‹ En gagnant mon painChapitre 24 sur 29 · OU · texte numérisé non relu

OU

— Oui... Je le vois.

— Pourtant, le patron me plaît...

— Lui, c’est peut-être un brave homme... mais ‘il est ee

J'aurais voulu parler littérature avec lui, mais il

n’aimait pas les livres; à Done reprises, il me

donna ce conseil :

— Ne vous enflammez pas: les livres dénaturent tout dans un sens ou dans un autre. La plupart des gens qui écrivent sont des hommes comme notre . pätron... des médiocrités.…

Parfois, il restait longtemps assis à côté de moi, sans prononcer un mul, se conlentant de toussoter

304 EN GAGNANT MON PAIN et de fumer sans arrêt. Ses beaux yeux brûlaient avec une flamme inquiétante. Je le regardais à la dérobée et j'oubliais que cet homme qui mourait si honnêtement, si simplement, sans se plaindre, avait | été jadis très cher à ma mère et qu’il l'avait offensée. Je savais qu’il vivait avec une couturière et je pensais à cette femme avec une pitié mêlée de surprise. . Comment n’était-elle pas dégoûtée d’étreindre ce corps décharné, d’embrasser cette bouche d’où sortait ! une odeur de pourriture? Comme « Bonne Affaire », : le beau-père énonçait parfois à l’improviste des propos ! sans lien, qu'il tirait de son propre fonds. | . —dJ’aime les chiens courants: ils sont bêtes, mais beaux. Les belles femmes sont souvent stupides. Non sans fierté, je pensais: 1 « Si tu connaissais la reine Margot! » 1 — Tous les gens qui habitent longtemps au même | endroit finissent par avoir le même visage, dit-il une ! fois. ne 1 Je notai cette observation dans mon cahier.

J'attendais ces sentences comme des aumônes:

‘j'aimais à entendre ces associations de mots si remar- 1 quables dans une maison où l’on parlait une langue | incolore, ossifiée dans des formes désuètes et monotones. | ; 1 Le beau-père ne fit jamais allusion à ma mère; je . crois même qu'il ne prononça jamais son nom. Je ! lui en fus reconnaissant; j’éprouvai pour lui, de ce | fait, un sentiment proche du respect. 1 Une fois, je le questionnai sur Dieu: je ne me À rappelle pas au juste en quels termes; il me jeta un : coup d’œil et dit très paisiblement : 4

EN GAGNANT MON PAIN 305 — Je ne sais pas, je ne crois pas en Dieu.

Je me souvins de Sitanof et je me mis à parler de lui; le beau-père, après m'avoir écouté avec attention, répondit du même ton tranquille : |

— Il discute, et ceux qui discutent croient tout de même en quelque choëe... Moi, je ne crois pas, tout simplement!

— Mais est-ce possible? \

— Pourquoi non? Vouslevoyezbien, jenecrois pas!

Je voyais surtout une chose : il se mourait. Je ne le plaignais pas, mais je ressentis pour la première fois un intérêt naturel et aigu pour ce moribond de demain, pour le mystère de la mort. à

Un être est assis à côté de moi, il me frôle le genou, il respire, il pense; il parle de tout, comme quelqu'un qui a le pouvoir de juger et de décider; je trouve en lui un appui qui m'est nécessaire, quelque chose de bon et de protecteur. C’est un être d'une complexité inconcevable, le réceptacle d’un tourbillon continuel de. pensées; quelle que soit mon attitude envers lui, il est une partie de moi-même, il vit en moi, je pense à lui et son âme se mêle à mon âme. Demain, il disparaîtra tout entier, tout entier, avec tout ce que renferme sa tête et son cœur, avec tout ce que je crois pouvoir lire dans ses beaux yeux. Quand il disparaîtra, un des liens vivants qui me rattachent au monde se brisera; il ne restera que le souvenir, un souvenir précis que rien ne pourra altérer ou effacer. Quant au corps mortel, il va se transformer et disparaître!

