MÉMOIRES AUTOBIOGRAPHIQUES
J'ai une place. Je suis chasseur dans une cordonnerie de luxe, dans la principale rue de la ville.
Mon patron est un petit homme rondelet, au
visage terreux et dépourvu de caractère, aux dents verdâtres, aux yeux couleur d’eau sale. Je lui suppose la vue mauvaise et, pour m'en assurer, je fais des grimaces.
— Ne tords pas ton museau de la sorte, dit-il d’une voix sourde mais sévère.
Ses yeux troubles verraient donc? Cela me chitfonne, je ne puis me décider à l’admettre; peut-être le patron n’a-t-il fait que deviner mes grimaces!
— Je t'ai dit de ne pas tordre le museau, ordonne-t-il encore plus bas, ses grosses lèvres remuant à peine... Et puis, ne te gratte pas les mains! Tu es employé dans un magasin de premier ordre de la rue principale de la ville, ne l’oublie pas!
Les chasseurs doivent se tenir debout a la porte | immobiles comme une statue. |
Je ne sais pas ce que ce qu’une statue et je n'ose gratter mes bras qui, jusqu'au coude, sont couverts de taches rouges et de plaies; l'eczéma les ronge impitoyablement.
— Que faisais-tu à la maison? demande le patron en les examinant.
Je réponds à sa question; 1l hoche sa tête ronde, où les cheveux gris sont collés en couche compacte, et il dit d’un ton vexé:
— La friperie, c’est pire que la misère, c'est même pire que le vol.
Non sans fierté, je déclare :
— J'ai aussi volé!
Alors, posant ses mains sur le buresu comme un chat poserait ses porn il me fixe d'un air effrayé se siffle : :
— Hein? toi, tu as volé?
J’explique comment et pourquoi.
— Ah! Eh bien, nous admettrons que ce ne sont que des entantitanes! Mais si tu me prends de l'argent ou des Edit je te fais fourrer en prison jusqu’à ta majorité. |
Il a prononcé ces mots très Done je prends peur et je me mets à le détester davantage.
Au magasin travaillent, en plus du patron, mon cousin Sacha Kachirine et un commis, homme adroit, mielleux, au teint coloré. Sacha portait une petite redingote roussâtre, des manchettes, une cravate, des pantalons à revers; il était fier et il m'ignorait
A oh à En (GAGNANT MON PAIN 3 Quand: mon grand-père vint me voir, il avait demandé à Sacha de m'aider et de m'instruire. Sacha avait pris un air important et répondu sans aménité : | — Il faudra qu'il m'obéisse.
Posant sa main sur ma tête, grand-père son | penché vers MOI :
— Écoute-le, obéis-lui, il est l'atné tant par les années que par le travail... | Et Sacha, roulant des yeux, insiste :
— Rappelle-toi ce que dit le grand-père!
Et dès le premier jour, il usa sans réserve de son droit d’aînesse.
.— Kachirine, ne fais pas des yeux en boules de loto, lui conseillait le patron.
— Mais je ne fais rien, répondait Sacha en baissant la tête. Le patron revenait à la charge : — Ne fais pas ces gros yeux, les clientes te prenù draient pour un bouc.
Le commis riait D D rat patron avançait ses lèvres de façon hideuse : Sacha, les joues
en feu, se cachait derrière un rayon.
Ces propos me déplaisaient: je n’en comprenais pas le sens: parfois, il me semblait qu’on parlait en langue étrangère autour de moi.
Lorsqu'une cliente entrait, le patron sortait les mains de ses poches, lissait ses moustaches et grimaçait un sourire doucereux, qui ridait ses joues sans modifier l'étrange expression de ses yeux. Le commis se redressait, appliquait ses coudes au : corps et tendait ies bras en un geste de respect. ni Sacha clignotait d’un air craintif, s’efforçait de dis-
k EN GAGNANT MON PAIN
. simuler ses yeux bombés; je demeurais à là dus me grattant à la dérobée et je suivais de loin la céré- | monie de la vente. GX
Agenouillé devant lache le commis essayait les chaussures, les doigts Écante Ses mains palpitent, 1l touche le pied de la femme avec autant de précautions que s’il s'agissait d’un bibelot fragile; et pourtant c'est une jambe pareille à une bouteille renversée aux flancs rebondis. : R
Un jour, une dame lui dit, avec un frisson et une contraction de la jambe :
— Ah! vous me chatouillez….
