‹ En gagnant mon painChapitre 21 sur 29 · X VII · texte numérisé non relu

X VII

Mes devoirs à l'atelier n'étaient pas compliqués : le matin, alors que tous dormaient encore, je devais preparer le samovar des ouvriers; pendant qu'ils prenaient le thé à la cuisine, je balayais l'atelier avec mon camarade Pavel, je séparais les blancs d'œufs des jaunes, puis j'allais au magasin. Le soir, on me faisait broyer les couleurs et « regarder

comment on travaillait ». Au début, je fus intéressé,

mais je compris bien vite que les artisans occupés à cette besogne fragmentée ne l’aimaient pas, et souffraient d’un douloureux ennui.

Mes soirées étaient libres, et je racontais à mes

collègues ma vie sur le bateau; je leur racuntais

aussi les histoires lues, et, sans m'en apercevoir, je pris duns l’atelier une sorte de place spéciale, celle de conteur et de lecteur.

En peu de temps, je me convainquis que ces gens

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en savaient tous moins que moi: ils n’avaient pas vu autant de choses; presque tous avaient été placés, dès leur enfance, dans l’étroite cage du métier et ils y étaient restés enfermés depuis lors. De tout l’atelier, Jikharef seul avait été à Moscou: il en parlait d’un ton docte et sévère :

— Moscou ne croit pas aux larmes, il faut y faire bien attention!

Parfois, il me semblait que mes camarades voulaient se moquer de moi; ils affirmaient que l’Angleterre se trouvait au delà de l'Océan et que Bonaparte appartenait à une famille noble de Kalouga. Quand je leur racontais ce ‘que j'avais vu de mes yeux, ils n'avaient pas entièrement foi en moi, mais ils aimaient tous les légendes terrifiantes, les histoires embrouillées; les plus âgés des ouvriers mêmes préféraient l’invention à la vérité. Je voyais fort bien que plusles événements étaient incroyables, plus il y avait de fantaisie dans le récit, plus on écoutait avec attention En général, la réalité ne les touchait pas; ils contemplaient l’avenir en révant, pour ne pas voir la laideur et la pauvreté du présent.

Dans la malle de Davidof, nous découvrimes les Nouvelles de Golitzinsky, Ivan Vyyiguine de Boul. garine, un tome du Baron Brambeus: je lus à haute voix ces volumes fripés, ce qui plut à tout le monde; Larionytch déclara :

— La lecture empêche les querelles et le bruit: c'est une bonne chose!

Je me mis à la recherche de livres, j’en trouvai et, presque tous les soirs, je lisais. Ce furent de belles

soirées dans l'atelier, le silence régnait comme pendant la nuit: au-dessus des tables rayonnaient les globes de lampes, étoiles blanches et glaciales ; leurs ‘rayons éclairaient les têtes chauves ou chevelues penchées sur les tables; je voyais des visages palsibles et pensifs; parfois s'élevait une exclamation d'approbation pour l’auteur ou pour le héros. Attenifs et doux, les ouvriers ne ressemblaient plus à ‘eux-mêmes; je les aimais beaucoup en ces heures-là et eux aussi me traitaient bien; je me sentais à ma place. | |

— Ici, depuis que tu lis, c’est comme au printemps quand on enlève les doubles fenêtres et qu'on laisse pour la première fois pénétrer l'air pur, dit une fois Sitanof.

Il nous était difficile de nous procurer des livres; nous n’eûmes pas l'idée de nous inscrire à une bibliothèque; néanmoins, à force de ruses, j'en obtenais; j'en mendiais partout comme des aumônes. Une fois, un capitaine de pompiers me donna le premier tome de Lermontof:; je sentis alors la force de la poésie, sa puissante influence sur les gens.

Dès les premières lignes du « Démon », je me le rappelle, Sitanof jeta un coup d'œil sur le volume, puis sur moi; il posa son pinceau sur la table, mit ses longues mains sur ses genoux et se mil à se balancer en souriant. Sa chaise grinça sous lui.

