US
LA
— Tu te rappelles, tu m’as demandé de te prendre dans mon équipe. Et maintenant regarde où tu as grimpé; tu vas être mon chef, hein?
— Eh bien, eh bien, veille et surveille, et que Dieu te conserve! plaisanta Ossip.
Piotre murmura avec mécontentement :
— On envoie un jeune blanc-bec pour diriger de vieux rats...
Mes fonctions m’embarrassaient cruellement :
j'avais honte vis-à-vis de ces gens: il. me semblait que seuls, ils savaient quelque chose de très beau,
de très mystérieux, et moi, je devais les considérer
comme des voleurs et des trompeurs. Les premières
journées me furent pénibles : Ossip s’en aperçut
bientôt; il me dit en tête à tête : | — Écoute, mon garçon, ne fais pas de zèle, ça ne
sert à rien, comprends-tu?
€ e e # e e e ae Évidemment, je ne compris pas, mais Je sentis
que le vieillard voyait la stupidité de ma situation
et très vite, nous nous liâmes d'amitié. s
Dans un coin, à l'écart, il me confiait:
— Le plus grand voleur parmi nous, si tu veux le savoir, c'est le maçon Piotre: il est rapace et sa famille est nombreuse. Ne le quitte pas de l’œil, tout lui est bon; il ne dédaigne rien : une livre de clous, une douzaine de briques, un sac de chaux, tu peux tout lui offrir. Et cependant, c’est un brave homme, un dévot, il a été à l’école, il a des principes, mais il aime à chaparder. Efimouchka, lui, ne vit que pour les femmes; il est paisible et il ne te nuira jamais. Ce n’est pas une bête: les bossus sont tous intelligents. Grigory Chichline est timbré: le bien
d'autrui ne le tente point, il donnerait plutôt du sien. Il ne travaille pas mal du tout et chacun peut
. le duper; lui, il ne pourrait duper personne! Il vit
sans réflexion.
Ossip me regarda comme de loin et me dit des
| paroles mémorables.
— Oui, il est bon. Être bon, c’est ce qu’il y a de
| plus facile pour les paresseux; la bonté, mon | garçon, ça ne demande pas d'esprit.
— Et alors, toi?
Ossip sourit et répondit :
— Moi, je suis comme la jeune fille du conte :
« Quand je serai grand'mère, je parlerai de moi. » Attends jusqu'alors. Qu ta propre raison seule
découvre ce que je suis; cherche-moi!
Il me semblait que Piotre le maçon était l’homme
le plus honnête et le plus loyal. Il parlait de tout en termes brefs et convaincants ; sa pensée se portait de préférence sur Dieu, l'enfer et la mort.
— Ah! frères et camarades, on a beau se démener,
on peut espérer ce qu'on veut, mais personne
n’échappera au liceul et à la tombe!
Il avait constamment des maux de ventre: il arri-
ait parfois qu’il ne pouvait rien manger; même un
minuscule morceau de pain lui causait des souffrances atroces et d’abominables nausées.
Efimouchka le bossu me semblait aussi honnête
et bon mais toujours ridicule, parfois benêt, souvent
même insensé. Il ne cessait de s’éprendre de toutes sortes de femmes et il parlait de toutes dans les mêmes termes :
— Je te le dis franchement : ce n’est pas une femme, mais une fleur dans de la crème, ma parole!
Quand les alertes filles de Kounavine venaient laver les planchers dans les boutiques, Efimouchka descendait du toit, se plantait dans un coin et ronronnait, la bouche fendue jusqu'aux oreilles, les yeux mi-clos.
— Eh! quelle solide gaillarde le Seigneur m'’a
amenée! Quelle Joie est descendue jusqu’à moi? Ah!
quelle belle fleur dans de la crème! Comment vais-je remercier le ciel pour un cadeau pareil? Une beauté comme ça me fait vivre et m’incendie!
D'abord les femmes riaient de lui et se criaient l’une à l’autre :
— Regardez donc le bossu qui brûle et se fond! Qu'il est drôle!
Les lazzi ne touchaient point le couvreur: son visage aux pommettes saillantes prenait un air
endormi; il parlait comme s’il eût rêvé; ses paroles douces coulaient en un torrent capiteux et les femmes :
sen grisaient visiblement. A la fin, l’une des plus âgées disait avec étonnement à ses Cana -
— Écoutez donc comme il roucoule, cet homme, un jeune ne ferait pas mieux!
— Îl chante comme un oiseau.
— Ou comme un mendiant à la porte de l’église
Mais Efimouchka ne ressemblait pas à un pauvre; il se tenait ferme comme une souche noueuse: sa voix se faisait toujours plus persuasive et ses paroles plus séductrices; les femmes l’écoutaient en silence.
En effet, il semblait se fondre en un discours cares- *
sant qui donnait le vertige.
= PR OR me.
Et l histoire finissait ainsi : au moment du souper ou après le travail, il hochait sa tête anguleuse et pesante et disait à ses camarades :
— Eh bien, quelle bonne petite femme douce et agréable; c’est la première fois de ma vie que j’en| touche une pareille.
En racontant ses bonnes fortunes, Efimouchka ne se vantait point, il ne se moquait pas de sa victime,
comme les autres le faisaient toujours; il était heureux, reconnaissant et attendri; ses yeux gris s’écarquillaient de surprise.
. Ossip hochaiït la tête et s’exclamait :
— Ah! l’incorrigible coureur! Quel âge as-tu?
— J'ai D neue ans! Mais ce n’est rien.
