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Se
h travaux à la Foire, comprends-tu? Je t'installerai à . la Foire: tu me serviras de surveillant; tu recevras . les matériaux, tu veilleras à ce que tout soit sur place en temps voulu, tu auras l'œil sur les tâche- rons pour qu'ils ne me volent pas; sommes-nous
d'accord? Tu auras cinq roubles par mois et cinq kopecks pour ton diner! Ma mère et ma femme
n’ontrien à te dire; tu t'en vas le matin, tu rentres le soir. Ne leur raconte pas que nous nous sommes
vus; viens tout bonnement dimanche, et ça s’arran- | gera....
Nous nous quittiämes Dons amis; il me serra la main et même il me fit encore signe de loin en
agilant amicalement son chapeau.
Quand ] ’annonçai à l'atelier que.je m'en allais, 1l y eul tout. d'abord une explosion de regrets très Matteurs pour moi; Pavel surtout était one
Lu oyons, réfléchis, me dit- il d'un ton de blîme; comment PANNES tu vivre avec toutes sortes de rustres après avoir vécu avec nous?.. . Des charpentiers, des peintres. Oublies-tu le Deus : « Un
curé ne se fait pas bedeau. »
Jikharef grommela :
— Le poisson cherche les endroits les plus pro-
fonds et les jeunes gens où ça va le plus mal...
Les adieux que me firent les artisans furent tristes.
— Bien sûr, il faut essayer ceci et cela, déclara Jikharel, tout blèmi par les excès de la veille: il faut s’accrocher à quelque chose, n'importe à quoi .
— Et pour toute la vie, ajouta Larionytch à a NO IX. k
Mnis je femtais qu'ils parlaient avec effort. et
comme per devoir: le lien qui m'attachait 4 eux
semblait brusquement rompu.
Rien n’était changé, les icônes inachevées étaient |
appuyées aux murs et comme on ne travaillait plus à la lumière depuis longtemps, les globes de verre avaient été collés au plafond; une couche grise de poussière.et de suie les recouvrait. Ce tableau est
si fortement gravé dans ma mémoire qu’en fermant |
les Yeux, je revois encore aujourd’hui le sous-sol,
les tables, les godets à couleur sur les tablettes
des fenêtres, les gerbes de pinceaux avec leurs su pports, les icônes, le seau aux lavures dans le coin,
sous le lave-mains de cuivre qui ressemblait à |
un casque de pompier, et le pied nu de Gogolef
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qui pendait de la soupente, bleu comme celui d'un
noyé.
on aime à prolonger les instants mélancoliques: quand ils se quittent, les gens semblent célébrer un service funèbre.
Comme je montais pour dire adieu à la patronne, je me heurtai dans le corridor à sa nièce: elle me demanda :
— Tu t'en vas, à ce qu’il paratt.…
— Oui! |
— Si tu n'étais parti de plein gré, on t’aurait Chassé, m’annonça-t-elle.
La patronne, un peu éméchée, me dit:
— Âdieu, que le Ciel t'accompagne! Tu es un vilain garçon, un insolent! Pour moi, je ne t'ai rien Vu faire de mal, mais ils disent tous que tu es un vilain garçon! di) |
J'aurais voulu m’en aller bien vite, mais en Russie
PC
Et soudain, elle se mit à pleurer et déclara entre ses larmes :
— S'il était vivant, mon défunt, mon cher mari, ma chère âme, il t'aurait savonné les oreilles, À aurait allongé une gifle... Mais il ne t'aurait pa renvoyé... Aujourd'hui, tout va autrement, dès que ça cloche un peu, on vous chasse! Où iras-tu, pauvre petit, où trouveras-lu un asile?
Je suis de nouveau chez mon ancien patron L'appartement Où vivait la reine Margot esl OCCU pé Maintenant par une nonr..reuse famille : cinq jeunes filles, toutes plus jolies les unes que les autres, et deux lycéens; ils me donnent des livres. Je dévore Tourguénief et je suis ravi : en lui tout est compréhensible, simple, d'une transparence automnale,
ses héros sont nobles, et tout ce qu'il décrit avec
tant d'indulgence est grand et bon. a Je lis le Bours de Pomialovsky' et je suis étonné; comme cela ressemble à notre existence à l'atelier! je la connais si bien la désespérance de l'ennui qui se transforme en frénésie sauvage. Jamais à lire les-livres russes: j'y sentais tou jours quelque chose de mélancolique et de fumi
nd
Pier comme si les sonneries du grand carême se $ fussent cachées et figées entre leurs pages; j’ouvrais - à peine le volume qu'elles se mettaient aussitôt à . tinter doucement.