__ Doucement, les copains! dit Larionytch; il abandonna aussi sa besogne et s’approcha de la

ble de Sitanof, près de laquelle je lisais. Trans-

orté par le poème, j'étais à la fois ravi et oppressé, ma voix se brisait, je voyais mal les lignes, des

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larmes s’amassaient dans mes yeux. Ce qui m’émouvait encore plus, c'était un mouvement sourd et précautionneux dans l'atelier : les gens se tournaient lentement vers moi: on eût dit qu’un aimant les attirait. Quand j’eus achevé la première partie, les ouvriers étaient presque tous groupés autour de la table, les uns appuyés sur les autres, s’étreignant, souriants ou graves.

— Continue, continue! dit Jikharef, en baissant ma tête sur le livre. |

La lecture terminée, il s’empara du livre, en examina le titre, le prit sous son bras et déclara :

— Ça, il faut le lire encore une fois, demain. Je vais le cacher. |

Après avoir enfermé Lermontof dans le tiroir de sa table, il se remit au travail. L'atelier était silencieux; chacun reprit sans bruit sa place.

Après le repas, lorsqueles ouvriers furent couchés, Jikharef reprit le livre et me demanda :

— Eh bien, relis-moi encore cela! lentement,

sans te presser.

Quelques-uns se levèrent, doucement, s’approchèrent de la table et s'y assirent, à demi nus, les jambes croisées sous eux.

Et de nouveau, quand j’eus fini de lire, Jikharef déclara, en tambourinant sur la table :

— Ça, c’est une existence! Ah! le Démon, le Démon... hein, mon ami, n’est-ce pas?

Sitanof se pencha par-dessus mon épaule, il lut quelques vers et se mit à rire en disant :

— Je vais les copier dans mon cahier...

Jikharef se leva et porta le livre vers sa table,

mais soudain il s’arrêta et se mit à parler d'unton

frémissant et révolté :

— Nous vivons comme des petits chiens aveugles, nous ne savons rien de rien, nous ne sommes bons ni pour Dieu ni pour le diable! Sommes-nous des serviteurs de Dieu ? Job l'était et le Seigneur a parlé avec lui! Et avec Moïse aussi! Il lui a même donné

son nom. Eux, c'’étaient des hommes de Dieu! Mais.

nous, à qui sommes-nous ?

Il enferma le livre et se mit à s’habiller en demandant à Sitanof :

— Viens-tu au cabaret? |

— Je vais chez mon amie, répondit l’autre à mivoix.

Lorsqu'ils furent sortis, je me couchai près de la porte sur le plancher, à côté de Pavel Odintzof. Longtemps, il remua et renifla et soudain il se mit à sangloter tout bas.

He Ouas-tu?

— Je plains tous ces gens à en mourir, me

répondit- -il, voilà trois ans passés que je vis avec

eux, je les connais tous.

Moi aussi, je les ie: nous restämes ainsi la moitié de la nuit à causer de ces artisans, trouvant en chacun des qualités, des traits de bonté, et en tous quelque chose qui attendrissait encore notre compassion juvénile.

Je vivais en fort bons termes avec Pavel Odintzof: il devint un excellent artisan; mais il ne fit pas long feu: vers la trentaine, il se mit à boire avec excès; je le rencontrai à Moscou au marché Khitrof, parmi d’autres vagabonds; et j'ai entendu dire récemment

qu’il était mort du typhus. Je frissonne en pensan' au nombre de braves gens qui ont péri inutilement sous mes yeux! Les gens s’usent et meurent, c'est naturel, mais nulle part ils ne s'épuisent avec la même rapidité terrifiante, ni aussi stupidement que chez nous, en Russie...

A cette époque, c'était un gamin à la tête ronde, mon aîné de deux ans; alerte, intelligent et honnête; il était bien doué : il dessinait très artistement Îles oiseaux, les chats et les chiens, et il avait une étonnante facilité pour faire la caricature des ouvriers, qu'il représentait toujours avec des ailes.

Ceux-ci ne se fâchaient pas lorsque Pavel exhibait ses œuvres; cependant la caricature de Gogolef produisit mauvaise impression et on conseilla sévèrement à l'artiste :

— Tu ferais mieux de la déchirer; si le vieux la voit, il te démolira!

