‹ En gagnant mon painChapitre 28 sur 29 · DER · texte numérisé non relu

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EN GAGNANT MON PAIN sat

malheurs, les maladies, les lamentations; quand je voyais des choses cruelles, du sang, des rixes, et même quand j’entendais des outrages, des injures,

j'en éprouvais un dégoût organique qui se transformait très vite en une sorte de rage froide et je me

battais moi-même comme un fauve; après quoi, j'en

| étais malade de honte.

Parfois, j'avais un désir si fou de tuer le persécuteur, je me jetais si aveuglément dans la mêlée que

maintenant encore, quand je pense à ces accès de

désespoir causés par l'impuissance, j'en éprouve de de stupeur et de l’angoisse.

En moi, il y avait deux êtres : l’un, connaissant trop ue et la fange, en était devenu un peu craintif; écrasé par ce qu’il savait de la cruauté quotidienne, il prenait envers la vie et les gens une atti-

tude de méfiance, de suspicion, mêlée à une pitié + inefficace pour les autres et pour soi-même. Cet | être-là révait d’une existence paisible et solitaire, ) avec des livres et sans compagnie humaine; il rêvait d’un monastère, d’une guérite de garde-voie, L d’une hutte forestière, de la Perse, d’un poste de . gardien aux barrières de la ville. Il révait de s’écarter

de la foule, de s’éloigner du monde.

L'autre, baptisé du saint esprit des livres honnètes

| et profonds, constatait la force victorieuse de la

cruauté quotidienne, sentait avec quelle facilité elle

- pouvait lui arracher la tête, lui broyer le cœur avec * ses armes fangeuses, et il se défendait, les dents - serrées, les poings fermés, prêt à toutes les querelles - et à toutes les luttes. Celui-ci aimait et souffrait et, } comme il convenait aux vaillants héros des romans

346 EN GAGNANT MON PAIN. À français, il sortait l'épée du fourreau au troisième | signal et se mettait en position. . L

J'avais à cette époque un ennemi acharné, le por- ù tier d'une des maisons publiques établies dans la 4 rue Pokrovska. J'avais fait sa connaissance un | matin, en allant à la Foire; devant le portail de sa \ maison, il descendait d'un fiacre une fille ivremorte; il l'avait saisie par les pieds et la traînait |

sans ménagement; les jupes de la fille s'étaient |

retroussées, ses bas tombaient en tire-bouchon et : l'homme lui crachait sur le corps, avec des rires et | des exclamations. Aveuglée, fripée, la bouche ouverte, les bras mous et comme déboités, la femme glissait du véhicule par soubresauts; son dos, sa nuque et son visage bleui se heurtaient au siège de | la voiture puis au marchepied. Enfin, elle tombasur le chaussée en se frappant la tête sur une pierre. \

Le cocher, fouettant son cheval, s’en alla, et le portier s’attela aux pieds de la femme; marchant à reculons, il se mit à la trainer sur le trottoir comme une morte. Affolé de colère, je courus et, par bonheur, je jetai à terre ou je laissai tomber un niveau d'eau l, ce qui nous sauva, le portier et moi, d'un gros désagrément. Tombant sur lui en plein élan, je le renversai, je bondis sur le perron et tirai désespérément le bouton de la sonnette : je ne sais quelles gens hirsutes apparurent; je ne parvins pas à leur expliquer ce du s'était passé; je ramassai mon instrument et je m’en allai. #01

Au carrefour, le cocher me Le me one à

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