‹ En gagnant mon painChapitre 16 sur 29 · LA · texte numérisé non relu

LA

— Notre sang 50 dessèche au feu des fourneaux.

et lui, il rumine tranquillement comme un veau!

— A chacun sa destinée! na) le chaulleur,

‘en ed ra nt son repas.

Je sais qu'il fait Vs chaud et qu 1 est plus

pénible de travailler devant le foyer de la machine que devant nos fourneaux: à plusieurs reprises, j'ai

essayé, la nuit, d'aider Jakob: il me paraît surpre-

aant qu'il ne veuille pas faire remarquer au cuisi-

nier combien sa besogne est dure. Assurément, cet

homme sait quelque chose d'extraordinaire.

Tout le monde l'injuriait : le capitaine, le mécanicien, le pilote, tous ceux qui en avaient la fantaisie. Cependant, on se gardait bien de le renvoyer. Ses camarades le traitaient mieux que les autres gens, tout en le plaisantant: sur ses bavardages, sur son adresse aux cartes. Je leur demandais :

— C'est un brave homme, Jakob?

— Jakob? Mais oui! Il n’a pas de malice; on le tourne comme on veut: on lui mettrait des charbons rouges dans sa blouse qu’il ne se fâcherait pas.

Malgré son labeur pénible aux chaudières et son appétit de cheval, le chauffeur dormait très peu; son quart achevé, tout sale et couvert de sueur, il restait toute la nuit à l'arrière, sans aller se changer, conversant ou jouant aux cartes avec les passagers.

: Au delà de la poupe, la rivière, couverte d'écume, coule avec rapidité: on entend le bouillonnement du Not. le rivage noir l’accompagne lentement. Sur le vont, les passagers ronflent; entre les bancs, entre | les corps ensommeillés, se meut avec lenteur, en se approchant de nous, une haute et mince silhouette ; | üne femme vêtue de noir, à cheveux gris, sans cha- | peau; le chauffeur me pousse du coude et me chu- ‘hote :

— Regarde, elle a du chagrin.

Et il me semble que le chagrin d'autrui le divertit. !

I parlait beaucoup; je l'écoutais avec avidité: je me rappelle bien ses histoires, mais aucune n'était gaie. Il parlait plus tranquillement que les livres: un auteur exprime sa colère, sa joie, sa trisasse ou son.ironie ; lui, le chauleur, il ne riait pas, né critiquait pas: rien ne semblait l’'émouvoir, 1} parlait comme un témoin indifférent devant un juge, comme un homme que n'intéresseraient ni les accusés. ni les accusateurs, ni la Justice. Cette impassibilité me déplaisait et j'en éprouvais quelque rancune envers Jakob. |

Pendant que la vie brûlait autour de nous comme le feu du foyer sous les chaudières, je regardais sa grosse patte d'ours, armée d'un marteau, frapper légèrement le robinet de-la soupape, pour la réglementation du chauffage, et je lui demanda :

— On t'a aussi humilié, offensé?

— Qui est-ce qui voudrait m'offenser? Je suis fort, | et si je me défends.….

— Je ne parle pas de batteries, mais de ton âme. On ne t'a jamais mortifié? |

— On ne peut pas mortifier l'âme : elle est inaccessible aux événements extérieurs. L'âme humaine, rien ne peut l’atteindre. ;

Les passagers du pont, Îles matelots et tout le monde parlaient de l’âme aussi lourdement qu'on parlerait de la terre, du travail, des récoltes ou des femmes. Le mot revient sans cesse dans les propos de la foule, 1l est d'usage comme un sou de cuivre. Je suis choqué de l'entendre prononcer par des gens aux langues acerbes, et mon cœur se serre quand des paysans le souillent par leurs affreux iurons.

Je me rappelle avec quelle Prudence grand'mbre 1

parlait de l'âme, du mystérieux réceptacle de

l'amour, de la beauté, de la joie: je croyais qu'aprés

la mort des gens honnêtes, les anges blancs empor. taient leur Âme au ciel bleu, au bon.Dieu de ma grand’mère, qui les accueillait avec affection: !.

— Eh bien, ma chère âme, âme pure, tu as bien souffert? Tu es lasse et douloureuse? 4)

Êt Il donne aux âmes des ailes de Séraphins, six ailes blanches. | one Le

Jakob Schoumof, comme grand’mère, parle de l’âme avec précaution, en peu de mots et à contrecœur. Quand il jure, il n'emploie jamais ce terme: lorsqu'on en discutait devant lui, il gardait le silence et baissait son cou rouge pareil à celui d'un bœuf. Lorsque je lui demandais une définition de l'âme, il répondait : eat ; : — Un esprit, le souffle de Dieu.