Aujourd'hui, j'ai rajeuni de cinq ans, je me suis baigné dans de l’eau ue comme du. une rivière; je suis tout guéri; j'ai le cœur tranquille! Non,
. quelles femmes il y a par le monde, hein?
Le maçon répliquait sévèrement :
— Quand tu arriveras à la cinquantaine, tu verras, elles te seront amères et salées, tes vilaines huh tudes! |
— Tu n'as pas de vergogne, Efimouchka, soupirait Grigory Chichline.
Et il me semblait que le beau 0e enviait les
succès du bossu.
Chichline était marié, mais sa femme était restée à la campagne et il se mit aussi à regarder les laveuses de planchers. Elles étaient toutes d’abord
. - facile, chacune d'elles « faisait des heures en plus ».
Dans ce faubourg miséreux, ce genre de besogne supplémentaire était considéré comme un travail
: € semblable aux autres. Mais le beau paysan ne touchait pas aux femmes: il les regardait de loin avec un regard particulier comme s’il les plaignait ou se plaignait lui-même. Et quand elles commençaient, les premières, à coqueter avec lui, à l’enjôler, il s’en allait avec un petit rire embarrassé.
— Voyons, nigaud! le réprimandait Efimouchka. Peut-on perdre des occasions pareilles!
— Je suis marié! lui rappelait Grigory. ù
— Mais est-ce que ta femme le saura? |
— La femme le sait toujours quand on a été infidèle, il n’y a pas moyen de la tromper, elle! |
— Comment le saura-t-elle? ;
— Ça, je n’en sais rien, mais elle doit le savoir si elle vit honnêtement elle-même. Et si je vis honnèétement et qu'elle pèche, je le saurai.
— Comment? crie Efimouchka: mais Grigory répète tranquillement :
— Je l’ignore, mais je le saurai.
Le couvreur exaspéré fait un geste vague :
— Îl ignore par quel moyen, mais il le saura. Voilà, arrangez-vous! Büûüche!
DEEE MS PE A0T Per PE 7
SE De
SEE MNT pm rio
Le patron me donnait cinq copecks par jour pour ma nourriture; c'était insuffisant et J'avais toujours un peu faim. Les ouvriers s’en aperçurent et m'invitèrent à déjeuner et à souper avec eux: parfois,
les entrepreneurs m'invitaient à venir prendre le
mi qi
‘ AT ‘ef À:
thé au café. J’acceptais volontiers, j'aimais à me trouver en leur compagnié, à écouter leurs propos indolents, leurs étranges histoires; ma compétence en livres sacrés leur plaisait beaucoup.
— Tu as avalé des livres jusqu'à la gorge, tu ten es rempli la panse, disait Ossip en me regardant attentivement avec ses yeux de bleuet.
Il était difficile d’en saisir l'expression; il semblait toujours que ses prunelles fondaient et se. dissolvaient. |
— Garde ça bien soigneusement, ça 4e servira ; quand tu seras grand, va-t’en au couvent, pour consoler les gens par tes sermons... ou bien fais-toi missionnaire... pour discuter avec les hérétiques.
Ou bien fais-toi hérétique toi-même, c’est aussi un métier qui nourrit bien son homme. Quand
on a de l'intelligence, l’'hérésie elle-même vous nourrit...
Grigory rit avec embarras et Piotre marmotte dans sa barbe :
— Et les sorciers, ils ne vivent pas mal non plus; toutes ces sortes d’ des vivent bien.
Mais Ossip réplique aussitôt :
— Les sorciers ne sont pas savants, la science ne va pas aux sorciers...
Et il:me raconte cette histoire :
— Écoute, mon garçon : il y avait dans notre village un journalier appelé Touchka ; il était bête et misérable; il vivait comme la plume au vent, tantôt ici, tantôt là; il n’était ni fainéant ni travailleur. Un jour, ne sachant que faire, il partit en pèlerinage; pendant deux ans, il vagabonda; tout à
Coup, il reparut sous un nouvel accoutrement : les | cheveux très longs, un petit bonnet sur la tête, vêtu d’une courte soutane en peau de diable: il nous
regarda tous du haut de sa grandeur et nous répéta
sans s'arrêter : « Repentez-vous, maudits! » Et qui n'a quelque chose à confesser, surtout les femmes? Alors, tout a été pour lui comme sur des roulettes : Touchka put, à satiété, manger et boire: quant aux femmes, il n’eut pas lieu de se plaindre d'elles!
Le maçon l’interrompt avec colère :
— Mais l'essentiel est-il de manger et de boire?
— Qu'est-ce alors? | eut
— L'essentiel, ce sont les paroles! aussi la conscience... #2 SR
— Oh! je ne m’en suis pas autrement OCCupé; j'en ai moi-même de trop des paroles... et de la conscience. é ï
Le beau visage de Chichline prend un air austère; il peigne sa barbe avec ses doigts dont les ongles sont rayés de plâtre sec, et il chuchote mystérieux :
— Dieu est omnipotent dans toute créature: la conscience et tout l’être intérieur nous ont été : donnés par Dieu. ù J |
— Et les péchés?