Malpropre et d’une chair malsaine, le vieillard perpétuellement ivre était d’une bigoterie obsédante et d’une méchanceté inlassable. Il rapportait toutes les histoires de l’atelier au commis, que la patronne allait marier à sa propre nièce; aussi celui-ci se sentait déjà maître de la maison et des ouvriers. L’atelier le haïssait, mais le craignait et, en conséquence craignait Gogolef.

Pavel harcelait de toute manière et sans cesse li fondeur, comme s’il se fût assigné la tâche de 1 pas le laisser une minute en repos. Je lui prêtais naturellement mon concours: l'atelier se diverlissuit de nos exploits, presque toujours brutaux et impitoyables, mais on nous prévenait :

— Vous le payerez, les gosses! « Le Cafard 5 vous

attrapera!

« Le Cafard » était le surnom très approprié que

l’atelier avait donné au commis.

Ces avertissements ne nous effrayaient pas; nous barbouillions de couleur le visage du fondeur endormi; un jour qu’il ronflait, complètement ivre, nous lui dorâmes le nez et, pendant trois jours, il

ne put enlever la dorure des rigoles de son nez

spongieux. Mais chaque fois que nous avions réussi à mettre le vieillard en colère, je ne me sentais pas rassuré. En dépit de son âge, Gogolef était assez fort pour nous rouer de coups assez souvent, en nous prenant à l’improviste; après chaque exploit il allait se plaindre à la patronne.

Invariablement bonne et gaie, car elle était toujours un peu grise, la patronne s’efforçait de nous faire peur; de ses mains bouffes, elle frappait sur la table et criait :

— Vous faites de nouveau des sottabe. vauriens! Il est vieux, il faut le respecter! Qui lui a versé du photogène dans son verre, en place de vin?

— C'est nous.

La patronne était suffoquée de surprise :

— Ah! Seigneur! et ils l'avouent encore! Ah! les maudits... [l faut respecter les vieillards!

Elle nous mettait à la porte et, le ‘soir, elle se

plaignait au commis; celui-ci me réprien ai avec

sévérité :

— Comment cela se fait-il? Tu lis des livres. et même les Saintes Écritures, et tu te conduis aussi mal! Attention, mon garçon!

La patronne vivait solitaire, elle était touchante : st lamentable; parfois, après avoir bu des liqueurs sucrées, elle s’asseyait à la fenêtre et chantait :

Personne ne me plaint,

Et je ne plains personne.

Personne ne connait mon chagrin, - À qui dirai-je ma douieur *.….

Et, éclatant en sanglots, elle geignait d’une voix tremblante et caduque :

— Ou-ou-ou.…

… Les ouvriers ronflent, mugissent dans leur sommeil; quelqu'un délire, profère des paroles entrecoupées; dans la soupente, Davidof tousse son restant de vie. Çà et là, côte à côte, reposaient enchaînés par le sommeil et l'ivresse, les « serviteurs de Dieu » Kapendioukhine, Sorokine, Perchine; dressées aux murs, des icônes sans visage, sans mains ni pieds, nous regardent. On respire une étouflante odeur d'œufs pourris, d'huile cuite, de boue aigrie dans les fentes du plancher. |

— Ah! mon Dieu, comme j'ai pitié d'eux! chuchote Pavel.

Cette compassion envers les gens me tourmente, moi aussi, de plus en plus. Comme je l’ai déjà dit, les ouvriers nous semblaient tous de braves gens et la vie cependant leur était dure. Aux jours de tempête, en hiver, alors que tout sur la terre, maisons et arbres, tremblait, hurlait et pleurait, que Îles cloches lugubres annonçaient le grand carème, l'ennui faisait irruption dans l'atelier. Pour lui

échapper, pour s'étourdir, ces pauvres gens allaient au cabaret, ou chez les femmes.