Les Ames mortes de Gogol ne me séduisirent pas, pas plus que les Mémoires de la Maison des morts de Dostoïevsky; les Ames mortes, la Maison des Morts, . la Mort, Trois morts, l’'uniformité des titres arrêtait involontairement mon attention et me causait une . vague antipathie pour ces livres. Le Signe des Temps, Pas à pas, Que faire? la Chronique du village de |: Smouryné me déplurent comme tous les ouvrages de
| ce genre.
En revanche, Dickens et Walier Scott m’enchantèrent ; je lus ces auteurs avec le plus grand plaisir, reprenant deux ou trois fois de suite le même ouvrage. Les livres de Walter Scott me faisaient . penser à une messe pompeuse dans une riche église; c’est un peu long et traïnant, mais toujours solennel. Dickens est resté pour moi l'écrivain . devant lequel je m'incline; il a atteint au suprême degré l’art difficile de faire aimer les gens.
Le soir, toute une bande de jeunes gens se rassemblait le perron de la maison : les frères K.. leurs sœurs, des adolescentes; Semachko, un lycéen au nez en Din de marmite; parfois venait mademoiselle Ptizyne, la fille d’un fonctionnaire important. On RASIAIt de littérature, de poésie : ce thème m'était familier, j'avais lu plus qu'eux tous. Mais en général, ils me racontaient des incidents du lycée, se plai- gnaient de leurs professeurs: en les écoutant, je me sentais pis libre qu'eux; j'étais surpris de leur
patience, mais pourtant je les enviais, car ils ét
diaient.…
Mes camarades étaient plus âgés que moi; cependant je me faisais l’effet d’être plus vieux, plus müri et expérimenté; j'en éprouvais Di ne embarras; j'aurais voulu me sentir plus rapproché d'eux. Je rentrais tard le soir, couvert de poussière et de boue,
tout à mes impressions si différentes des leurs, en :
vérité, assez banales. Les garçons parlaient beaucoup dés jeunes filles, ils s’'amourachaient tantôt de
June, tantôt de l’autre, et essayaient de composer
des vers; souvent, on avait recours à mOi; je m'exerçais volontiers à la versification, trouvant les rimes sans difficulté; mais, je ne sais pourquoi, mes
poésies prenaient toujours une tournure humoris-
tique et mademoiselle Ptizyne, à qui elles étaient généralement dédiées, y était invariablement com-
parée à des légumes, à un oignon.
Semachko grondait :
— (Ça, des vers? ul Ce sont. des > clous de souliers.
Dion de ne me laisser dépasser ( en rien, je
m'amourachai aussi de mademoiselle Ptizyne. Je ne
me rappelle pas comment je manifestai ce sentiment,
mais la fin de l’idylle fut lamentable. Sur l’eau sta- |
gnante et verte de l'étang Zviézdine flottait une planche et je proposai à la jeune fille de la promener sur cette embarcation UMPrOVIRÉS Elle acquiesça, j'amenai la planche à la rive, j'y montai: elle me supportait fort bien. Mais quand la jolie enfant, en
fraîche toilette tout ornée de rubans et de dentelles, È se plaça avec grâce à l’autre extrémité at que je 4
Le #4
EN GAGNANT MON PAIN . 290 repoussai fièrement l’esquif du rivage avec un bâton, la maudite planche céda sous notre poids, et la jeune fille fit un plongeon. Héroïquement, je la suivis et la ramenai bientôt au bord. L’effroi et la! bourbe verte avaient anéanti la beauté de ma dame. ! Me menaçant de son poing mouillé, elle me criait : — Tu as fait exprès de me noyer!
Elle ne voulut pas croire à la sincérité de mes intentions et me traita dès lors avec hostilité. Ma rentrée chez mes patrons ne fut pas plaisante. 14 La vieille était toujours mal disposée envers moi; la . ; jeune dame me considérait avec méfiance. Victor, | qui était devenu encore plus rougeaud, grâce à ses taches de rousseur, bougonnaït tout le monde. Le patron avait une telle quantité de projets à dessiner qu'il ne parvenait pas à les exécuter même avec son frère; il demanda à mon beau- “père de venir les aider.
D Un jour, je revins de la Foire de bonne heure, vers cinq heures, et en pénétrant dans la salle à manger, ke ‘aperçus, installé à la table à côté du patron, l’homme que j'avais toialement oublié : mon beau-père. I me tendit le main.
— Bonsoir! | Je restai muet de del le passé s’enflamma soudain en moi comme un incendie et me brüûla le cœur. | ) > —ÏIla eu peur! s’exclama le patron.
4 __ Lebeau-père mesouriait; dans son visage décharné, » ses yeux sombres s'étaient agrandis ; il était comme :
ER, Se
… 4. Voir Ma Vie d'enfant.
| écrasé et fripé. Je glissai ma main dans ses 8 doigts minces et fiévreux.
. — Alors, nous nous rencontrons de tn. dit il en toussotant.
Je sortis, privé de force comme si on m'avait battu. : Entre nous s’établirent des rapports mal définis et prudents; il me disait vous et me parlait comme à
l'un égal.
