‹ En gagnant mon painChapitre 20 sur 29 · PES · texte numérisé non relu

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l'étendit sur le dos et on le lia avec des essuie-mains: il se mit à les ronger et à les déchirer avec ses dents. Alors, la colère s’empara de Sitanof: il sauta sur la table et, les coudes serrés au corps, il s'apprêta à foncer sur le Cosaque; musculeux et grand, il l’aurait infailliblement assommé, mais au même moment, survint Larionytch, en pardessus et en casquette; il menaça du doigt Sitanof et ja aux ouvriers, d’un ton calme et net :

—. D le dans le corridor, qu'il y cuve son vin! UNE

Les peintres traînèrent l’ivrogne hors de la pièce, remirent chaises et tables en place et reprirent leur besogne, en échangeant de brèves remarques sur la force de leur camarade, prédisant qu'un jour ou l’autre, il serait tué dans une rixe.

— Co sera difficile de le tuer! dit Sitanof d’une voix très paisible, comme on parle d’une chose que l'on connaît bien.

, Je regardais Larionytch avec perplexité, en me demandant pourquoi ces gens violents et robustes lui obéissaient si facilement. |

Il montrait à tous comment il fallait travailler: les meilleurs ouvriers eux-mêmes écoutaient volontiers

ses conseils; il s'intéressait à Kapendioukhine Pis qu'aux autres :

— Tu te dis artiste, Kapendioukhine, tu dois donc travailler avec art, à l'italienne. La peinture à l'huile exige l'harmonie des couleurs vives, et toi, tu as employé ici trop de blanc, et les yeux de la Madone sont froids, sans expression, ils sont mal placés, l'un se dirige vers le haut du nez, l’autre remonte

rs,

vers la tempe: le visage manque d'ensemble et n’a plus rien de religieux. Tu ne penses pas assez à ton travail, Kapendioukhine.….

Le Cosaque écoute. fait une légère grimace, puis, souriant sans vergogne de ses yeux de femme, il dit d'une voix agréable, un peu enrouée par l'alcool :

— Eh, Lans tch, mon père, ce métier n'est guère

dans mes goûts, je suis né musicien et on veutfaire

de moi un moine!

— Avec du zèle, on arrive à tout!

— Non, non, pas moi! Ah! si j'étais cocher, si l’on me donnait une troïka!

Eh, ïi-a-a, j'attelle à ma troïka!.…

Mes trois chevaux de couleur brun foncé, Et nous galopons par la nuit glaciale Tout droit, tout droit chez ma bien-aiméel

Avec un sourire résigné, Larionytch ajuste ses lunettes sur son nez long et triste, et s’en va, tandis que dix voix reprennent à l'unisson la chanson. se fondent en une vague harmonieuse, et, comme si elles soulevaient tout l'atelier, elles le balancent en un rythme régulier : | ji

Par habitude, les chevaux savent Où demeure la dame...

Pavel Odintzof, l'apprenti qui est en train de séparer les jaunes et les blancs d'œufs, s'arrête, une coquille dans chaque main, et donne la basse d’une voix merveilleuse. |

Enivrés par les sons, les ouvriers semblent n’être

qu’ uneseule personne,n ‘avoir qu ’une âme, n ‘éprouver 1 qu'un même sentiment, et de coin, ils rega:deut le

Cosaque. Quand il chantait, l'atelier le considérait comme son souverain; tous se penchaient vers luj, suivant ses amples gestes; il agitait les bras comme s'il se préparait à prendre son vol. Je suis persuadé que s'il avait soudain cessé de chanter et crié : « Brisons tout! » les ouvriers, même les plus sérieux, auraient saccagé l'atelier,

1 chantait rarement, mais la puissance de ses

Chants dominait tout; si accablés que fussent les

gens, ses mélodies les transportaient et les enflammaient; ils se redressaient et devenaient comme une force tumultueuse dans l’ardente fusion des sentiments.

Ces chants faisaient naître en moi une brûlante admiration, mêlée d’envie, pour le chanteur, pour sa haute autorité sur les autres; quelque chose d'émouvant et d’angoissant pénétrait dans mon cœur, l'élargissait jusqu’à la souffrance; j'avais envie de pleurer et de crier à ceux qui chantaient :

— Je vous aime!

Tuberculeux, jaune, ébourifté, Davidof ouvrait aussi la bouche et il ressemblait étrangement à un petit choucas au sortir de l’œuf.

Les chansons joyeuses et entraînantes ne se chan-

taient que lorsque le Cosaque les entonnait; autre-

ment, on chantonnait des mélopées trainantes et

lugubres sur « Le peuple éhonté », « Dans le bois », ou sur la mort d'Alexandre [°" : « Quand notre Alexandre a été voir son armée ».

Parfois, sur la proposition de Jikharef, le meilleur figurier de notre atelier, on essayait de chanter de la musique d'église, mais on y parvenait rarement.

Agé d'environ quarante-cinq ans, maigre, chauve, la tête à demi couverte d’une couronne de cheveux

noirs et bouclés comme ceux des tziganes, Jikharef

avait de longs cils noirs. Une épaisse barbe taillée en pointe embellissait son visage fin et bistré, qui n'avait rien de russe; mais des moustaches au poil rude nuisaient un peu à l’ensemble. Ses yeux bleus

étaient inégaux ; le gauche sensiblement plus grand

que l’autre.

-— Pavel! criait-il d’une voix de ténor ‘à mon

camarade, commence donc : « Gloire à Dieu! »

Ecoutez les autres! |

Jikharef était le meilleur ouvrier. Il savait peindre

en style byzantin, en style « à la mode » et à la

manière «artistique »,néo-italienne. Quand Larionytch

prenait des commandes pour des iconostases, il le consultait, car Jikharef était excellent connaisseur en originaux; toutes les coûteuses copies des icônes miraculeuses, celles de Théodorof, de Kazan, de Smolensk et les autres lui étaient confiées. Mais, tout en fouillant parmi les modèles, 1l gone à Sn Voix :

— Ils nous lient les mains, ces modèles, ils tuent l'originalité.

Malgré sa situation importante dans l'atelier, il

était moins emporté que les autres; il traitait amicalement les apprentis, Pavel et moi; il voulait nous enseigner le métier, ce dont personne ne se préoccupait. | Un jour, je me le rappelle, il acheva une copie de

la Vierge de Théodorof; Jikharef posa li ny sur la.

table et dit d’une voix émue :

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