‹ En gagnant mon painChapitre 19 sur 29 · Stroganof — icônes célèbres en Russie · texte numérisé non relu

Stroganof — icônes célèbres en Russie

êtres humains n’en sont plus capables. Autrefois, la peinture des icônes était une œuvre sacrée,

aujourd'hui, c’est un art seulement, oui, bonnes

gens, seulement un art.

Enfin, il posait avec ré l'icône sur ua rayon et, remettant sa casquette, il concluait :

— Un péché. il

Ce qui voulait dire : Ù

— Achète.

Noyé dans le flot des Huilé qui lui plaisaient, stupéfait par la science du vieillard, l'acheteur demandait avec déférence :

— Et alors, l'icône, qu’en pensez-vous?

— L'icône, elle est de la main de Nikone.

— Ce n’est pas possible! Nos grands-pères, nos arrière-grands-pères la vénéraient déjà!

— Nikone a vécu avant ton arrière-grand-père!

Le vieillard promenait l'icône sous le nez du vendeur et lui enseignait d’une voix devenue sévère :

— Remarque son aspect frivole; est-ce une image sacrée, hein? C’est un tableau de mécréant, une amuselte de Nikone! Il n’y a pas d’âme dans cette chose. Je dis, mon ami, toute la vérité! Que suis-je? Un vieillard, traqué pour ses croyances; je comparaitrai devant Dieu demain peut-être, me supposestu assez fou pour charger mon âme de mensonges?

Il sortait de la boutique, tremblotant de faiblesse, offensé de ce que l’on doutât de sa probité. Le commis payait l'icône quelques roubles, le vendeur s'en allait en saluant très bas Piotre Vassilytch; on m'envoyait à la brasserie chercher de l’eau bouillante pour le thé; quand je revenais, je trouvais …

mon expert tout ragaillardi et joyeux; il examinait avec amour le nouvel achat et il en détaillait les beautés au commis :

— Regarde : elle est grave et peinte avec délicatesse, dans la crainte de Dieu elle n’a rien d'humain.

— Quienest auteur? demande le commis, rayonnant et sautillant.

— Tu n’as pas encore besoin de le savoir.

— Et combien en donneront les amateurs?

— Je n’en sais rien. Donne, je veux la montrer â quelqu'un.

— Oh! Piotre Vassilytch!

— Etsi je la vends, il y aura cinquante roubles pour toi, le surplus fera ma petite part.

— Oh!

— Ne proteste pas, ce serait inutile!

Ils prennent le thé, ils discutent leurs prix d'une manière éhontée et se regardent avec des yeux de fripons. Le commis est entièrement au pouvoir de l'expert, je le vois; quand ce dernier sera parti, le commis me dira :

— Sois sur tes gardes, ne va pas raconter cet achat à la patronne!

Une fois l'affaire conclue, le commis demande :

— Qu'y a-t-il de neuf en ville, Piotre Vassilytch”

Lissant sa barbe avec sa main jaune, entr'ouvran ses lèvres onctueuses, le’ vieillard raconte la vie des riches marchands, leurs affaires, leurs maladies, leurs débauches, leurs noces, leurs adultères. Pareil à une bonne cuisinière faisant des crêpes, il sert ces racontars bien à point, chauds et légers, et il les

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arrose de son rire persifleur. Le visage rond du commis se fronce d'envie et de ravissement, ses yeux se voilent d’une vapeur rêveuse, il soupire et dit d’un ton désolé :

— Îls vivent bien, ces gens! Et moi, je végète!

— Chacun a sa destinée, résonne la basse de l'expert. Les anges forgent une destinée avec un marteau d'argent; le diable en taille une autre à coups de hache...

Ce vieillard robuste et nerveux connaît tout: il sait tous les secrets des marchands, des fonctionnaires, des prêtres et des bourgeois. Rien n'échappe à son œil d'oiseau de proie; il y a en lui du loup et du renard ; je voudrais le mettre en colère, mais je ne peux y réussir, il me regarde comme de loin, à travers un brouillard. Il est inaccessible à la colère : ou il sait la refouler au fond de lui-même. En revanche, il lui arrive souvent de me provoquer; il s'approche tout près de moi et me pose des questions captieuses ou saugrenues : \ ue |

— Écoute-moi bien et réfléchis à ce que tu vas répondre : mille personnes toutes nues sont devant toi, cinq cents hommes, cinq cents femmes: parmi elles se trouvent Adam et Eve: à quel signe les reconnaîtras-tu ? Ai

J'avoue mon embarras.

— Petit nigaud, ils ont été créés adultes, par consé quent, ils n ont pas, ils ne peuvent avoir de nombril!

Le vieillard sait une quantité de ces problèmes mi-sérieux, mi-comiques; il est capable de me taquiner indéfiniment avec leurs solutions.

Dans les premiers temps, j'avais raconté au

commis Pintrigue de quelques ouvrages que j'avais lus; on s’en servait maintenant contre moi: le commis en parlait à Piotre Vassilytch, mais en ‘énaturant le sens, à dessein, en ÿ ajoutant des milpropretés. Le vieillard l'y aidait en posant roitement des questions obscènes; leurs langues nalicieuses couvraient d'immondices Eugénie Grandet, Lioudmila, Henri IV.

ais qu'ils le faisaient par désœuvrement plutôt que par méchanceté, mais je n’en souffrais pas moins. Après avoir pétri de la boue, ils y louillaient comme des porcs: ils grognaient de plaisir en salissant, en ridiculisant des sentiments qui les dépassaient parce qu'ils étaient nobles et purs.