— C’est par politesse, à 1 t-il, “ vite et d’un ton ardent.
C'était amusant de le voir ainsi agité, et, pour ne pas rire, je me tournais vers la vitre de la porte.
Mais la scène m'attirait irrésistiblement : les manières . du commis me divertissaient par trop, et en même temps, je pensais que je ne saurais jamais jouer des doigts avec autant de précautions, ni chausser des ne étrangers avec une 4 ; adresse. |
Assez souvent, le patron se retirait darts une petite chambre, dédie l’arrière-boutique et il y appelait Sacha; le commis restait en tête à tête avec l’acheteuse. Une fois, après avoir frôlé la jambe d’une cliente rousse, il prit son pipe et en baisa le bout.
— Ah! minauda la ne 1 polisson vous
faites!
Il gonfla les joues et souffla loMeteut — Bou. . ou... ou!
Alors, le fou-rire me saisit de telle sorte que, craignant de tomber, Je m'accrochai à la poignée de la porte; celle-ci s’ouvrit; je passai la tête la première à travers la vitre qui se brisa. Le commis me donna des coups de pied, le patron me frappa sur la tête avec sa lourde bague d’or, Sacha essaya de me tirer les oreilles; le soir, en rentrant à la maison, 1] m'admonesta sévèrement :
— On devrait te renvoyer après des tours eu Voyons, qu'y a-t-il de drôle à tout cela!
Et il m'expliqua que si le commis plaisait aux clientes, le commerce n’en marchait que mieux.
— Les dames viennent acheter des chaussures même quand elles n’en ont pas besoin, simplement pour voir le commis s’il est agréable. Mais toi, tu
ne comprends rien! On perd son temps avec toi...
Ce propos m'indigna : personne ne perdait son temps avec moi et Sacha moins que personne.
Le matin, la cuisinière, femme irascible et malade, me réveillait une heure avant lui; je nettoyais les habits, les chaussures des patrons et du commis: j'allumais le samovar, j'allais chercher le bois pour tous les poêles, je récurais les casseroles. Arrivé au magasin, je balayais, j'époussetais, je préparais le . thé, j'allais porter les paquets chez les clients; je rentrais diner; pendant ce temps-là, les fonctions de la porte étaient’ remises à Sacha qui, s’estimant offlensé dans sa dignité, m’injuriait :
— Profiteur! Il faut que je fasse ton travail! Je m’ennuyais, je me sentais accablé, habitué que
J'étais à une existence indépendante, à vivre du
. matin au soir dans les rues sableuses de Kounavine,
ë Lt GAGNANT Mon PAIN | au bord de l’'Oka aux eaux glauques, “dans ls champs et les forêts. Ma grand’ mère et ma camarade me manquaient, je n'avais personne avec qui De à la vie m'irritait en me montrant son envers mesquin. | et menteur. de Na
Assez souvent, les clients sortaient sans rien acheter; alors, tous les trois se sentaient humiliés.
En mettant dans sa poche son dernier sourire doucereux, le patron commandait :
— Ranhiiie range les marchandises.
Et il se répandait en paroles injurieuses :
— Elle vient flâner ici, la rosse. Ça l’ennuie de. rester chez elle, cette imbécile ; alors, ellé se promène dans les magasins. Ah! si tu étais ma ni | tu verrais...
Sa femme, une créature sèche, au grand nez, aux yeux noirs, tapait du pied en lui parlant et de traitait comme un domestique. as
Fréquemment, après avoir reconduit une cliente connue avec des paroles aimables et des saluts polis, on parlait d'elle en termes malpropres et obscènes, ce qui me donnait envie de courir dans la rue, pour rattraper la femme et lui Fa Ou An ce. qu" on disait d'elle. | :
Je savais qu’il est d'usage de débiaals les absents, mais dans Ce magasin, les trois homo dent tout le monde d’ une façon révoltaitte, et avec autant d'autorité que s'ils avaient été reconnus supérieurs à tous, et désignés pour juger le monde entier. Très. envieux, jamais ils ne faisaient l'éloge de personne, et savaient sur chacun des histoires scabreuses. |
Un après-midi, une june femme aux Joux étin-
élan et aux pommettes d’un rouge éclatant pénétra dans le magasin. Elle était Vélle d'un manteau de velours, garni, au col, de fourrure noire; son visage sortait de la fourrure comme une fleur extraordinaire. Abandonnant sa pelisse aux mains de Sacha, elle parut encore plus belle : sa fine silhouette se dessinait sous la soie gris bleu de sa. robe: des brillants scintillaient à ses oreilles: elle me fit penser à une fée et j'étais persuadé que c'était la femme du gouverneur elle-même. On l’accueillit avec beaucoup de cérémonie; on s’inclina devant elle comme devant une déesse et on lui fit mille compliments. Les trois hommes se démenaient dans le magasin comme des diables; leur image se reflétait dans les glaces des vitrines; il semblait qu'autour de moi tout s’allumait, fondait et allait prendre un nouvel aspect.
