‹ En gagnant mon painChapitre 17 sur 29 · X VI · texte numérisé non relu

X VI

À l'arrière-automne, lorsque le bateau cessa ses .

courses, j'entrai comme apprenti dans un atelier d'images saintes; le surlendemain déjà, la patronne, une petite vieille, douce et toujours un peu grise, me déclara : |

— Les) jours sont courts maintenant, et les soirées longues; aussi tu iras au magasin, tu y serviras de on de bureau et, le soir, tu apprendras!

Et elle me livrä à la domination du commis, un jeune homme aux jambes agiles, au joli visage doucereux. Le matin, dans la froide pénombre de l’aurore, nous traversions ensemble la ville presque toutentière, par la rue Klinka, encore endormie, jusqu'au « marché d'En-bas ». Là, au second étage d'une des galeries de vente, se trouvait le magasin. C'était un ancien entrepôt transformé, sombre, muni d'une porte de fer et d’une petite vitrine ouvrant sur la

terrasse couverte de tôle; il était tout encombré

d'icônes de toutes grandeurs, d'armoires, de livre: mprimés en ancien slavon d'église et reliés de cuir aune. À côté de notre boutique il s’en trouvait une

utre, où le patron, homme à la barbe noire, faisait ‘e même commerce que nous; 1} élait parent d'un savant, vieux-croyant très âgé!, célèbre sur les rives du Volga, faisant partie du territoire des Kerjènes; le marchand avait un fils, un gamin de mon âge, alerte et sec, aux yeux furtifs de souris, au visage terreux, comme celui d’un'vieillard.

Quand j'ai ouvert le magasin, je dois courir chercher de l’eau bouillante pour le thé, dans une brasserie; après le déjeuner, je balaie, j’essuie la poussière: ensuite, je fais les cent pas sur la terrasse, en veillant attentivement à ce que les acheteurs n’entrent pas à côté.

— Le client, c'est un imbécile! assure le commis.

[Il achète n'importe où, pourvu que ça lui semble

bon marché: il ne connaît rien à la marchandise! Mon compagnon heurte les unes contre les autres les

icônes de bois, il m'instruit, très lier de son savoir : — Un travail d'atelier, une marchandise inférieure,

1. Vieux-croyants, secte très répandue et longtemps persécutée en Russie et qui observe les anciens rites. La religion chrétienne fut introduite en Russie par les moines grecs. Les livres de culte traduits du grec circulèrent en manuscrits jusqu'a 1563, année de fondation de la première imprimerie russe à Moscou. Les moines: russes = pour la plupart ignorants — traduisirent mal les textes zrecs. Une foule d'erreurs et d'inexactitudes s’ensuivirent qui furent — peu à peu — consacrees par l'usage. En 1655 le patriarche moseovite Nikone fit rétablir le texte exact d'après les livres grecs, Cette « innovation » déplut à plusieurs ecclésiastiques autour desquels se groupérent de nombreux disciples appelés Les vieux-

eroyants. D'où le schisme qui dure encore.

douze centimètres sur quinze, ça nous coûte tant et À

tant... vingt-quatre centimètres sur trente, ça nous coûte tant... Connais-tu les saints et leurs vertus? [l faut te les rappeler. Boniface, c’estcontrel’ivrognerie ;

sainte Barbe Martyre, contre les maux de dents et la mort subite. Vassili le Bienheureux guérit les fièvres.. Etles Vierges, les connais-tu? Regarde : Notre-Dame des Douleurs, de la Trinité, d’'Alaba,

Notre-Dame de la Consolation, celle des Sept Glaives, celle de Kazan, de Pokrov.. |

Je me na très vite. 1e prix des be d’après leurs dimensions et leur travail, j’appris les différences entre les nombreuses images de la Vierge; il me fut beaucoup plus difficile de me remémorer les vertus des saints.

Parfois, appuyé à la porte de la options j'étais absorbé par mes pensées; tout à coup le commis se mettait à me poser des questions :

— Les couches difficiles, qui les soulage?

Si je me trompais, il me demandait d’un ton méprisant :

— Etia tête, à quoi te sert-elle?

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Il m'était encore plus difficile d’ attirer les clients;

les icônes enluminées d’une manière grotesque ne me plaisaient pas et il m'était désagréable de les”

vendre. D'après les récits de grand'mère, je me représentais-la Vierge jeune, belle et bonne: telle, Elle était également sur les gravures des revues, alors que les icônes La montraient vieille, sévère, avec un long nez tordu et des mains de bois.