Tous les habitants du quartier du commerce, marchands et commis, vivaient d’une vie ner pleine d'amusements stupides et enfantins, mais toujours malveillants. Quand un paysan étranger à la ville demandait le plus court chemin pour tel ou tel faubourg, on lui indiquait invariablement une fausse direction; ce procédé était une habitude tellement invétérée qu’elle ne divertissait même plus les plaisantins. On attrapait deux souris, on les attachait ensemble par la queue, on les posait à terre et l’on s’amusait à leurs efforts désespérés pour fuir de côtés différents ou se mordre l’une l’autre. Parfois, on les enduisait de pétrole et on les faisait griller. On attachait un seau de fer-blanc à la queue d’un chien: l'animal, en proie à une terreur folle, s’enfuyait avec fracas et les spectateurs riaient aux éclats. Il y avait une foule de divertissements du même genre; 1l semblait que les gens, surtout les campa-

gnards, n’existaient que pour servir de jouets au Quartier du Commerce. On y sentait constamment le désir de se moquer d'autrui, de placer son prochain dans une situation ridicule ou pénible. Chose étrange, les livres que j'avais lus semblaient ignorer cette tendance abominable et pourtant si générale.

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L'atelier de peinture d'icônes occupait deux pièces dans une grande maison à soubassement de pierre: une pièce, à trois fenêtres, donnait sur la cour et le jardin; l’autre ouvrait sur le jardin et sur la rue. Les fenêtres étaient petites et carrées: leurs vitres ternies par le temps laissent à peine passer dans l'atelier la pâle clarté diffuse des jours d'hiver.

L'une et l’autre chambre étaient encombrées de tables, et à chaque table travaillait, le dos courbé, un peintre, parfois deux. Au plafond, suspendus par des cordelettes, des globes de verre remplis d'eau concentrent la lumière de la lampe et la renvoient sur la planchette carrée des icônes en un rayon froid et blanc. |

Dans l'atelier, il fait chaud: on étouffe: une vingtaine de « barbouilleurs de bons Dieux » y travaillent; originaires de Palekhe, de Kholoui, de Mstèry, ils sont vêlus de blouses de cotonnade, de pantalons de coutil: ils ont'les pieds nus ou bandés de toile. Au-dessus de leurs têtes s'étend une nappe de fumée bleue, celle du mauvais tabac: on sent | une odeur d’huile cuite, de vernis et d'œufs pourris.

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Lentement, comme du goudron, coule une mélancolique chanson :

Ab! que les gens sont devenus mauvais] Devant tout le monde, un gamin séduit une fillette.

On chante encore d’autres chansons, également lristés, mais celle-ci revient le plus souvent. La mélopée traînante ne m'empêche pas de penser ni de passer le fin pinceau d'hermine sur le dessin de l'icône, de peindre les plis des vêtements, d'ajouter aux visages osseux des saints les fines rides de la souffrance. Sous nos fenêtres, le marteau du fondeur Gogolef résonne; c'est un vieil ivrogne au nez rubicond. Le rythme paresseux de la chanson est constamment coupé par le bruit sec du marteau; on dirait un ver quiscie un arbre. 4

La peinture d'icônes ne passionne personne. On

ne sait quel personnage malfaisant s’est évertué à

fragmenter le travail en une longue série d'opérations dépourvues de beauté, incapables d'inspirer de l'amour ou de l'intérêt pour la besogne. Pamphile, le menuisier, — individu méchant, cynique, et qui louche, — nous apporte les planches de cyprès et de tilleul qu’il a rabotées et collées; planches de toutes dimensions: Davidof, un tuberculeux, prépare les fonds; son camarade Sorokine y ajoute de la couleur; Miliachine trace au crayon. le dessin qu'il copie d'après un modèle; le vieux Gogolef fait les dorures et les bosselures; les « paysagistes » exécutent les paysages et les vêtements; enfin, l'icône, sans visage et sans mains, est dressée contre le mur,

en attendant les « figuriers ».

Ces grandes icônes destinées aux portes d’autels

et aux iconostases, produisent une impression mortuaire: elles sont inachevées, mais l’on croirait que les parties restées blanches sont le fait de quelque miracle qui aurait effacé les ei les mains et les pieds.

Quand le « corps » a . été peint par le « figurier »,

on remet l'icône à un ouvrier qui donne aux Don

la « brunissure »; un autre spécialiste écrit les légendes; et Larionytch, le chef de l'atelier, PRRUnDe lui-même la laque.

C'est un homme paisible, au visage terne, à la barbiche soyeuse et grisâtre: ses yeux ont une profondeur et une mélancolie particulières. Son sourire est bon, mais on ne lui sourit pas, on en serait comme gêné. [l ressemble à l’image de Siméon le Stylite, par la maigreur et la sécheresse de son corps, par l'expression de son regard.

Quelques jours après mon entrée à l'atelier, le peintre des gonfalons, Kapendioukhine, un splendide Cosaque du Don, fort comme un ours, arriva en état complet d'ivresse; les dents serrées, ses yeux

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doux et féminins à demi fermés, il se mit, sans mot

dire, à frapper du poing tous les ouvriers. De taille moyenne, bien proportionné, il se démenait dans la pièce comme un chat dans une cave pleine de souris: éperdus, les ouvriers se réfugiaient dans les coins et, de là, ils criaient les uns aux autres :

Tombe-lui dessus! k

1: figurier Sitanof réussit à calmer l’énergumène furieux en lui assénant sur la tête un coup violent avec un tabouret. Le Gosaque tomba, aussitôt on

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