Mais plus haut que les pensées, il y a la Cause des Causes, la Cause première, inaccessible en son

eo

essence, qui nous tourmente et nous pousse à crier désespérément : Pourquoi? Fo

= Je crois que je vais bientôt m'aliter, dit le beau-père, un jour où la pluie tombait. Quelle stupide faiblesse! ;

» Et je n’ai envie de rien. |

Le lendemain soir, après le thé, il enleva avec un soin particulier les miettes de pain qui restaient sur la table et sur ses genoux, il Paraissait écarter de lui quelque chose d’invisible: la vieille patronne le regarda en dessous et chuchota à sa bru :

— Regarde, il se nettoie, il lisse ses plumes!

, Le surlendemain, il ne vint pas travailler ; la sœur de grand'mère me remit une grande enveloppe blanche, en ajoutant : ù

— Tiens, on l’a apportée hier, vers midi, mais j'ai oublié de te la donner. C'était une mignonne petite femme; quant à dire s'il y & parenté entre

. Vous, je n’en sais vraiment rien!

L'enveloppe contenait une feuille de Papiér au timbre de l'hôpital et portant ces mots écrits en grosses lettres : 1e ARS

« Si vous avez un moment de liberté, venez me voir. Je suis à l'hôpital Martynof. E. M. » |

Le lendemain matin, j'étais à l'hôpital, assis sur, le lit du beau-père; il était plus long que le matelas!

et ses pieds, en chaussettes grises tirebouchonnées,

émergeaient entre les barres du lit. Ses beaux yeux erraient vaguement vers les murs jaunes; ils s’arrétèrent sur mon visage et sur les petites mains de la jeune fille assise à son chevet. Elle avait mis ses mains sur l’oreiller, et contre les doigts, Maximof,

la bouche ouverte, se frottait la joue. La jeune fille, | bien rondelette, était vêtue d’une robe ‘noire très simple; des larmes roulaient lentement sur son visage ovale; ses yeux bleus mouillés ne se détachaient pas de la figure émaciée du beau-père, de son

grand nez devenu plus aigu, de sa bouche noire. — Ïl faudrait un prêtre, chuchota-t-elle, et il n’en

veut pas, il ne comprend rien.

Et, enlevant ses mains de dessus l’oreiller, elle

les serra contre sa poitrine comme si elle priait.

Pendant un instant, le beau-père revint à lui, regarda au plafond, prit un air grave et sembla se | rappeler quelque chose, puis il tendit vers moi 5a main décharnée : |

— Vous? Merci. Voilà, vous voyez... Je me sens.

tout drôle.

Fatigué par l'effort, il ferma les yeux; je caressai

ses longs doigts glacés, aux ongles bleus; la jeune

fille demanda à mi-voix :

__ Je vous en prie, permettez qu’un prêtre... I murmura quelques mots inintelligibles et se tut. Puis, sa bouche s’ouvrit plus grande et soudain il

| poussa un cri rauque; il s’agita sur sa couche, reje-

tant la couverture, cherchant autour de lui; la jeune fille se mit aussi à crier et cacha sa figure dans

l'oreiller froissé.

Le beau-père trépassa et son visage s’embellit aussitôt. | Je sortis de l'hôpital en soutenant la jeune fille.

… Elle chancelait comme une malade et pleurait. Elle tenaitun mouchoir pelotonné en boule qu’elle appir-

eut : : , quait sur ses Yeux: elle Fenroulait toujours plus

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fort et le regardait comme si c’eût été son cieux, son dernier trésor. i | Soudain elle s'arrêta, se serra contre moi ét dit d'un air désolé: Arr 1 n'a même pas vécu jusqu’à l'hiver... ah!.

mon Dieu, mon Dieu! :

Elle me tendit une main mouillée par les larme

— Au revoir. Il vous aimait beaucoup. On l’enterre demain. | $

— Puis-je vous accompagner jusque chez vous?

Elle jeta un coup d’œil autour d'elle. | — Non, merci! Il fait encore Jour. 4 Du coin d’une ruelle, je la regardai s'éloigner : . elle marchait lentement comme quelqu'un qui n’est y pas pressé et que personne n'attend. ss C'était au mois d'août, les feuilles d commençaient déjà à tomber. 1 Je n’eus pas le temps d'accompagner le beau-père . au cimetière et je ne revis jamais la jeune fille...