Désirant plus de précision, je continuais mon

interrogatoire: alors, le chauffeur penchait la tête et disait: : St su

— Les popes eux-mêmes savent peu de chose sur Celle mystérieuse entité, elle dépasse notre intelligence. i FAURE À Sans cesse il m'oblige à penser à lui, à essayer de le comprendre : mais tous mes eMorts sont vains.

La femme du restaurateur me traite avec une ama. bilité suspecte. Le matin, je dois lui apporter de l’eau pour sa toileite, quoique ce soit plutôt la besogne de Loucha, une Jeune fille proprelle et gaie, femme de Chambre des secondes. Quand je, suis dans l’éroite eabine,. pres de la femme du restaurateur :

EN. GAGNANT MON PAIN es PE

nue jusqu’à la ceinture, quand j je vois ce corps fripé et jaune comme de la pâte aigre, je me rappelle le corps lissé et brun de la reine Margot, et un dégoût me gagne. Cette femme ne cesse de BAvauCE tantôt plaintive et POUPEE tantôt irritée el sarcastique.

Le sens de ses propos n'arrive pas jusqu'à moi, quoique je le devine de loin : il est lamentable, quémandeur et éhonté. Mais je n’en suis pas révolté; je vis si loin de cette femme et de tout ce qui se passe sur le bateau! Je vis derrièré une grosse pierre moussue qui me dissimule tout ce monde, IYOBUAN nuit et jour vers on ne sait où.

— Elle est tout à fait amoureuse de toi, notre Gavrilovna!

J'entends comme en rêve ces paroles moqueuses

de Loucha. Et elle ajoute :

— Ouvre la bouche, attrape ton bonheur!

Elle n’est pas la seule à me persifler : tout le per-

gonnel- connaît les faiblesses de la patronne, et le

cuisinier me dit en grimaçant :

— Elle a mangé de tout, la bonne femme, et maintenant, il lui faut des primeurs... Ouvre l'œil, Péchkof, prends garde!

Jakob, lui aussi, me conseille paternellement :

— Bien sûr, si tu avais deux ans de plus, hé bien, je ne t'aurais pas conseillé de faire le dégoûté, mais maintenant, à ton âge, il vaut peut-être mieux ne pas céder!... À près tout, agis comme tul’entendras..

— Laisse donc ces saletés, dis-je.

— Bien sûr.

Mais A oitot, tout en essayant 8 avec ses Pre

crochus de démêler ses cheveux en broussaïlles, il sème de nouveau ses petites paroles arrondies :

— Mais il faut aussi la comprendre, elle; elle chemine vers l’hiver, vers la vieillesse... Les chiens

‘ment à être caressés; d’autant plus les gens! La ‘nme vit de caresses comme le champignon

d humidité...

— Tout le monde se marie ; et toi, Jakob, pour- |

quoi ne te maries-tu pas?

— A quoi bon? Des femmes, Dieu merci, je peux

en avoir à satiété.

— Tu pries Dieu? | | — Tu m'amuses! Bien sûr, je prie Dieu...

— Comment?

— De toute manière.

— Quelles prières dis-tu? | — de ne sais pas de prières. Je dis tout simple-

ment : « Seigneur Jésus, aie pitié de moi pendant

que je suis en vie; donne-moi la paix quand je serai mort... Protège-moi de la maladie. » Et J'ajoute encore deux ou trois autres. choses

— Lesquelles? |

— Des demandes de toutes sortes. Quoi que ce soit qu'on Lui dise, [l l'entend!

Î me traitait avec amitié, avec la curiosité qu’on a Pour un petit chat déluré, qui sait faire de jolis tours. Parfois, la nuit, je m'asseyais à côté de lui: il sentait le naphte, la fumée et l’oignon (il aimait à manger des oignons crus qu'il dévorait comme des pommes); tout à coup, il disait :

— Allons, Alexis, récite-mo:i des vers!

Je savais par cœur beaucoup de vers: en outre,

APS RTE

j'avais un gros cahier où je copiais mes poèmes favoris. Je lui lisais Rouslan; il écoutait, immobile, aveugle et muet, retenant son souffle rauque; puis il chuchotait : : | — Quelle charmante histoire! Il l’a inventée luimême, ce Pouchkine? Il existe un noble du nom de Moukhine-Pouchkine, je l’ai vu...