— Les péchés viennent de la chair, de Satan. Les
péchés, c’est en dehors, comme la rougeole, rien de plus. Celui qui pèche le plus est celui qui pense le plus au péché; si on ne parle pas du péché, on ne pèche pas... La pensée du péché vient du diable, c'est le Souverain de la chair qui l'inspire…
Ces conversations me maintenaient dans un état
-. de tension perpétuelle et me causaient une vague
inquiétude. J'avais déjà lu bien des choses sur le moujick et j'avais vu combien le vrai paysan ressemblait peu à celui des livres. Dans les livres, il est toujours malheureux; bon ou mauvais, :l est très pauvre de mots et de pensées, il parle à peine de Dieu et des sectes de l’Église; il se préoccupe surtout de ses supérieurs, de la terre, de la justice et des cruautés de la vie. Il parle peu des femmes; s’il le fait, c'est avec affection et sans grossièreté. Pour le paysan vivant, la femme est une distraction, mais une distraction dangereuse; avec la femme, il faut toujours ruser, sinon. elle à le dessus et elle embrouille toute l’existence. Le moujick des livres est invariablement ou bon ou mauvais, sans mélange, sans nuances; dans la vie, les paysans ne sont ni mauvais ni bons. Même quand l’homme réel semble avoir vidé son sac, on sent toujours qu’il reste en lui quelque chose de bien intime, de bien personnel, et peut-être est-ce justement l'essentiel qu'il tait et cache au fond de son âme.
Maintenant Ossip parle :
— On dit que les maîtres sont des étrangers pour le paysan. Ce n’est pas vrai. Nous sommes de même essence que les maîtres, seulement, nous sommes tout en bas. Le noble, il apprend dans les livres, et moi à coups de bâton; son derrière est plus blanc que le mien, voilà toute la différence. Non, mes enfants, c’est le moment que le monde vive d’une autre manière: il faut abandonner, lâcher toutes as fariboles. Il faut que chacun se demande : « Qui
suis-je? Un être humain. Et l’autre, qui est-il? Un être humain aussi. » Alors quoi? Dieu exigerait-il de lui su de moi un impôt différent? Non, nous sommes tous égaux devant Dieu... Il faut que nous “#vons égaux dans le vie. |
>< Re —
un. eo le PERS
r RSR RSR À Re en PRES ETS CT PE ER Te
Se ri À
ES nr ans à à
En hiver, il n’y avait presque pas de travail à Îa Foire; en revanche, à la maison, j'étais chargé ‘comme auparavant d’une foule de petites besognes : elles absorbaient la journée tout entière, mais je disposais de mes soirées. De nouveau, je lisais à haute voix aux patrons, des romans qui ne me plaisaient pas, publiés dans divers journaux; mes nuits
. étaient consacrées à la lecture de bons livres et à des essais de versification.
Un dimanche, pendant que les femmes étaient aux vêpres, le patron, un peu souffrant, resta à la maison et me dit :
— Victor raconte que tu composes des vers,
wi Péchkof, est-ce vrai? Lis-m’en quelques-uns.
Je n’osai refuser; je lus quelques pièces; visiblement, elles ne plurent pas au patron; cependant, il m'encouragea 3 ;
— Continue, continue! Peut-être deviendras-tu un Pouchkine. As-tu lu Pouchkine? ;
Peut-on enterrer un lutin?
Peut-on marier une sorcière?
» À son époque, on croyait encore aux lutins ;
lui, bien sûr, n’y croyait pas, il plaisantait, tout simplement. Oui, oui, mon ami, fit-il d’un ton
pensif, tu aurais dû étudier, mais c’est trop tard.
Le diable sait comment tu t’en tireras… Cache bien
ton cahier; si les femmes s’en mêlent, tu n’auras plus la paix... Elles aiment ça, les femmes, ça les prend au cœur.
Depuis quelque temps, le patron était devenu pensif et moins bruyant; sans cesse, il Jetait autour de lui des regards craintifs et les coups de sonnette
l'effrayaient. Parfois, il s’irritait pour des futilités,
invectivait contre tout le monde, s’enfuyait de la maison et rentrait très tard, complètement ivre. On sentait que quelque chose avait troublé sa vie et déchiré son cœur, mais il gardaït son secret. k Le dimanche, depuis le diner jusqu’à neuf heures, j'allais me promener; le soir, je m’arrétais dans un café de la rue Jamskaia. Le patron, gros homme toujours en sueur, aimait passionnément le chant: les chantres de presque toutes les églises le savaient et se rassemblaient chez lui; il leur offrait de l’eaude-vie, du thé, de la bière en récompense de leurs chœurs. Les chantres, presque tous des Ivrognes fort peu intéressants, donnaient du gosier sans entrain, sans goût, uniquement pour payer leur écot.
Comme les dévots ivrognes estimaient que le café 4
Lo AS
| n'était pas un iocal convenable pour écouter les hymnes religieux, le patron les invitait parfois à . passer dans sa chambre; je n’entendais alors les : mélodies qu’à travers la porte. Fréquemment des amateurs, artisans ou paysans s’unissaient aux pro- fessionnels; le patron allait lui-même en ville à la . recherche des choristes, s’informant des belles voix, - aux jours de marché, parmi les campagnards arrivés des environs, et il les conviait chez lui.
Le chanteur du jour s’asseyait près du buffet, . devant le fût d’eau-de-vie, sa tête se dessinait sur le . fond du tonnelet comme dans un cadre.
. Le meilleur chanteur, celui dont le répertoire me plaisait le plus, était le sellier Kléchof, un petit homme maigre, fripé, qui avait une mine de papier mâché et des mèches de cheveux roux; son nez volumineux et tordu brillait comme celui d’un mort; | ses yeux minuscules et endormis étaient immobiles. - Parfois, il les fermait, et sa nuque heurtait le fond du tonnelet; la poitrine bombée, d’une voix de ténor, il commençait avec un débit précipité :
Eh, depuis que le brouillard est tombé sur
Les champs dénudés et qu'il a voilé Les chemins lointains...