En ces soirées malheureuses, les livres demeuraient sans action. Alors Pavel etmoi, nous essayions le distraire les ouvriers par nos propres moyens :

naquillés avec de la suie et des couleurs, coiffés

l'étoupe, nous jouions des comédies de notre composition ; nous luttions avec héroïsme contre l’ennui, 2n forçant les autres à rire. Je me rappelai la légende du soldat qui a sauvé la vie de Pierre le Grand et je la transformai en récit dialogué: uous grimpions sur la soupente de Davidof et là, nous nous démenions, en coupant gaîment la tête à des Suédois imaginaires; notre public riait.

La légende du démon chinois Tzingi-Soutong

plaisait tout particulièrement. Pavel représentait le À

malheureux diable, qui veut faire le bien, moi je représentais tout le reste : les personnages des deux sexes, des objets, l'Esprit du bien et même la pierre sur laquelle se reposait le dieu chinois, plongé dans le désespoir, après chacun de ses essais infructueux de tenter une bonne action.

Les assistants riaient et j'étais étonné de la facilité avec laquelle on pouvait provoquer leur hilarité; cette facilité me choquait désagréablement.

— Ah! les pantins! nous criait-on. Ah! les guignols!

Mon de plus en plus, j'étais obsédé par la pensée que la tristesse était plus proche que joie dans l'âme de ces gens.

La gaîté, chez nous, n’est ni spontanée, ni naturelle, il faut la faire naître, l’entretenir, l’exciter,

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EN GAGNANT MON PAIN Ce ST

c'est une pauvre flamme toujours prête à s’éteindre.

Et trop souvent la gaïté russe se transforme d’une manière inattendue et insaisissable en un drame féroce. L'homme danse comme un captif briserait ses liens, et soudain, libérant en lui le fauve le plus cruel, il se précipite /en brute sur les autres et il mord, déchire et anéantit.…

Cette gaité factice, provoquée par des chocs extérieurs, m'irritait; excité jusqu’à m'oublier moimême, je commençais à réciter et à] Eds des fantaisies imaginées séance tenante, tant j ‘aurais voulu faire naître en mes auditeurs une Je durable et de bon aloi.

J’arrivais à un certain résultat, on me faisait des éloges: on était surpris de mes exploits, mais l'ennui que je croyais avoir vaincus épaississail de nouveau, lentement, s’afermissait et accablait l'auditoire.

Larionytch me disait affectueusement :

— Ah! que tu es amusant, que le Seigneur te protège!

— ]] sait divertir le monde, expliquait Jikharef. Tu devrais te tourner vers le cirque ou le théâtre, Alexis; tu ferais un excellent paillassel

On discutait beaucoup et volontiers à l'atelier; on condamnait, on blâmait, on se repentait, on se livrait à des querelles acharnées à propos de bagatelles et on s'infligeait les uns aux autres les pires mortifications.

Quand on revenait du bain, on se couchait dans les lits poussiéreux et malpropres: d’ailleurs la saleté, les mauvaises odeurs ne révoltaient personne. Il ÿ avait une quantité de vils détails qui compli-

quaient la vie : les modifier eût été facile, mais nul

n'y songeait.

Souvent on disait :

— Personne n'a pitié des hommes, ni Dieu, ni les gens eux-mêmes!.… | |

Quand Pavel et moi, nous lavâmes Davidof, moribond, rongé par la crasse et les insectes, on se moqua de nous; les ouvriers, par dérision, enlevèrent leur chemise, en nous proposant d'y faire la chasse: on nous qualifia de garçons baigneurs: on nous traita comme si nous avions fait quelque chose de honteux et de très ridicule. |

Depuis Noël jusqu'au grand carême, Davidof resta couché; il avait des quintes de toux et lançait du haut de sa soupente sur le sol des crachats de sang qui tombaient à côté du cuveau aux eaux sales: la nuit, délirant, il réveillait ses camarades.

Presque tous les jours, on disait :

— Îl faudra l’emmener à l’hôpital!

Mais il se trouva d’abord que Davidof avait un passeport périmé, ensuite, il se sentit mieux, et finalement on décida : nte

— Ça n’a pas d'importance: il mourra bientôt!

C'était un pince-sans-rire et il essayait, lui aussi, de dissiper, par de petites plaisänteries, l’ennui accablant et irrité de l’atelier; il penchait vers nous [sa tête décharnée et terreuse et, d’une voix sifflante,

il clamait .