Mais lorsqu'elle fut partie, après avoir rapidement choisi de coûteuses bottines, le patron fit claquer sa ‘langue et dit avec un sifflement :
— - Chi-en- -ne.….
— En un mot, une actrice, ajouta le commis dédaigneux.
Et ils se mirent à raconter les aventures de la dame, à parler de ses amants.
‘Après le diner, le patron allait se coucher dans la petite chambre derrière le magasin; j’ouvrais alors. la boîte de sa montre d’or et je versais du vinaigre dans les rouages. J'étais ravi quand il revenait au magasin, sa montre à la main, marmottant d’un air déconcerté :
— Qu'est-ce que c'est que ça? Voilà ma montre
Si EN GAGNANT MON PAIN | qui se met à transpirer! Jamais ça ne m'est arrivé. Elle transpire! Serait-ce mauvais signe ? |
Malgré l’incessant va-et-vient du magasin et l'abondance du travail à la maison, je m'’engourdissais dans un ennui profond: de plus en plus j: me demandais ce que je pourrais bien faire pou être renvoyé. | | tin Ne
Des silhouettes couvertes de neige: défilent en silence devant la porte de la boutique; on dirait qu’elles ensevelissent quelqu'un, qu’elles’ accompagnent un mort au cimetière, mais quiarrivées trop tard elles se hâtent pour rattraper le corbillard. . Les chevaux tremblent, ils ont peine à se frayer un passage entre les monceaux de neige. Au clocher de l’église, derrière le magasin, une sonnerie lugubre résonne tous les jours : c’est le grand carême. Les coups de cloche me frappent à la tête, sans me faire mal, mais ils m’abrutissent et m'assourdissent.
Un jour, j'étais dans la cour à la porte du magasin et je déballais une caisse de marchandises qui venait d'arriver. Sacha apparut et se mit à crier
— Que diable traînasses-tu si longtemps ?
[rrité, je le menaçai des tenailles. 1
Je savais que le commis et lui volaient le patron : ils dissimulaient une paire de bottines ou de pantoufles dans le tuyau du poële, puis en sortant du magasin, ils les cachaient dans les manches de leur pardessus. J’en étais, dégoûté et effrayé; je me rappelai la menace du patron. qe |
— Tu voles? demandai-je à Sacha.
. — Non, pas moi, mais le commis, m’expliquatil gravement, moi, je ne fais que lui aider. Il me
EN GAGNANT MON PAIN he demande de lui rendre service! Je suis forcé d’obéir. sinon il me ferait des crasses. Le patron! Il a été commis lui aussi, il a chipé lui aussi! Toi, tu ferais mieux de te taire!
Tout en parlant, il se regardait dans la glace et il arrangeait sa cravate d'un même geste affecté, les doigts très écartés, à l’imitation du commis. Il ne manquait pas une seule occasion de faire preuve de son autorité sur moi; il invectivait contre moi d’une voix de basse; il mé donnait des ordres, le bras tendu en un geste qui me repoussait. J'étais plus grand que lui et plus fort, mais osseux et gauche,
tandis qu'il était trapu, huileux et souple. Dans ses habits à la mode, je lui trouvais un air cossu et important, mais il y avait en lui quelque chose de déplaisant et de ridicule. Il détestait la cuisinière, une femme bizarre, dont on ne pouvait savoir si
elle était bonne ou méchante.