— Ce n'est pas le même; celui dont je te parle a été tué il y a longtemps...

— Tué, pourquoi?

Je lui expose le drame avec les mêmes phrases brèves que la reine Margot a jadis employées. Jakob écoute, puis il dit tranquillement :

+ — Il en périt du monde à cause des femmes.

Souvent je lui raconte des histoires lues autrefois; elles se sont toutes embrouillées et enchevêtrées dans ma mémoire en une longue narration de vie splendide et agitée, flambant de passions ardentes, pleines d’exploits insensés, de noblesse, d'éclat, de succès fantastiques, de duels et de morts, d'actions infâmes et de paroles héroïques. Pour nfoi, Rocambole a pris les traits chevaleresques de La Mole, d'Annibal, de Coconnas: Louis XL, ceux du père Grande; le cornette Utlétaief se confond avec Henri IV. Cette histoire dont j'avais transformé les personnages selon mon inspiration, où j'avais interverti les évé-

nements, constituait pour moi un monde où J'étais libre; comme le Dieu de grand'mère, qui jouait avec les hommes à son gré. Sans m'empêcher de voir la réalité telle qu'elle était, sans atténuer mon désir de | comprendre les êtres vivants, ce chaos ‘livresque, pareil à un nuage transparent mais impénétrable, me:

246 BN GAGNANT MON PAIN | protégeait contre une foule de malpropretés conta- Sieuses, contre tous les venins de l'existence. | Les livres me rendirent invulnérable pour bien des choses :: sachant comment on peut aimer et. souffrir, il ne m'était pas possible de fréquenterles maisons publiques: la débauche vulgaire et mesquine | minspirait du dégoût et de la pitié, pour ceux | qu'elle : satisfaisait, Rocambole m'anprit à être Sioique, à ne pas céder à la force des circonstances: 4 les héros de Dumas me donnèrent l'aspiration de me consacrer à une grande et noble cause. Mon héros favori était le joyeux roi Henri IV, et je pensais que Béranger avait vaguement pensé à lui dans sa célèbre à chanson : Le Roi d'Yvetot, excellent bonhomme qui

ne dédaignait pas les faciles plaisirs: .

[l n'avait de goût onéreux Qu'une soif un peu vive, - Mais en rendant son peuple heureux Il faut bien qu’un roi vive!

Les romans dépeignaient Henri IV, comme un brave homme chérissant son peuple, la France comme le plus beau pays du monde, la terre des loyaux chevaliers, de gens aussi nobles sous le manteau royal que sous le sayon du paysan : Ange Pitou était un preux tout autant que d'Artagnan. Quand Henri IV fut tué, J'ai pleuré et maudit Ravaillac. Ce roi était le héros habituel de mes récits et je crois que Jakob se mit aussi à aimer la France, |

— Ce prince, quel brave homme! disait-il parfois.

Son enthousiasme n'était pas bruyant, il ne m'interrompait pas par des questions; il écoutait en silence, les yeux baissés, le visage immobile. Mais si,

EN GAGNANT MON PAIM | un

pour une raison xusleonque, je m 'arrétais, il demandait immédiatement :

F — C'est fini?

—. Pas encore.

— Alors ne t’arrête pas!

pl murmurait avec un soupir: «

— Ces Français, ils vivent tous au frais.

— Comment ça ? | . —Jem explique : toi et moi nous nous démenons dans une foffrnaise, 1 nous travaillons dur, et eux, ils . sont au frais. Jis ne font rien et ne songent qu’à | boire et à se promener; quelle vie amusante! — Mais is travaillent aussi...

… — Tes histoires ne le font pas supposer! remarque

judicieusement le chaufleur.

Ge soudain, je m aperçus que l'immense majorité

des ouvrages que j'avais lus ne disaient presque jamais de quoi vivaient ces nobles personnages, nl

8 "ils travaillaient.

__ Maintenant, je vais dormir un moment, disait © Jakob:ils ’allongeait à à l'endroit même où il se trou- | yait assis et bientôt son souffle égal annonçait qu'il était endormi. | Do RAT automne, lorsque les rives de la Kama devinrent L. rousses, que Îles arbres se dorèrent et que les rayons ‘obliques du soleil pâlirent, Jakob quitta. le bateau.

Page 1