‹ En garde!Chapitre 14 sur 42 · LE BUCHERON · texte numérisé non relu

LE BUCHERON

Le chantier, encore plus que la ferme, a son répertoire de termes anglais et il a passablement réussi à angliciser nos bûcherons. Écoutez avec patience la barbare macédoine de mots interlopes qui composent le langage de l'homme des bois :

Le boss (contremaître, gérant), ordonne de

l'anglicisme et les métiers 73

former un boam (estacade flottante). La drave (flottage) va bien ; les draveurs (flotteurs) sont bien disposés. Leur principal instrument est le « canndog » (renard, levier à crochet). Leur hache est en castille (cast steel), acier fondu. Les cullers (classeurs, mesureurs), doivent mettre de côté le bois de cull (rebut). Scaler (mesurer) et scaleur (mesureur) sont des termes quotidiens. De ces logs il fera des slabs (croûte ou dosse) , du shingle (bardeau) , du clap-board (chanteau) de la board (planche) , des edgings (retailles) .

Parlant d'une pièce de bois, le mesureur dira qu'elle a huit pouces à la « butt » et six pouces à la « top ».

Étrange ! Pourquoi ne pas dire qu'elle a huit pouces à la base et six pouces au sommet ; ou encore, huit pouces au bas et six pouces au haut ; ou encore, huit pouces au gros bout et six pouces au petit bout.

Swift, dans son « Voyage de Gulliver » au pays de Liliput, nous parle d'une race de nains qui, malgré leur taille infinitésimale, ont à lutter contre les passions qui agitent leurs petits corps. Il y a la dynastie des Bas- talons et des Haut- talons; celle des Grosboutiens et desPetitboutiens. Ces deux dernières nous intéressent spécialement. Les Grosboutiens prétendent que, pour manger un œuf, il faut le casser par le gros bout ; les Petitboutiens soutiennent le contraire. Cette divergence d'opinion sur un sujet aussi insignifiant cause chez ce peuple une guerre sanglante d'au moins cinquante années.

Sans renouveler une guerre semblable, il me semble que nos mesureurs de bois pourraient bien dire d'une pièce de bois qu'elle a douze pouces au « gros bout » et huit pouces « au petit bout ». Ce serait encore deux autres anglicismes réduits à quia et il y aurait accord entre les Grosboutiens et les Petitboutiens.

Le menu de l'homme des bois est assez simple. Voici sa « cookery » : Biskettes (biscuits) , porridge (soupane), cannage (conserves), préserves (confitures), pickles (marinade). Johnny cakes (gâteaux au maïs) . Il ne faut pas non plus oublier la plug (palette) de tabac à chiquer, le flask (flacon) et les « beans » traditionnelles.

Botter (butt) , rogner une pièce de bois est une expression fréquente chez les lumbermen (marchands de bois) .

Dans l'une de ses pièces de vers empreinte de mélancolie, Alfred de Vigny disait :

Dieu que le son du cor est triste au fond des bois.

En parodiant ce vers, nous pourrions dire aussi :

Que le Parler Français est triste au fond des bois.

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