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— Peuple, écoute la voix de celui qui est élevé ‘sur la soupente…

Et il récitait des futilités mélancoliques :

Je vis sur la soupente,

Je me réveille de bonne heure,

Et dans le rêve comme dans la veille Les blattes me dévorent!..

se nl ne broie pas de noir! remarquait l'auditoire.

Parfois, Pavel et moi, nous nous hissions auprès de lui; il plaisantait avec effort :

— Que vous offrir, mes chers hôtes? Une petite araignée bien fraiche?

IL s'éteignait lentement, ce qui l’horripilait; il murmurait avec un dépit sincère :

— Je n'arrive pas à mourir, c'est un malheur!

Son indifférence devant la mort effrayait Pavel: la nuit, il me réveillait et chuchotait :

— PRE Je crois qu'il est mort. Ne bougeons pas... Ah! que j'ai peur des morts!..

Il ont:

— Ainsi, il a vécu. Duo? | Il n'a pas même vingt ans et il meurt déjà!

Par une nuit de lune, il me réveilla et me dit, les

. yeux écarquillés par l’épouvante :

— Écoute!

Sur la soupente, Davidof râlait; il disait très vite et très nettement :

— Donne-moi ça ici, donne-moi ça ici...

Puis il se mit à hogneter.

— Il meurt, je te le jure! disait Pavel bouleversé. Pendant toute la journée, j'avais charrié sur mon

. dos la neige de la cour qu'il fallait porter au dehors; j'avais sommeil, j'étais fatigué, mais Pavel me suppla :

— Ne dors pas, je t’en prie, au nom du Christ, ue dors pas!

Et soudain, se redressant sur ses genoux, il se mit à hurler :

— Levez-vous, Davidof est mort!

Quelques-uns se réveillèrent, quelques silhouettes

abandonnèrent leur couche, des questions anxieuses s’entre-croisèrent.

Kapendioukhine grimpa sur la AoUpoRte et dit avec étonnement :

— En effet, 11 semble bien mort... pourtant, il est tiède...

Le silence se fit. Jikharef se signa et dit en se roulant dans sa couverture :

— Eh bien, que la terre lui soit légère et les cieux accueillants!

Quelqu'un proposa :

— Il faudrait le placer dans une autre pièce.

Kapendioukhine descendit de la soupente et regarda par la fenêtre.

— Laissons-le là jusqu’au matin; il ne gêénait personne, même de son vivant.

Pavel, cachant sa tête sous l'oreiller, se mit à sangloter.

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Dans les champs, la neige fondait, comme fondaient au ciel les nuages d’hiver, qui s’épanchaient sur la terre en pluie et en neige; le soleil accomplissait sa course journalière, l’air devenait tiède: il semblait que la gaité printanière était déjà revenue, qu'elle se cachait pour plaisanter dans les | campagnes et qu'elle allait bientôt déborder sur la ville. Dans les rues s’étalait la boue rousse, au “bord des trottoirs couraient des ruisseaux et les moineaux sautillaient gaîiment entre les flaques d'eau de la place de la Prison. Et chez les gens, on remarque aussi un air affairé. Du matin au SOIT, presque sans arrêt, bourdonnent au-dessus du tintamarre printanier, les cloches du grand carême, elles donnent au cœur de petits chocs: il y a dans cette sonnerie, comme dans les propos des

vieillards, quaique chose de douloureux; il semble

que les cloches parlent de tout avec un désespoir déchirant :

— C'est fini, fini, fini. |

Au jour de ma. fête, d'atohes me fit cadeau d’une petite icône artistement peinte, représentant Alexis, le serviteur de Dieu, et Jikharef prononça d’un ton solennel un long qui est resté gravé dans :

ma mémoire :

— Qu’es-tu? dit-il en jouant avec les doigts et en haussant les sourcils. Rien de plus qu’un gamin, un orphelin, tu as treize ans, et moi qui ai presque quatre fois ton âge, je t’'approuve et je te complimente parce que tu regardes les choses en face et non pas de côté. Cela est bien! Continue toujours comme tu as commencé!.…

