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COMMIS

EN GAGNANT MON PAIN il 285

— Vous perdez votre temps en jetant de l’argent par terre pour que je le prenne!

I s'emporta et s'écria avec impudence :

— Je te défends de me donner des leçons, je sais ce que je fais! AU

Mais aussitôt il se reprit :

— Que veux-tu dire par là? Moi, jeter de l’argent pour te tenter?... Les pièces tombent d'elles-mêmes.

Il m'interdit de lire,

— Ce n’est pas ton rôle! Ou bien voudrais-tu devenir un savant, petit fainéant, parasite!

À la maison, j'avais aussi un adversaire : la fiancée du commis qui aimait les Jeux et la plaisanterie à l'excès: tous les jeunes ouvriers de l'atelier folàtraient avec elle, on l’attendait dans le corridor, on l'étreignait. Elle ne s’en fâchait pas, elle se contentait de piailler comme un pet chien. Du matin au soir, elle mâchait quelque chose: ses, poches étaient. toujours pleines de pastilles, de bonbons. Ses mäâchoires remuaient sans cesse: son visaze inexpressif, aux petits yeux gris el inquiets, était déplaisant à voir Elle nous proposait, à Pavel et à moi, des devinettes qui cachaient (oujours une obscénité grossière, elle nous enseionait des phrases qui, prononcées très vite, prenaient un sens ordurier.

AU ne fois; un des plus vieux artisans lui dit :

— Tout de même, tu es une dévergondée !

Elle répondit gaillardement par des paroles d'une chanson grivoise :

Quand une jeune fille a de la pudeur, Elle ne sert à rien comme femme,

C'était la première fois que je voyais une jeune fille de ce genre: elle me répugnait et me terrifiait par ses avances brutales; quand elle vit que ces procédés ne me plaisaient pas, elle n’en devint que plus importune.

Nous l’aidions, un jour, à la cave, Pavel et moi,

ébouillanter les tonneaux destinés au kvas et aux concombres salés, elle nous proposa : |

— Voulez-vous que je vous apprenne comment on s’embrasse?

— Je le sais mieux que toi, répondit Pavel en riant, tandis que je lui te sans douceur | d’ de embrasser son fiancé.

Elle se mit en colère. :

— Ah! quel rustre! Une demoiselle est gracieuse avec lui, et monsieur.tourne le nez! Voyez-vous ce faiseur d’embarras!

Et elle ajouta, en me menaçant du doigt :

— Attends! Tu me le paieras!

Pavel lui dit aussi, pour me soutenir :

— Îl te secouerait, ton fiancé, s’il savait comme tu te conduis.…

Son visage couvert de boutons prit une expression méprisante.

— Je ne le crains pas! Avec ma dot, je peux trouver mieux que lui. Les filles ne peuvent s'amuser que jusqu’au mariage.

Et elle se mit à s'amuser avec Pavel : dès lors, j'eus en elle une dénonciatrice infatigable.

La vie me devenait de plus en plus difficile au magasin; J'avais lu tous les livres religieux; les discussions et les conversations des experts ne m'intéres-

saient plus: ils parlaientinvariablement sur lesmêmes sujets. Seul, Piotre Vassilytch continuait à m'’attirer | par sa connaissance des côtés obscurs de la vie , humaine, par son art de discourir d’une manière cap- ‘tivante et ardente. Parfois, je me disais qu'ainsi avait dû cheminer sur la terre, solitaire et vindicatif, le prophète Elisée..

J'étais sûr db ‘on ua me renvoyer et je résolus de partir aussitôt que grand’mère serait revenue en bulle: elle avait passé tout l'hiver à Balakno, où quelqu'un l'avait invitée pour enseigner l’art de la dentelle à des jeunes filles. Grand-père vivait de nouveau à Kounavine; je n’allais pas le voir, pas plus qu’il ne venait me faire visite quand il était en ville. Un jour, nous nous heurtâmes dans la rue; il était vêtu d'une lourde pelisse et marchait avec gravité et lenteur, comme un prêtre; je lui dis bonjour; il me de en se protégeant les yeux avec . la main et murmura d’une voix pensive :

— Ah! cest toi... tu barbouilles: des bons Dieux maintenant... oui, oui... Eh bien, adieu, adieu...