— Ce que j'aime le mieux au monde, ce sont les combats, disait-elle, en écarquillant ses yeux noirs et ardents. N'importe quel combat, que ce soit des cogs, des chiens ou des hommes, ça m'est égal! ”
Et quand, dans la cour, pigeons ou coqs se bat- 4aient, elle abandonnait son travail et, silencieuse, contemplait la lutte jusqu’à la fin. Le sh elle nous disait, à Sacha et à moi :
— Qu'est-ce que vous fichez là, gamins? Vous feriez mieux de vous battre!
Sacha s indigneit :
. — Je ne suis pas un piote, imbécile, ; je suis le deuxième commis!
mm —— Le À .
10 EN GAGNANT MON PAIN fu
— (Ça, ça ne se voit he Pour moi, tant qu'on n'est pas marié, on n’est qu'un enfant! R
…— Sotte, tête de büche..
— Le diable est rusé et Dont Dieu ne aus pas.
Ces propos avaient le don d’exaspérer Sacha; 1l la chicanait et elle Roue en louchant RER sement :
— Tu n'es qu’une blatte, qu'une erreur de Dieu.
Une fois, il tenta de me persuader de barbouiller de suie ou de cire le visage de la cuisinière endormie, de planter des épingles dans son oreiller, de lui jouer quelque mauvais tour; mais j'avais peur de cette femme; de plus, elle avait le sommeil léger; elle se réveillait fréquemment, allumait sa lampe et s’asseyait sur le lit, les yeux fixés dans le vague. Parfois, elle venait près de moi, derrière le poële, et, ue m'avoir réveillé, elle me demandait d' une voix rauque : |
— Je ne peux pas dormir, Alexis, j'ai peur, dismoi quelque chose.
Tout ensommeillé, je lui racontais n'importe : quoi, et elle restait là, à se balancer, sans proférer une parole. Il me semblait que son corps
brûlant sentait l’encens et la cire et qu’elle allait
bientôt mourir. Peut-être allait-elle tomber à l'instant même, face contre terre. Apeuré, je me mettais à parler très haut, mais elle m’arrêtait : ne — Chut, chut, sinon ces canailles se réveilleront et croiront que tu es mon amant.
Elle prenait toujours la même de pour s'asseoir à eôté de moi : an les bras serrés entire
|. EN GAGNANT MON PAIN. na ses genoux pointus; elle n’avait pas de poitrine et, | sous la grossière chemise de toile, on voyait saillir les côtes, pareilles aux cercles d’un tonneau. Elle restait ainsi longtemps, sans mot dire; puis tout à coup, elle chuchotait :
— Î vaudrait mieux mourir que de s’ennuyer pareillement.…
» Et maintenant dors! disait-elle, puis elle se redressait et disparaissait sans bruit dans l’ombre de la cuisine.
— C’est une sorcière! déclarait Sacha, quand elle ne pouvait l’entendre.
Je lui répliquais :
— Dis-le-lui donc à elle!
— Tu crois que j'aurais peur?
Mais 11 ajoutait aussitôt avec une grimace :
— Non, je ne le lui dirais pas en face! Peut-être est-elle vraiment uneisorcière… |
Colérique et méprisante envers tous, la cuisinière ne me témoignait aucune bienveillance. A six heures du matin, elle me tirait par les pieds en criant :
— Assez ronflé! Va chercher du bois! Allume le samovar! Pèle les pommes de terre!
Sacha se réveillait et geignait :
— Pourquoi brailles-tu! Je le dirai au patron, on ne peut pas dormir...
D'un pas rapide, elle promenait à travers la cuisine son squelette desséché, tournant vers lui des yeux flamboyants, enfiévrés par l’insomnie :
— Erreur de Dieu! criait-elle. Si tu étais à moi, je te plumerais!
— Diablesse! jurat Sacha.
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Et, en allant au magasin, il me Ho
— Arrangeons- -nous pour qu’on la renvoie. Il : faudra mettre du sel, en cachette, dans tout ce qu’elle cuit; mieux que du DÉLOI on la chassera… Pourquoi bâilles-tu ? Qu’ est-ce que tu aUsUaEr
— Et toi? oi
Il me jetait avec colère : |
— Poltron!
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La cuisinière mourut sous nos yeux : elle se baissait pour soulever le samovar quand elle s’assit tout à coup sur le plancher, comme si elle avait reçu un . coup en pleine poitrine; puis elle s’écroula sur le | flanc, les mains tendues en avant; du sang coula de ses lèvres.