Il se redressait, s’appuyait au buffet, rejetait la tête en arrière, et continuait avec expression, les yeux fixés au plafond :
Eh, où irai-je, où irai-je, Où trouverai-je le large chemin ?.…
La voix manquait de puissance, mais elle était claire infatigable: elle dominait le brouhaha confus
du café comme une cloche d'argent; les paroles mélancoliques, les appels et les gémissements agissaient fortement sur tous ces hommes; les ivrognes :
eux-mêmes devenaient graves, ils contemplaient fixement la table, et mon cœur se brisait sous :
l'influence de cette musique,
Un silence d'église emplit le cabaret, et le chan- :
teur m'apparaît comme un bon prêtre. Il ne prêche
Pas, mais il prie de toute son âme, pour le genre : humain; il pense honnêtement, à haute voix, à toutes : les misères de la pauvre vie humaine. De toutes
parts, les hommes barbus le regardent; des yeux ingénus clignotent dans des physionomies de brutes ;
parfois quelqu'un soupire, et ce soupir souligne
bien la force victorieuse du chant. En ces moments-
là, il me semblait toujours que ces gens avaient vécu
d’une vie fatale, factice, et qu'ils connaissaient main- |
tenant la véritable vie.
Dans un coin, je voyais la grosse Lysoukha, une |
marchande cynique, qui se livrait à la débauche: elle écoutait, la tête rentrée dans ses énormes épaules et ses yeux de bête se remplissaient de larmes.
Non loin d'elle, le baryton Mitropolsky, un gail- ‘ 4
lard chevelu à l’air sombre, s'était effondré sur la
table: des yeux immenses brillaient sur Son Visage d'ivrogne; il regardait son verre d’eau-de-vie, le
prenait, le portait à ses lèvres et le posait de nouveau,
sans bruit, avec précaution: il ne pouvait plus boire. 4 Et tout le monde dans le cabaret ‘paraissait A recueilli comme si l’on eût prêté l'oreille à quelque .
chose de lointain et de très cher.
Lorsque Kléchof, la pièce achevée, se rassoyait ‘
1 modestement, le cabaretier lui servait un verre : d’eau-de-vie et disait avec un sourire de satisfaction : \ — C’est très bien. Quoique tu chantes moins que » tu ne déclames, tu es un artiste. Personne ne pourrait le nier.
Sans se presser, Kléchof vidait son verre, t{oussotait avec précaution et murmurait :
— Chacun peut chanter, s’il a de la voix, mais | personne ne sait aussi ion que moi interpréter le sentiment d'une romance.
— N’exagère rien, ne te vante pas ainsi!
— Celui qui n’a pas de quoi se vanter ne se vante k. pas! réplique le chanteur, toujours sur le même ton, . mais avec plus d’obstination.
. : —Tues fier et exalté, Kléchof! s’exclame le cabaretiér un peu dépité.
— Je ne mexalte pas plus haut que mon âme!
. Dans le coin, Mitropolsky maussade mugissait :
| — Qu'est-ce que vous comprenez au chant dé cé (1
vilain ange, pourriture êt moisissure qué vous êtes! Il était toujours en désaccord avec tout le monde; il discutait avec chacun, accusait les gens à tort et à travers, et presque tous les dimanches, les chantres l’en punissaient en le rouant de coups.
À Le cabaretier aimait les chants de Kléchof, mais ilne pouvait supporter l’homme lui-même. Il médisait de lui à toute occasion, et cherchait visiblement | à l’humilier, à le tourner en ridicule; les habitués du lieu et Kléchof lui-même s’en apercevaient bien. ù — Il est bon chanteur, mais trop susceptible; il faut lui former le caractère, disait le patron. Et ses hôtes de l’approuver :
— C'est vrai, il est orgueilleux! :
— {l'est fier de sa voix; il oublie qu’elle lui vient | de Dieu seul, et enfin, elle n’est pas phénoménale.… :
Le public complaisant répétait : |
— C'est vrai, il a plus de talent que d’organe.
Une fois, alors que le chanteur, fatigué, s’en était allé, le cabaretier suggéra à Lysoukha : .
— Cest toi, Lysoukha, qui devrais t’amuser un peu avec luï, le faire marcher. Ça ne te dérangerait | pas beaucoup!
— Si j'étais plus jeune, dit la femme en souriant. |
Bouillant et criard, le patron répondit :
— Les jeunes ne savent rien! Tu devrais ty mettre! J’aimerais à le voir tourner autour detoi! I] faudrait lui faire du chagrin; alors, il chanterait | encore mieux, hein! Occupe-toi de lui, Lysoukha, je : t'en serai reconnaissant! |
Mais elle refusa. Grande et corpulente, les yeux baissés, elle jouait avec les franges de son fichu et répétait d’une voix monotone et paresseuse : |
— Non, pour ça, il faut de la Jeunesse, Si j'étais plus jeune, hé! ça ne m'aurait pas génée.
Presque toujours, le cabaretier essayait d’enivrer Kléchof, mais celui-ci, après avoir exécuté deux ou trois morceaux et bu un verre pour chaque chanson, s'enveloppait soigneusement le cou avec une | écharpe tricotée, enfonçait sa casquette sur ses oreilles et s’en allait.
Souvent, le cabaretier dénichait d’autres amateurs pour les opposer au sellier: quand celui-ci avait chanté, le patron lui faisait de grands compliments et ajoutait tout excité :
— Ah! à propos, il y a encore une autre belle voix ici, aujourd'hui. Nous l’entendrons tout à l'heure.