Les jours de marché, le mercredi et le vendredi, le commerce marshaït bien; des paysans. et des

vieilles femmes apparaissaient sur Ja terrasse, parfois des familles entières, ges gens taciturnes et méfiants qui habitaient les forts des bords du Volga et fidèles aux anciens rites. Parfois, je voyais un homme pesant, vêtu de peau de moutonet de gros drap foulé à la maison, s’aventurer avec précaution sur la terrasse, comme s'il eût craint qu'elle ne s'effondrât: j'étais gèné et honteux vis-à-vis de lui

Avec de grands ellorts, je lui barrais le passage, Je tournais autour de ses lourdes hottes et je bourdonnais comme un moucheron :

— Que désirez-vous, monsieur? Des psautiers faciles à lire et bien établis; les livres d'Efrème Sirine, les livres d'heures, les Cyrilliennes, les Lois! Jetez un coup d'œil, s’il vous plaît! Nous avons toutes les icônes que vous pouvez désirer, à tous les prix, dans toutes les dimensions, le plus beau travail! Nous peignons sur commande tous les saints et toutes les Vierges! Vous voulez peut-être commander une icône personnelle, une icône de famille? C’est ici le meilleur atelier de la Russie! le plus grand commerce de la ville! ;

Impénétrable et impassible, le client garde longtemps le silence; il me regarde comme un chien et tout d'un coup, 1l m’écarte du geste, entre chez le voisin, et notre commis grommelle en se frottaut ses grandes oreilles :

— Tu l'as laissé échapper... Quel piètre commerçant tu fais!

Dans la boutique voisine résonne une voix douce et mélodieuse, des phrases ensorcelantes s'enguir- - landent :

— Nous ne vendons pas des peaux de mouton,” rave homme, ni des bottes, mais la parole de Div qui vaut mieux qu'or et argent, de n'a pas di prix... ù

— Diable! chuchote le commis, envieux et charmé. il sait lui barbouiller’les yeux, au paysan! Fais -omme lui! Apprends!

J'apprenais consciencieusement à peindre. Mais je ne faisais aucun progrès dans l'art d'attirer Île - client ni dans celui du commerce. Ces paysans ren- [rognés, avares de paroles, ces vieilles, pareilles à des souris, HUE méliantes el apeurées, tous me faisaient pitié: j'avais envie de dire tout bas aux clients le prix réel des icônes, sans prendre aucun bénélice. Tous, ils me semblaient pauvres, misérables, et je trouvais bizarre que ces gens pussent payer trois roubles cinquante pour un livre de Psaumes, livre qu'ils affectionnaient tout particulièrement. ir

[ls m’étonnaient par leur connaissance des livres et de la valeur réelle de la peinture des icônes. Lls me plaisaient: je sentais en chacun d'eux quelque chose de mystérieux, comme en Jakob. |

Parfois, une silhouette massive, vêtue d’une pelisse jetée par-dessus un veston fourré, pénétrait dans la boutique; le personnage enlevait sa casquette de fourrure, se signait avec deux doigts en se tournant vers l’angle où scintillait la lampe éternelle; puis il s'efforçait de ne pas poser le regard sur les icônes non consacrées, et, jetant un coup d'œil autour de lui, disait :

= Donne-moi donc un livre de Psaumes! :

Rejetant les manches de sa pelisse, il examine longuement la page de garde et ses lèvres terreuses et gercées murmurent :

— En as-tu de plus anciens!

— Les anciens, ils coûtent mille roubles, vous le saviez peut-être ?

— Nous le savons!

Il se mouille le doigt, feuillette les pages, y laisse une empreinte noire, Le commis le regarde de côté d’un air furieux et dit:

— L'Écriture Sainte a ee la même antiquilé; le Seigneur Dieu n’a rien changé à Ses paroles. ;

— Nous le savons, nous le savons! Si le Seigneur n’a rien changé, Nikone ne s’en est pas privé. |

Le client ferme le livre et s’en va.

Parfois, ces gens discutaient avec le commis et je m'apercevais fort bien qu'ils connaissaient mieux que lui les Écritures.

— Ces paiens de marécage! grommelait-il.

Le paysan avait beau ne pas être satisfait du livre, 1l le considérait avec respect et n’y touchait

qu avec précaution, comme si le volume eût pu prendre des ailes et s’envoler de ses mains. J’appréciais celte réserve, parce que, pour moi aussi, le livre était un miracle : il renfermait l’âme de celui qui l’avait écrit, et cette âme, quand j'ouvrais Île saint livre, conversait mystérieusement avec moi.

Très souvent, les vieux et les vieilles apportaient pour les vendre des livres en caractères ancieus et

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