. Tous deux, nous comprîmes aussitôt qu’elle était . morte, mais, ligotés par la peur, nous restâmes longtemps à la regarder, incapables de prononcer un mot. Enfin, Sacha se précipita à toute vitesse . hors de la cuisine; ne sachant que faire, j'appliquai mon visage contre la vitre, vers la lumière. Le patron arriva, s’accroupit d'un air soucieux, tâta le visage | de la femme et dit :
__ — En effet, elle est morte... Que faire?
- , Etilse mit à se signer, tourné vers la petite icône … de saint Nicolas le Thaumaturge, suspendue dans
Le f à
18 EN GAGNANT MON PAIN l'angle de la pièce; ses prières nn il commanda :
— Kachirine, vite, cours avertir la olipel L'agent de police arriva, piétina autour du cadavre, empocha un pourboire et s’en alla. Puis il revint accompagné d’un charretier; ils prirent |: cuisinière par la tête et parles pieds et l’emportèrent | Lorsque nous nous couchâmes, Sacha me dit avec une brièveté inaccoutumée :.
— N'éteins pas la lampe!
— Tu as peur? \ Il s’enveloppa la tête dans sa couverture et resta longtemps silencieux. La nuit était paisible, comme aux écoutes, et il me semblait qu’on allait sonner le tocsin et que tout le monde allait accourir, saisi de panique et en poussant des cris. ni Sacha sortit le nez hors du drap et me proposa tout bas : ; | — Couchons-nous sur le poële, l’un à côté de l’autre, veux-tu ? | — Il fait trop chaud, sur le poële. el Après un instant de Slenve, il reprit : | — Comme ça a été vite fait, hein? C'était bien une sorcière. Je ne peux pas m'endormir.
— Moi non plus. | | Etil se mit à parler des morts qui sortent he lour ‘ tombe, et jusqu'à minuit errent dans les villes, en cherchant l’endroit où ils ont vécu, où ils ont laissé | des parents. V5 — Les morts se rappellent la ville, mais ils ne se souviennent ni des rues ni des maisons, m ‘expliquar : t-il À mi-voix.
Il faisait toujours plus sombre, à mesure que le silence croissait Sacha souleva la tête et demanda : — Regardons ma malle, veux-tu? |
Depuis longtemps, je désirais savoir ce qu’il cachait dans sa malle. Il la fermait avec un cadenas et ne l'ouvrait jamais qu’avec des précautions spéciales. Quand j'’essayais d’y jeter un coup d'œil, il m'arrêtait d’une voix brutale :
— Que veux-tu? Hein?
J’acquiesçai; il s’assit sur son lit; et, reprenant un ton autoritaire, il m’ordonna de mettre la malle à ses pieds. Il en portait la clef suspendue à son cou avec sa croix. Après un dernier regard aux recoins obscurs de la cuisine, il ouvrit gravement le cadenas, souffla sur le couvercle de la malle comme s’il eût été brûlant; enfin, il le souleva et sortit plusieurs chemises et caleçons.
Jusqu'à la moitié de sa hauteur, la malle était pleine de boîtes de pilules, de cornets de papier multicolore, ayant contenu du thé, des boîtes à sardines et à encaustique.
— Qu'est-ce que c’est?
— Tu vas voir.
Je pensais voir des jouets. Je n'en avais jamais
possédé, et si je les traitais avec un apparent dédain, je n'en enviais pas moins ceux qui en avaient. J'étais fort satisfait de ce que Sacha, si sérieux, les aimât aussi, tout en les cachant honteusement. Mais je comprenais cette pudeur.
Ouvrant la première boîte, il en sortit une monture de lunettes, qu'il plaça sur son nez; en me regardant avec gravité, il m’expliqua :
mn
86 | EN GAGNANT MON PAIN. SAR / — Ça n'a pas d'importance qu'il n'y ait pas de / ‘ verres, ce sont des lunettes comme ça!