Parfois, le nouveau venu possédait en effet un organe agréable, mais je ne me rappelle pas qu'aucun des concurrents de Kléchof ait jamais chanté avec autant de simplicité et de sentiment que ce petit artiste sans apparence.
— Oui, oui. murmurait le cabaretier, avec quelque regret, oui, en effet, ce n’est pas mall L'essentiel, c’est d’avoir de la voix; quant à l'âme.
Le public riait :
— Non, personne ne peut vaincre le sellier, on le voit!
Et Kléchof, examinant l'assistance sous ses sourcils roux et touffus, déclarait d’un ton calme et poli: — Vous perdez votre temps. Vous ne trouverez jamais de chanteur qui me dépasse, parce que mon talent me vient de Dieu.
— Tout nous vient de Dieu.
— Vous vous ruinerez en invitations, mais Vous n’en trouverez pas...
Le cabaretier s’empourprait et murmurait :
— On verra bien, on verra bien.
Et Kléchof insistait:
— De plus, je vous ferai remarquer que le chant n’est pas un combat de coqs.
— Mais je le sais bien! Pourquoi me harcèles-tu ?
— Je ne vous harcèle pas, je vous explique seulement que si le chant n’est qu’une distraction, il vient du Malin.
— Finis donc! Chante plutôt!
:— Je ne m’y refuse jamais, même quand je dors,
acquiesçait Kléchof.
Il toussotait et réecommençait à chanter.
Alors, toutes les petitesses, toute la mesquinerie des mots et des intentions, toute la vulgarité de ce cabaret, disparaissaient Comme par un miracle: le souffle d’une vie autre, rêveuse, pure, pleine d'amour et de mélancolie venait rafraîchir l’assistance.
J'enviais cet homme, je lui enviais intensément son talent, sa puissance sur les autres merveilleusement de ce pouvoir!
J'aurais voulu faire plus ample connaissance avec lui, converser sur toutes sortes de choses, mais je n'osais l’aborder: ses yeux blancs avaient une expression étrange, comme s'il ne voyait personne
devant lui. Et il avait en lui déplaisait et m’empéchait de l'aimer ; j'aurais pourtant voulu l’aimer même quand
il ne chantait pas.
Il m'était surtout pénible de le voir enfoncer sa cas-
quette sur ses oreilles, comme un vieillard, et envelopper son cou d’une écharpe rouge dont il disait -
— C'est ma petite qui me l’a tricotée, une jeune fille. | La Quand il ne chantait pas, il prenait un air bouffi et important, il frottait son nez et ne répondait aux interpellations qu’à Contre-Cœur, par monosyllabes. Une fois, Je m'assis à côté de lui et lui demanda
ne sais quoi; il répliqua sans même me regarder
— Va-t'en, garnement!
Le baryton Mitropolsky m'était infiniment plus sympathique; quand il venait au cabaret, il traver-
: il usait si
1 je
g LES TR u RER le NE en near SE Lo 5 DE es 2 EEE
quelque chose qui me
RÉ te PE Ce OMS MS
PET Se Per ons
pe MTL At
sait la salle du pas d’un homme qui porterait un \ lourd fardeau ; il poussait une chaise avec son pied . et s’asseyait, les coudes sur la table, sa grosse tête . ébourifiée appuyée sur les mains. Après avoir avalé - deux outrois verres, il graillonnait avec fracas; tout : le monde se tournait vers lui et il regardait Îles * assistants d’un air provocant, une toison de cheveux en broussaille retombant en désordre sur son visage __ boursouflé et bistré. |
— Que regardez-vous? Que voyez-vous? demandait-il soudain. | é Etses paroles résonnaient comme des détonations.
Parfois, on lui répondait :
— On voit le diable!
Certains jours il buvait sans mot dire et repartait sans avoir ouvert la bouche, en traînant lourdement les pieds. Je l’entendis maintes fois ser-
monner les gens, à la manière d’un prophète : — Je suis l’incorruptible serviteur de mon Dieu et je vous condamne comme Îsaie. Malheur à la
ville d’Ariel, car les fripons, les fornicateurs ÿ ont élu domicile dans la fange de leurs désirs immondes. Malheur aux routes maritimes ou terrestres, Car elles transportent en tous lieux de vils humains, c’est-à-dire vous, les ivrognes, les gloutons, le rebut de ce monde: vous ne comptez pas, maudits, et la terre elle-même vous rejettera de son sein. u * Sa voix faisait trembler les vitres, ce qui amusait beaucoup le public qui approuvait :
__ I] s'entend à en dégoiser, ce diable barbu!
Avec lui, il était facile de lier connaissance; il suf-
fisait de lui offrir une consommation. Il demandait
RS Co RCE RENE PR ES TT dE
RSR ES NN Ie
‘un flacon d’eau-de-vie et une portion de foie de bœuf au paprika, son mets favori, un mets qui brùûlait la bouche et les entrailles. Quand je lui demandai de me dire quels livres il fallait lire, il me répondit Coup sur Coup par une autre question :
— Pourquoi lis-tu ?
Mais, radouci par mon embarras, il ajouta d’un ton moins forcené :
— As-tu lu l’Ecclésiaste?
— Oui.
— Eh bien, relis-le. Et rien d’autre. Il contient toute la sagesse du monde; seuls les ânes bâtés ne le comprennent pas, c’est-à-dire que presque personne ne le comprend... Qu'est-ce que tu es?
Chantre?
— Non.