— Quand vous irez à l'épichre) achetez-moi, s'il vous plaît, un quart de tabac Laferme, du papier à cigarettes Victorson et une livre de saucisson.
L'argent qu'il me donnait était toujours Fa gréablement réchauffé par sa main brûlante. À n’en pas douter, il était tuberculeux et n’avait plus longtemps à vivre. [l le savait et disait d’un ton paisible, en effilant sa petite barbe noire et pointue :
— J'ai une maladie presque incurable. D'ailleurs, si l’on consomme beaucoup de viande, on peut se guérir. Peut-être guérirai-je… :
Il avalait des quantités incroyables de nourriture: il mangeait et fumait, n’abandonnant la cigarette que pendänt les repas. Tous les jours, je lui achetais de la charcuterie, du jambon, des sardines: mais la sœur de grand'mère assurait avec une malveillance dont j'ignorais la cause :
— On ne peut pas nourrir la mort avec de: Horsd'œuvre, on ne peut pas la tromper, la mort, oh non!
Les patrons traitaient mon beau-père avec une sollicitude outrageante; on lui conseillait sans cesse tel ou tel remède, mais on se moquait de lui dès qu'il était absent :
— Ce grand seigneur! Il faut enlever les miettes
Quel maniaque!
qui tratnent sur la table, il prétend qu’elles attirent les mouches, disait aigrement la jeune femme.
Et la belle-mère continuait :
— Oh oui, un grand seigneur! Son veston est tout élimé, il est tout luisant, et il ne cesse de le brosser!
Et le patron ajoutait comme pour les consoler :
— Patientez, les poules, il mourra bientôt!
Cette attitude stupide et hostile des bourgeois envers le noble me rapprocha involontairement de mon beau-père.
Étouffant dans cet entourage, il ressemblait à un poisson placé par le hasard dans un poulailler; comparaison stupide, comme l'était toute cette vie...
Je me mis à découvrir en lui des traits de caractère pareils à ceux de « Bonne Affaire », l’homme que je n'oublieraijamais”;je parais celui-ci etla reine Margot de tout ce que les livres me donnaient de meilleur:
c’est à eux que je consacrais ce que j'avais de plus
pur en moi, toutes les fantaisies engendrées par la lecture. Comme « Bonne Affaire », mon beau-père était un homme étrange qu’on n’aimait pas. Il traitait tout le monde dans la maison de la même manière:
jamais il ne parlait le premier; il répondait aux questions avec une politesse et une concision particu-
oh lières. J’aimais beaucoup à l’entendre quand il don-
nait des conseils au patron: courbé en deux sur la table, tapotant d’un ongle sec le papier épais, il expliquait avec calme :
l 1, Voir Ma Vie d'enfant.
— Jci, il est indispensable de relier les poutrelles par une clef de voûte. Ainsi la force de pression sera répartie sur les ne autrement les poutrelles céderaient. |
— C'est vrai, que le diable 1 emporte murmurait le patron.
Et sa femme lui disait an Maximof était sorti : : a
— Je suis étonnée de ce que tu te laisses faire la leçon de la sorte! : Ro
Ce qui agaçait tout particulièrement Lx jeune une,
c'était de voir mon beau- “père se brosser les dents après le souper, et se rincer la Lou en faisant saillir sa pomme d'Adam.
Parfois, il venait me rejoindre au corridor: je / dormais sous l’escalier du grenier et je lisais assis sur une marche en face de la fenêtre. |
— Que lisez-vous? demanda
Je montrais le livre.
Il jetait un coup d’œil sur le titre :
— Je crois l'avoir lu. Voulez-vous fumer?
Nous fumions, en regardant par la fenêtre dans la cour malpropre; il reprenait :
— C'est bien dommage que vous ne puissiez étudier: VOUS avez, je crois, des capacités.
— Mais j'apprends, je lis.
— C'est insuffisant, il faut une école, une méthode. #
J'avais envie de lui dire :
— Vous, monsieur, vous avez eu école et méthode
…. quel est le résultat?
a comme s'il eût soupçonné mes D nsete il ajoutait :
sm Onand on a du caractère, l’école vous déve- loppe beaucoup. Seuls Les gens très instruits peuvent “vancer dans la vie.
Une fois, il me nb :
— Vous feriez mieux de vous en aller d'ici; je ne vois aucun sens et aucun profit pour vous à ce que
| vous y restiez.…
N (le
nie
— Les ouvriers me plaisent...
—. Ah... Et par quoi?
— Ils sont intéressants.
! — Peut-être.
Un autre jour, il dit : |
— Quel fumier, en réalité, que nos patrons, quel fumier!
Je me rappelai où et comment ma mère avait | prononcé ce mot et je m’écartai involontairement de Jui. Il me demanda en souriant:
— Vous ne le croyez pas ?