Il m'écarta du chemin et continua sa promenade du même pas solennel.

Je voyais rarement grand’/mère; elle travaillait sans répit, pour nourrir grand-père dont l'esprit s'aflaiblissait; elle s’occupait des enfants de mes oncles. Le fils de Mikhaïl, Sacha, lui donnait beau coup de soucis. C'était un beau jeune homme rêveu: et épris des livres; 1l travaillait dans les teintureries, et changeait fréquemment de patron; dans les intervalles, il vivait aux crochets de grand mère et ‘attendait paisiblement qu’elle lui trouvât une nou-

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velle place. Grand'mère devait également pourvoir.

aux besoins de la sœur de Sacha, qui avait fait un

mariage malheureux : son mari, un ivrogne, la bat-

tait et la chassait de chez lui. | Quand je revoyais grand'mère, ‘je jouissais d’une

façon toujours plus consciente de son âme: mais J6.

sentais déjà que celte âme merveilleuse était aveuglée par les contes, qu'elle n'était capable ni de voir, ni de comprendre les cruelles réalités. Mes inquiétudes, mes émois lui restaient étrangers. — Îl faut supporter les choses, Alexis! Soyons patients!

C'était tout ce qu’elle pouvait me dire en réponse

à mes propos sur les horreurs de la vie. sur les prof

souffrances des gens, sur mes désespérances, sur tout ce qui me révoltait, sur tout ce qui m'accablait.

J'étais peu enclin à la patience. et si je manifestais parfois celte vertu propre à l'animal, à l'arbre, à la pierre, c'était pour m'éprouver moi-même, pour connaître la limite de mes forces, le degré de ma résistance à demeurer sur la terre. Parfois, les adolescents, par un stupide enfantillage, jaloux de la force des adultes, soulèvent des poids trop lourds

pour leurs muscles et leurs os: ils fanfaronnent,

comme les hercules qui se signent avec des haltères de trente kilos. 4

C’est ce que je fis aussi, au sens propre et au sens figuré, au moral et au physique, et si je ne suis pas mort sous l'effort, si je ne me suis pas mutilé pour la vie, je le dois à je ne sais quel hasard. Car rien n'abat un être humain autant que la soumission à des forces supérieures. |

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Et pourtant, si je m'effondre brisé, je d'rai à ma dernière heure, et non sans fierté, que pendant quarante ans, de braves g' ns ont {out fait pour déti-

gurer mon âme. mais que leur travail opiniâtrena

pas eu grand succès.

.De plus en plus souvent, j'étais envahi par un impérieux désir de faire des gamineries, d amuser les gens, de les exciter à rire. J’y réussissais fort bien; je savais le parler des marchands de la foire de Niyni, je les imitais; je savais imiter aussi les paysans et les paysannes, vendeurs ou acquéreurs d'icônes, et le commis qui les trompait, et les experts discutaillant. |

L'atelier riait aux éclats ; souvent les artisans abandonnaient la besogne pour mieux voir mes représentations, mais chaque fois, Larionytch me faisait remarquer qu'il vaudrait mieux jouer la comédie après le souper, pour ne pas troubler le travail.

La « représentation » terminée, j’éprouvais un véritable soulagement, je m'étais débarrassé d’un fardeau qui m'accablait; pendant une demi-heure, une heure, ma tête était agréablement vide; mais progressivement, je sentais comme des petits clous qui me martyrisaient le cerveau, et je me disais :

« Est-ce possible que la vie soit ainsi? Suis-je destiné à passer mes jours comme ces pauvres gels. satisfaits de l'existence, n’imaginant rien de mieux?»

— Tu deviens coléreux, Alexis, me dit un jo:

Jikharef en me considéran avec attention.

Silanof me demandait souvent :

ut Qu'as-tu?

Je ne savais que répondre,

La vie effaçait brutalement de mon âme les bons et naturels instincts, elle les remplaçait, avec cynisme, par de vagues inepties. Obstiné et furieux, je m'opposais à ses eflorts. Je voguais sur le même fleuve que les autres, mais, pour moi, l’eau était plus froide et elle ne me Supportait pas aussi facilement; parfois, il me semblait que je m’enfonçais lentement dans un remous. A

On me traitait de mieux en mieux; on ne me grondait pas comme Pavel, on ne me tournait pas en dénsion, on me témoignait plutôt des attentions. J'en étais satisfait, mais je souffrais de voir tant de gens s’enivrer, de voir combien ils étaient répugnants dans leur ivresse, de voir enfin leur attitude envers les femmes; et pourtant je comprenais que l’alcool et la femme étaient les seules distractions à leur portée.