— Pourquoi pas? Il faut chanter. C’est l’occupation la plus stupide. |
Son attitude envers Kléchof était tout à fait bizarre : il écoutait chanter le sellier avec. un plaisir évident, parfois même avec un sourire amical; mais il ne cherchait pas à faire sa connaissance et parlait de lui avec une brutalité méprisante :
— C'est un animal! Il sait souffler, il comprend ce qu'il chante, et pourtant c’est un âne, le fond de
‘sa nature est d’un âne.
: J’aurais voulu causer avec lui quand il était à
jeun, mais à jeun, il ne faisait que mugir en regar-
dant le monde avec des yeux vagues et angoissés.
On racontait que cet homme, perpétuellement ivre, |
avait fait ses études à l’académie de Kazan et qu'il aurait pu devenir archevêque.
Sb 9 PPS CE 2 D TR AR Se ee
ce ed en nds Se te Er =
a ete cn ARE,
pre Re Sr el fe dép à à
Mes brèves relations avec Mitropolsky se termi- . nèrent d’une façon bizarre :
… Un matin de printemps, je le rencontrai dans la “ campagne, près du camp; il marchait comme un chameau, en hochant la tête, solitaire, boursouflé. — Tu te promènes? fitil d’une voix rauque. Allons de compagnie, je me promène aussi. Je suis malade, mon copain...
. Nous faisons quelques pas en silence, et tout à - coup, dans le fond d’une dépression, où l’on avait » jadis installé une tente, nous découvrons un homme . assis et penché sur le côté, l’épaule appuyée au talus; son pardessus était remonté d’un côté plus haut que les oreilles, comme s’il avait voulu . l’enlever sans y réussir.
» — Univrogne, dit le chantre en s'’arrétant.
| Mais auprès de l’homme dont le pardessus cachait
la figure, j’aperçus, dans l'herbe nouvelle, un gros
revolver, puis une casquette et une bouteille d’eau-
de-vie À peine entamée.
Nous restâmes quelque temps silencieux ; Mitro-
polsky, écartant largement les jambes, déclara :
—Ïl s’est suicidé!
. J'avais compris aussitôt que l’homme n’était pas
. ivre, quil était mort, mais la rencontre était si
| imprévue que je ne pouvais y croire. Je me le rappelle, je ne sentis ni peur ni pitié en regardant ce
. grand crâne lisse et l'oreille bleue qui apparaissaient
| sous le vêtement. Je ne pouvais pas croire qu’un
. homme püt se tuer par une si caressante journée de
4 printemps.
Du revers de la main, le chantre frotta vigoureu-
nd a me à lé ai à ? 4e È
sement ses joues hirsutes, comme s'il avait froid, et |
il dit de sa voix rauque :
— Un vieux. Sa femme a pris la fuite, ou bienil a |
perdu de l’argent qui ne lui appartenait pas. Il m’envoya en ville pour chercher la police et it s’assit au bord du trou, les jambes ballantes, en se
pelotonnant frileusement dans son pardessus élimé.
Après avoir informé du suicide un agent de police rencontré sur la route, je revins à la hâte; mais | pendant ce temps-là, le chantre avait achevé l’eau- | de-vie du mort et il m’accueillit en brandissant la .
bouteille vide. |
— Voilà ce qui l’a perdu! mugissait-il.
Et, lançant avec fureur le flacon sur le sol, il le bien en mille miettes.
L'agent de police qui me suivait jeta un coup
d'œil dans le creux, enleva sa casquette et se signa d’un geste indécis; puis il demanda au chantre :
— Qui es-tu?
— Ça ne te regarde pas.
L'agent réfléchit un one et LED dé PO j
ment :
— Qu'est-ce que cela veut dire? Il y a là un mort, et vous, vous êtes ivre! :
— Do vingt ans je suis ivre! déclara fièrement le chantre en se frappant la poitrine.
J'étais persuadé qu’on allait l'arrêter pour avoir bu l’eau-de-vie. Des gens accoururent de la ville: le commissaire arriva en voiture, descendit dans la fosse et, soulevant le pardessus du suicidé, il regarda son visage.
— Qui est-ce qui l’a vu le premier ?
PT PT EN RP CPR D VIT Ê7 SI RRRRE ToD RU à
7 À 0 El
— Moi, dit Mitropolsky.
NE commissaire de police lui jeta un coup d'œil et fit d’un ton menaçant :
. — Aha! Toi?
Des curieux s’assemblèrent, une quinzaine de
D. personnes; excité, halbtant, on regardait dans la
L cavité, on s’écrasait tout autour du mort, quelqu'un
s’exclama : | |
…. — C'est un fonctionnaire de notre rue, je le
. connais. |
Chancelant, Mitropolsky se tenait, la casquette à
la main, devant le commissaire de police et discutait
avec lui, en prononçant des mots rauques et indis-
tincts; puis le commissaire le poussa à la poitrine et
le chantre vacilla et tomba à terre; alors l’agent de
police sortit tranquillement de sa poche un bout
de ficelle, il lia les mains que le chantre avait
croisées derrière le dos en un geste coutumier et
docile. Le commissaire, d’un ton irrité, cria aux
assistants:
— Allez-vous-en, fripouilles!..
Un autre agent de police, un petit vieux aux
yeux rouges et larmoyants, à la bouche béante
de fatigue, accourut aussi et saisit le bout de la
cordelette; il conduisit lentement vers la ville le
chantre ligoté.
Je m'en allai aussi, bouleversé.
: Peu après, j'appris que le prophète avait été
expulsé du pays.
. Ce fut ensuite Kléchof qui disparut; il fit un bon
mariage et alla s'établir en province, où il ouvrit un
atelier de sellerie.