Il parla des serviteurs et des hommes de Dieu, mais la différence entre les uns et les autres resta : obscure pour moi; sans doute elle n’était pas nette pour lui non plus. Il discourait d’une manière monotone, l'atelier le persiflait, j'étais debout, l’icône entre les mains, très touché et très embarrassé, Je ne savais ce que je devais faire. Enfin, Kapendioukhine s'écria avec impatience :

— Mais finis donc cette oraison funèbre; il en a | déjà les oreilles toutes bleues. |

Puis, me frappant sur |’ éanle il m’adressa aussi : quelques éloges : | 4

— Ce qu'il y a de bien en toi, c’est que tu sais : l'arranger avec tout le monde. Même quand tu le . mérites, on a de la peine à te gronder et encore plus . à te battre! 2 1 Tous me regardaient avec des yeux bienveillants, :

EN GAGNANT MON PAIN 288 on raïllait gentiment ma confusion: encore un peu et j'aurais sans doute éclaté en sanglots, bouleversé par la joie inattendue de me sentir un être utile pour tous ces gens. Ce même matin, à la boutique, le commis avait dit à Piotre Vassilytch en me désignant d'un hochement de tête :

— Un gamin désagréable et qui n’est bon à rien!

Comme d'habitude, j'étais allé au magasin dès le matin, mais, l’après-midi, le commis me dit :

— Rentre à la maison, enlève la neige qui est sur le toit du hangar et remplis-en la cave glacière.

Il ignorait que c'était le jour de ma fête; j’en étais sûr. Je croyais que personne ne s’en doutait. Lorsque la cérémonie des félicitations eut pris fin, je changeai de vêtements et je grimpai sur le toit; je jetai dans la cour la neige compacte et lourde, très abondante cet hiver-là. Mais dans mon émotion, j'oubliai d'ouvrir la trappe de la cave et je la . Couvris de neige. Quand je sautai sur le sol et que je m’aperçus de mon étourderie, je me mis aussitôt en devoir de dégager la trappe: mais la neige était durcie, la pelle de bois n’en prenait que de petites quantités; je n'avais pas de pelle en fer: et je cassai mon outil au moment précis où le commis apparaissait au portail; le proverbe russe se vérifiait : « Le malheur marche sur les traces du bonheur. »

— Ah! c'est comme ça! dit le commis avec ironie en s’approchant de moi. Le bel ouvrier que tu fais, que le diable t’emporte! Si je te prends par ta tête insensée.… Î me menaça du manche de la pelle, je reculai et lui dis avec colère : ; aa

— Je ne me suis pas engagé chez vous comme portier.

Il me lança le bâton dans les jambes: je pris une poignée de neige et la lui jetai en plein visage-il s'enfuit en crachant; j'abandonnai ma Échoue et rentrai à l'atelier. Au bout de quelques minutes, la fiancée du commis descendit en courant: c'était une jeune fille pétulante, au visage couvert de boutons. Hi :

— Alexis, monte!

— Non, je ne veux pas! répondis-je.

Étonné, Larionytch me demanda à mi-voix :

— PAU ne veux-tu pas?

Je lui racontai l'affaire: il fronca le sourcil d'un air pensif, monta chez les patrons, après avoir chuchoté : |

— Ahlque tu es insolent, mon petit!

L'atelier se mit à muruiurer, en accablant d'injures le commis: Kapeudioukhine déclara :

— On va te faire liler! |

Je n'en avais pas peur. Depuis longtemps, mes relations avec le commis étaient devenues INSUpportables; il me haïssait et me le témoignait avec obstination et une méchanceté croissante; je ne pouvais le souffrir; mais j'aurais voulu savoir pourquoi il me traitait d'une facon aussi stupide. |

Il semait sur le plancher du magasin des pièces (de monnaie: quand je balayais, je los trouvais et je les mettais sur le comptoir, dans une sébile où il ù avait des copecks destinés aux mendiants. Quand ; Je

devinai ce que nn ces trouvailles, j je dis au

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