Mais alors, et grand'mère? Et la reine Margot?

Je me rappelai la reine avec un sentiment proche de la terreur. Dans mon souvenir, elle passait irréelle et lointaine, comme une figure de rêve. PR

Je me misà penser beaucoup trop aux femmes et déjà je m'étais posé cette question : pourquoi ne pas aller le dimanche là où tous allaient? Ce n’était pas un désir physique; j'étais sain et difficile: mais parfois, j'éprouvais une envie furieuse d'étreindre un être affectueux et compréhensif, de lui raconter longuement, sans rien dissimuler, comme à une mère, tous les tourments de mon âme.

J'enviais Pavel quand, la nuit, il me parlait de son roman avec une femme de chambre de la maison d'en face. * CE D Le

oo — - Quelle drôle d'affaire, mon vieux : il y a un mois, je lui lançais des boules de neige, elle ne me plaisait pas, et maintenant, quand je suis assis sur … le banc à côté d’elle, lorsque je me serre contre elle, personne D ouest plus cher.

— De quoi parlez-vous?

— De tout, évidemment. Elle me parle d'elle, et

À D boant. elle est D nt. … Si tu savais nes J velle est charmante! Vrai, tu fumes comme un . vieux soldat!

… Je fumais beaucoup; en m'enivrant, le tabac — émoussait mes pensées inquiètes. Par bonheur, … l'alcool ne me causait que de la répulsion par son odeur etsa saveur; Pavel buvait volontiers et, quand - il était ivre, il geignait : | …. — Je veux aller à la maison! A la maison... É Dern: aller à la maison!

f Il était orphelin, son père etsa mère étaient morts ÿ Puis longtemps; il n’avait ni frères ni sœurs; dès É Vâge de huit ans, il vivait chez des étrangers.

» Dans cet état de malaise, aggraxe par les appels k du printemps, je résolus de m'engager de nouveau - sur un bateau, de descendre jusqu’à Astrakhan et, L pie là, m’enfuir en Perse.

… Je ne me souviens pas pourquoi j'avais spéciale- 4 ment choisi la Perse: peut-être parce que les mar- . chands persans de la Foire à Nijni me plaisaient : ils … étaient assis, immobiles comme des idoles de pierre, “ exposant au soleil leur barbe teinte, fumant en paix leur narghilé; ils avaient de grands yeux noirs qui . savaient tout.

Très probablement je me serais enfui n'importe

Où, mais, la semaine de Pâques, alors qu’une partie

des ouvriers étaient partis chez eux à la campagne et que les autres rôdaient dans les cabarets, je ren-

contrai, en me promenant par une journée ensoleillée, au delà de l'Oka, mon ancien patron, le

neveu de grand’mère.

Vêtu d’un léger pardessus gris, les mains dans les poches de son pantalon, une cigarette aux lèvres, le Chapeau sur la nuque, il me sourit d’un air amical.

I] avait l'aspect engageant d'un homme libre et

joyeux; nous étions tout seuls sur. la grande route champêtre. |

—— Ah! Alexis! Le Christ est ressuscité! Joyeuses Pâques! j | |

Les félicitations échangées, il me demanda comment j'allais: je lui avouai en toute franchise que l'atelier, la ville et tout, en général, m'ennuyaient et que j'avais résolu de partir pour la Perse.

— Laisse ça! dit-il très sérieusement. La Perse, allons donc! Je sais ce que c'est, mon ami: à ton

âge, MOI aussi j'avais envie d'aller à tous les diables!... sn

Cette manière désinvolte de jongler avec les diables me plut: il y avaiten lui quelque chose de prin lanser, de séduisant: des pieds à la tête, il avait un air faraud. \

— Tu fuimes? me demanda-t-il, en me tendant un élui d'argent garni de grosses cigarelles.

Cette offre acheva de me vaincre. |

— Écoute, Alexis, reviens chez-moi! proposa-t-il. Cette année-ci, j'ai Pour Quarante nulle roubles de

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