… J'avais parlé au patron des chants du sellier avec un tel enthousiasme qu'il m’avait dit un jour : (4 — Ïl faudra aller l'entendre une fois. |
Et le voilà assis, en face de moi, : une petite table, les yeux écarquillés d’étonnement.
En route, il n'avait cessé de me plaisanter et il avait continué au cabaret, se moquant de moi, du public et des mauvaises odeurs. Lorsque le sellier se mit à chanter, mon patron eut un sourire ironique et se versa de la bière; mais il s'arrêta, LE sant le verre à moitié vide et il dit :
— Oh! oh! Diable! A
Sa main tremblait, il posa doucement la bouteille | et écouta avec attention. |
— Oui, oui, en effet, soupira-t-il, lorsque Kléchof se tut, il sait chanter... que le diable l’emporte! Il m’a donné chaud...
Le sellier se remit à chanter, la tête rejetée en arrière, les yeux au plafond :
$ Vu SERRE D RE TR M TE En
Sur la route d’un riche village, Une jeune fille passe nee les champs.
— Il chante bien, murmura le patron, en hochant la tête et en souriant, Et Kléchof module comme un rossignol :
Et la belle lui répond :
Je suis orpheline, je n’ai personne.
— Que c’est beau, chuchote le patron, et ses yeux rougis clignotent. Que c’est beau! Diable!
Je le regarde et je suis content; les paroles désolées de la chanson dominent le tapage du cabaret,
ne
deviennent toujours plus ardentes, plus belles, plus sentimentales :
On vit en ermites dans notre village, * On ne m'invite pas aux veillées.
Hélas! je suis pauvre et mal habillée.
Je ne suis donc pas digne d’un beau gas!
Un veuf m'a demandée pour servante Plutôt que pour femme. Je ne veux pas Me soumettre à ce sort!
Sans vergogne, mon patron éclate en sanglots; la tête de côté, il renifle de son nez crochu et les larmes lui tombent sur les genoux.
Après la troisième chanson, il me dit tout ému et sans force : |
— Je ne peux plus rester ici, j’étouffe, ça sent mauvais. Allons... Rentrons! |
Mais dans la rue, il me proposa :
— Si nous allions à l’hôtel, Péchkof, nous mangerons un morceau, nous boirons..…. Je n’ai pas envie de rentrer.
Sans der, il prit un traîneau; pendant tout le trajet, il garda le silence; mais, au restaurant, quand il fut installé à une table di un Coin,
1l commença aussitôt à mi-voix, d’un ton angoissé ) 8
et indigné, en jetant des coups d’œil dans la salle :
— Il m'a démoli, cet abruti... il m'a donné des idées noires... Voyons, toi qui lis, toi qui réfléchis, explique-moi ce que sont ces diableries! On vit, on vit, on a vécu quarante ans, on a une femme, on a des enfants, mais personne avec qui parler. Quelquefois, on voudrait ouvrir son Cœur, on aimerait à causer de tout, mais on ne sait avec qui. Quand je
parle à ma femme, elle ne me comprend pas... Et puis, qu’est-elle? Elle a ses enfants, son ménage, ses occupations! Elle est étrangère à mon âme. La femme est une amie jusqu’au premier enfant... d'habitude... Mais la mienne, tu le sais bien toimême... elle n’est ni chair ni poisson. c’est de la viande inanimée.…. Que le diable nous emporte fous! Je m'ennuie, mon garçon.
Il avala convulsivement un verre de bière amère
et glacée; puis il se tut un moment, ramena en
arrière ses longs cheveux et reprit :
— En général, mon ami, les gens sont des canailles. Ainsi, tu parles avec les ouvriers de ceci, de cela... je comprends bien, il y a beaucoup de chosesinjustes, révoltantes.… c’est vrai, ‘mon garçon! Ce sont tous des -voleurs! Et tu penses que tes paroles ont de l'effet? Pas le moins du monde. Non. Piotre, Ossip, tous sont des fripons. Ils me rapportent tout ce que tu dis, tout ce que tu fais, tes propos sur moi-même... Qu'en dis-tu? Ossip me rapporte tout. |
Je gardai le silence, stupéfait.
Le patron buvait de la bière, verre après verre, sans se griser; il parlait toujours plus vite, avec une animation croissante :
— Le proverbe dit : « La parole est d'argent et le silence est d’or. » Ah! je m'ennuie, mon garçon, je m'ennuie! C’est vrai, ce qu’il a chanté : « On vit en ermites dans notre village. » L’humanité est orpheline.
Après avoir jeté un regard autour de lui, il baissa la voix et continua :
UT
: EN GAGNANT MON PAIN 337 — Je m'étais trouvé. une amie de cœur... j'avais fait la connaissance d’une femme, d’une veuve; son | mari, condamné à la Sibérie pour de la fausse monnaie, était en prison. La femme n'avait pas le sou. | Une entremetteuse me l’a présentée. Je lai bien étu- » diée... Ah! qu'elle était exquise, et jeune et jolie. . Je l'ai vue une fois, deux fois, et je lui ai dit : « Comment cela se fait-il, ton mari est un malfaiteur, toi, tu te conduis mal, et tu veux le suivre en 1 Sibérie! » En effet, elle voulait l'accompagner dans 4 son exil. Elle me répond : « Qu'importe ce qu'il est, je l'aime; pour moi il est parfait! C’est peut-être | pour moi qu'il est en prison! Et si je pèche avec - toi, c’est pour lui, il a besoin d'argent; il est délicat et habitué à bien vivre. Si j'étais seule, ajouta-t-elle, | je vivrais honnêtement. Vous, vous êtes un brave homme, et vous me plaisez beaucoup, mais n’insistez | pas sur ces tristes choses! » Je lui ai donné tout ce | que j'avais dans ma bourse, dix-huit roubles et de la | petite monnaie. « Excusez-moi, lui dis-je, je ne peux __ plus rester avec vous, je ne peux plus! » Et je suis parti. Voilà toute l'histoire!