. ] À es arbres |

Tous les matins, à six heures, je m'en allais au

travail, à La Foire. Des gens intéressants m'y atten-

daient : le charpentier Ossip, travailleur habile et prompt à la réplique; avec ses cheveux gris il ressemblait à saint Nicolas; Efimouchka le couvreur bossu ; le maçon Piotre, un homme songeur et pieux qui rappelait aussi un saint; le plâtrier Grigory Chichline, un beau garçon aux yeux bleus, à la barbe dorée, tout rayonnant de bonté.

Je connaissais ces gens depuis ma rentrée chez le dessinateur; le dimanche, ils arrivaient, dignes, graves, avec des paroles aimables qui m'étaient

nouvelles. Tous ces robustes gaillards me semblaient, alors facilement déchiffrables et foncièrement bons. Chacun d'eux était intéressant à sa manière; tous se distinguaient avantageusement des bourgeois fripons, . méchants et alcooliques du faubourg de Kounavine.

Le plâtrier Chichline me plaisait plus encore que .

— C'est trop tôt pour toi; notre besogne est

ses compagnons ; je demandai même à faire partie de son équipe, mais il me répondit par un refus: il déclara en grattant d’un doigt blanchi son sourcil doré : | ot pénible; attends encore un an ou deux... |

Puis, hochant sa belle tête, il demanda :

— Tu n'es pas heureux? Eh bien, ça ne fait rien, | domine-toi, prends patience, alors tu supporteras |

ton sort!

Je ne sais pas ce que ce conseil m'a rapporté de :

bon, mais je me le rappelle avec gratitude.

Tous ces tâcherons venaient chez mon patron … chaque dimanche matin; ils se plaçaientssur les il

bancs tout autour de la table de la cuisine et, dans l'attente, ils tenaient des discours intéressants. Le patron les recevaitavec une gaîté bruyante et serrait leurs robustes mains; on s’asseyait au vestibule.

Les factures et les liasses de billets apparaissaient: k les hommes étalaient sur la table leurs-notes et :

leurs calepins usés; on établissait les comptes de la semaine, 7 4

Tout en plaisantant et en babillant, le patron ue essayait de les duper, et eux s’efforçaient de le . frauder; parfois, ils se querellaient avec colère, :

mais la plupart du temps, ils riaient amicalement.

— Eh, brave homme, tu es né coquin! disaient *

les hommes au patron. | | | Il répondait avec un petit rire embarrassé :

— Et vous autres, les lapins, vous êtes fripouilles 4

aussi |

— Mais ça ne se peut pas autrement, patron!

avouait Efimouchka.

Et Piotre ajoutait avec gravité :

— On vit de ce qu’on vole, et ce qu’on gagne, c'est pour Dieu et pour le tzar..

— J'ai moi aussi envie de vivre, répondait le

| patron en riant.

Ils l’approuvaient.… Grigory Chichline, appliquant des deux mains sa

belle barbe sur sa poitrine, proposait d’une voix

chantante :

— Camarades, faisons les affaires proprement, sans tromperie. Quand on vit honnêtement, on est

si bien, si heureux, n'est-ce pas? Nous sommes tous frères, hein?

Ses yeux bleus se fonçaient, s’attendrissaient et

devenaient humides; en ces instants-là, il était | d’une beauté, d’une bonté extraordinaires; sa

demande semblait troubler tout le monde et chacun

4 détournait la tête avec embarras.

Après quelques réflexions philosophiques, on

| recommençGait à essayer de se filouter les uns les

autres; les comptes arrêtés, les hommes lassés et suants s’en allaient au café prendre du thé, et invi. taient le patron à les y accompagner.

À la Foire, je devais veiller à ce que ces tächerons

ne dérobassent ni les clous, ni les briques, ni les plan- |

ches; en plus de sa besogne chez mon patron, chacux d'eux entreprenait différents travaux et s’efforçait

d'enlever sous mon nez quelque chose qui püt servir.

Ils m’avaient accueilli en ami et Chichline avait

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