. Vois le sable,
on le croirait stérile, pourtant les roseaux y pous-
sent, et combien d’ Noc
London le chauffeur parle ainsi, je mn nette-.
ment qu'il me dépasse en savoir et en raison.
— Que penses-tu du cuisinier? lui dis-je.
— De l’'Ourson? demande Jakob avec indifférence. Que veux-tu que j'en pense? Il ny a rien à en penser.
C'est: exact : Ivan Ivanovitch est si froidement eorrect, si neutre, que |s pensée n’a aucune prise
LORS SA Ne TE É o AT ;
sur Jui. Je ne lui trouve qu'une qualité : c'est
d’ ‘aimer le chauffeur: il l'i injurie constamment, mais ‘il Pinvite régulièrement à prendre le thé.
I lui ft un jour cette sortie : pi
— Si le servage existait encore et si j'avais été ton.
; maître, je l'aurais fait fonetter sept fois par semaine, . fainéant! :
| Jakob remarque gravement :
— Sept fois, c'est beaucoup!
Tout en rudoyant le chauffeur, l Ourson le régale sans cesse de toutes sortes de bonnes choses; il lui L'or un morceau et brutalement commande : :
— Mange!
Hiob mâche sans se presser et dit :
— J'en amasse, des forces, grâce à toi, Ivan Iva. novitch! | . — Et à quoi te sert-ellb, la force, paresseux? — A quoi? Mais à vivre bebe cu A quoi te sert la vie, démon? | — Les démons aiment aussi la vie... Eh ! trouvestu que ce nest pas amusant de VAI C'est très amusant, Ivan Ivanovitch.… — Quel idiot!
- Hein?” Re td = I-di- ot. | — Quel drôle de mot! s'étonne Jakob.
L'Ourson m'adresse la parole :,