—— Laisse. -moi les mettre. j — Elles ne vont pas à tes yeux. C'est pour des yeux noirs, et toi, tu as des espèces d’yeux clairs... Il avait Li un ton de maître, mais soudain, il examina de nouveau la cuisine d’un air craintif. Dans une boîte ayant contenu du cirage, il y avait une quantité de boutons dépareillés. Sacha me dit avec fierté :
— Je les ai moi-même tous ramassés dans la rue! J’en ai déjà trente-sept.…. Ra Dans la troisième boîte, il y avait de grosses épingles de laiton, également ramassées dans la rue, puis des talons en caoutchouc, usés ou intacts, des boucles de souliers ou de Dantobiien, une poignée de porte en cuivre, un peigne de jeune fille, un manche de parapluie en ivoire cassé, et une foule d’autres trouvailles de la même valeur. Fit Au temps où je cherchais os et chiffons, j'aurais facilement pu collectionner en un mois dix fois plus d'objets de cette espèce. Le trésor de Sacha m'inspira de la désillusion et un véritable sentiment de pitié. Il examinait chaque chose avec amour, il la caressait des doigts; ses grosses lèvres s’ouvraient avec une expression d'importance; ses yeux bombés luisaient attendris et soucieux, mais ses lunettes lui donnaient un air comique.
— Que fais-tu de tout ça?
Il me jeta un coup d'œil rapide et demanda :
— Veux-tu que je te donne quelque chose?
— Non, merci.
Visiblement vexé de mon refus et du peu d'attention accordée à ses richesses, il se tut un instant, puis il dit à mi-voix :
— Prends un linge, nous allons tout frotter, il y
«a de la poussière.
, Lorsque tout fut épousseté et rangé, il se réinstalla dans le lit et se tourna vers le mur. La pluie tombait, on entendait les gouttes qui dégoulinaient du toit; le vent frappait à la fenêtre.
Sans bouger, Sacha reprit :
— Tu verras, quand il fera plus sec, je te montrerai quelque D au jardin, tu en auras le souffle coupé!
Je gardais le silence et me disposais à me coucher.
Quelques secondes s’écoulèrent; tout à coup, Sacha se dressa, égratigna le mur avec ses deux mains, en elarant avec un accent qui me boule-
versa:
— J'ai peur... mon Dieu, j'ai peur! Seigneur, ayez pitié de Un Mon Dieu!
Effrayé à en perdre la parole, il me semblait que la cuisinière, me tournant le dos, était debout près de la fenêtre qui donnait sur la cour, le front appuyé à la vitre, comme de son vivant dl elle regardait un combat de coqs.
Sacha sanglotait, griffant toujours le mur, les
jambes agitées de convulsions. À grand’peine, sans regarder autour de moi, comme marchant sur des charbons ardents, je traversai la < cuisine et allai me | coucher à ses côtés.
Après avoir pleuré jusqu'à en être las, nous nous endormimes… Quelques jours plus tard, à l’eccasien
d’une fête quelconque, nous ne travaillâmes qe le |
matin. Lorsque, après le diner, les patrons se furent couchés, Sacha me dit d’un air mystérieux:
— Allons!
Je devinai que j'allais voir la chose qui devait n me couper le souffle.
Nous descendimes au jardin. Sur une étroite .
bande de terre, entre deux maisons, étaient ie
une quinzaine de vieux tilleuls, aux troncs puissants, ‘4
ouatés de vert par les mousses; les branches noires ï
et nues semblaient mortes, et ne portaient aucun
nid. Ces arbres ressemblaient à des monuments de / cimetière. Il n’y avait rien d’autre dans ce jardin, ni | buissons, ni plantes. La terre des sentiers était compacte et noire, comme de la fonte; même aux endroits où alle apparaissait sous les feuilles sèches k
de l'an passé, elle était couverte de moisissure, one une eau stagnante.
Sacha se dirigea vers l'angle formé par la palis- :
sade sur la rue, s’arrêta au pied d’un tilleul, et, l’air inquiet, il examina les fenêtres troubles de la maison
voisine. Il s’accroupit, écarta des mains un tas de
feuilles, et dégagea une grosse racine, flanquée de deux briques profondément enfoncées dans le sol. Il les souleva et mit au jour une plaque de tôle prove-
nant d’un toit, ensuite une planchette; enfin j'aperçus
un grand trou qui se prolongeait sous la racine.
Alors Sacha fit flamber une allumette, puis un bout de bougie qu’il planta dans l'ouverture ; il me
dit : dot — Regarde! Mais n’aie pas peur.
Lui-même était visiblement effrayé : dans «a main, |