Il se tut. Subitement grisé, accablé, effondré, il murmure : :
__ J'ai été six fois avec elle. Rien ne s’est passé de ce que tu pourrais croire. Je suis monté peutêtre six fois encore jusqu'à son appartement... sans oser entrer... Je ne pouvais pas... Et maintenant, elle est partie... |
Il posa les mains sur la table; tout en remuant les doigts, il chuchota : ; | | — Pourvu que je ne la revoie jamais. que Dieu
338 EN GAGNANT MON PAIN RS m'en préserve. Sinon, j’enverrai tout au diable! - Rentrons... rentrons à la maison. DR
Nous nous mîimes en route; 1l chancelait et grommelait : |
— Oui, c'est comme ça, mon ami. "ES Ses confidences ne m'étonnaient pas; depuis.
longtemps, je sentais qu’il lui était arrivé quelque chose d’inaccoutumé. | 4 : Mais je demeurai très surpris de ses révélations sur la vie et surtout des bavardages d’Ossip. à
Je vécus pendant trois ans comme « surveillant » dans la ville morte, au milieu des bâtiments déserts;
- sous mes yeux, en automne, les ouvriers démolis-
saient les informes boutiques de pierre et ils les reconstruisaient toutes pareilles au printemps.
Le patron veillait avec soin à ce que mon salaire de cinq roubles par mois füt bien gagné. Quand on refaisait le plancher d’une boutique, je devais enlever la terre sur toute la surface et sur une profondeur, d’un mètre; les vagabonds prenaient un rouble pour cette besogne; moi, je ne recevais rien; mais, pris par ce labeur, je n'avais pas le temps de surveiller les charpentiers qui dévissaient poignées et serrures et volaient toutes sortes de petites choses.
Les ouvriers et les entrepreneurs s’efforçaient les uns et les autres de me tromper de toutes manières et de dérober ce qu'ils pouvaient, avec un Säns-
340 EN GAGNANT MON PAIN | gène manifeste, comme s'ils obéissaient à une * ennuyeuse nécessité; ils ne se fâchaient pas quand je les prenais sur le fait: ils étaient simplement! étonnés et disaient : | | — Tu ten donnes du mal pour cinq roubles!
Plus que bien d’autres pour vingt! C’est même | amusant à voir! ‘1 Je prouvais au patron qu'en gagnant un rouble 1 par mon travail, il en perdait dix d’une autre manière, ï È mais il me répliquait avec un clignement : ‘1 — C’est bon, fais l’innocent!
Il me soupçonnait d'être le complice des larcins, ce qui m'inspirait du dédain pour lui mais ne me mortifiait nullement. Telle était la coutume : tout le monde volait et mon patron tout le premier. Lorsqu'il allait, la Foire terminée, inspecter les À boutiques qu'il était chargé de réparer, et qu'il . 4 voyait des objets oubliés, un samovar, de la vaisselle, un tapis, des ciseaux, parfois une caisse ou une pièce de marchandises, il disait avec un sourire : { — Fais une liste des objets et porte-les à l’entrepôt! ie Et de l’entrepôt, il emportait les choses chez lui, en me faisant modifier plusieurs fois l’inventaire… Je n’éprouvais aucun désir de posséder quoi que ce fût; les livres eux-mêmes m'embarrassaient. Je n'avais rien, sauf un petit volume de Béranger et les poésies de Heine; j'aurais voulu acquérir Pouchkine, mais le seul bouquiniste de la ville, un méchant petit vieux, en voulait beaucoup trop d’argent. Les meubles, les tapis, les miroirs, rien de ce qui
encombrait l'appartement du patron ne me plaisait. | Les formes massives et lourdes, les odeurs de vernis . et de couleur, tout m'irritait. D'ailleurs, les pièces . occupées par mes patrons me semblaient hideuses et | me rappelaient des malles bourrées de bibelots et superflues. Et j'étais dégoûté de voir qu'on emportait de l’entrepôt des objets appartenant à autrui, pour augmenter encore le nombre des meubles sans destination. Chez la reine Margot, on était à l’étroit aussi, mais au moins, c'était beau!
| En général, la vie me semblait décousue et stu- | pide; il y avait en elle trop d’évidente bêtise. Ainsi, nous réparions des boutiques; au printemps, la crue h les inondait, disjoignant les planchers et faussant les portes. Quand l’eau se retirerait, les poutres se mettraient à pourrir. D’année en année, depuis dix ans, l’eau submergeait la Foire et endommageait | bâtisses et chaussées; ces inondations annuelles L causaient d'immenses pertes aux gens et cependant on savait leur retour inévitable.
l Chaque printemps, le brise-glace coupait en deux des dizaines. de petites embarcations. On poussait L. des exclamations et l’on construisait de nouveaux bateaux, que le brise-glace anéantissait à nouveau: | Quel stupide piétinement sur place!
J'en parle à Ossip, qui s'étonne et rit :
— Ah! petit farfouilleur, à quoi t’accroches-tu?
. Et qu'est-ce que ça peut te faire, tout ça? Est-ce que ça te regarde, hein?
Mais il ajoutait aussitôt d’un ton plus sérieux, sans pourtant que s’éteigne dans $es yeux bleus, jeunes et clairs, une petite flamme d'ironie :
né à - = 3