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POT-POURRI D ANGLICISMES

facture ; foxer (to fox) , renarder, faire l'école buissonnière ; une gang (équipe) d'hommes ; Coquelin-senior, Coquelin- junior ', pour Coquelin Aîné, Coquelin Cadet ; le jeu de Lacrosse, pour jeu de Crosse ; un homme mean (petit, vil) ; un meeting (assemblée, réunion) ; mitaine (meeting) , réunion protestante, dites : conventicule ; moi pour un (I for one), pour : quant à moi ; ami personnel (personal f riend) , ami intime ; le railing (gardefou) d'un pont, (balustrade) d'un balcon, (rampe) d'un escalier ; le rond à patiner : la patinoire ; scrap-book, album à découpures ; somerset, culbute ; donne-moi mon cap, pour casquette, chapeau ; premier nom (first name), prénom ; le postage, pour le « port » ; il a parti (start) un magasin ; méfiez-vous des choses qui « partent », comme, par exemple, des pétards ; il a eu de la bad luck, malchance ; il est plucky (courageux) ; une pluie steady, (persistante) ; investigations (investigations) , perquisitions ; la « rule » (règle) d'aujourd'hui ; cuffs, manchettes ; trick, twist, tour ; affaires slaques (slack) tranquilles ; bowlingalley, quilles ; alias, dit ; shop, étal de boucher ; joquer (joke), plaisanter.

Clair ance, congé, quittance, chemin, défrichement.

Clairer, congédier un commis ; — un prisonnier, l'acquitter, l'élargir ; — un débiteur, lui donner sa quittance; — la place, faire place nette, — son assiette, faire plat net ; — un terrain, le défricher; — une maison, la vider; — la foule, la disperser; — la neige, l'enlever ; — dix pour cent,

faire un profit, etc. ; se clair er, se libérer d'une dette ; se clairer d'une maladie, échapper à, etc. ; — d'une affaire, s'en tirer ; — un chemin, se frayer, etc. ; le temps se claire, s'éclaircit.

Craque (crack), fissure, fêlure, fente, rupture, crevasse, détraquement de cerveau.

Vase craqué, fêlé ; table craquée, fendue ; mur — , crevassé ; craque (fêlure) au crâne ; craqué, fou ; poutre — , rompue ; homme — , détraqué ; la terre se craque, fendille, crevasse.

Job, travail, tâche, besogne, emploi, tâche difficile.

Trouver une job, travail, emploi ; job (besogne) de la journée ; se débarrasser d'une job (tâche) ; grosse job, entreprise ; frapper une job, trouver une bonne affaire ; travailler à la job, à forfait ou sans précaution ou à l'entreprise ; job, solde de marchandise ; vendre des jobs, soldes ; jobs à' imprimerie, ouvrage de ville ; jobber, entreprendre ; jobbeur, spéculateur, revendeur, entrepreneur, bousilleur ; Jobbing-express, voiture de factage.

Boit, boulon ; prendre une — , (course) ; boiter, boulonner ; — abandonner son parti, se sauver, s'esquiver, décamper ; — s'emballer ; bolteur, lâcheur.

Set, collection, réunion, assortiment, service, garniture, ameublement, etc.

Set (collection) de livres ; — de book-keeping, série de comptabilité ; — (cercle) d'amis ; — (clique) de vauriens ; — (pléiade) d'hommes capables ; — (assortiment) de marchandises ; — (attelage) de chevaux ; — (assortiment) d'usten-

siles de cuisine ; — (service) de vaisselle ; — (service) à dîner ; — de couteaux : une coutellerie ; — (service) à découper ; — (parure) de diamant, de fourrures, etc. ; — (garniture) de boutons, de rubans ; — (ameublement) de salon ; — (accessoires) de bureau.

Check, (chèque) de cent piastres ; — (bulletin) de bagages ; — (étiquette) de marchandises ; — (fausse rêne) de bride ; — checkage (enregistrement) de bagages ; — étiquetage de marchandises ; — (enrênement) d'un cheval ; — (pointage) d'une facture ; — , (vérification) d'un compte ; déchecker (démarquer) des marchandises ; checker (pointer) des listes ; checkeur (vérificateur; .

Les exemples donnés dans les pages précédentes sont plus que suffisants pour démontrer que notre langue est gangrenée par l'anglicisme et qu'il est opportun de trouver le vaccin préventif de cette vérole qui défigure notre langue comme la petite vérole défigure et enlaidit les visages les plus gracieux.

Le mal est réel, évident ; il crève les yeux. Où trouver le remède ?

Surveillons d'abord notre langue. Chassonsen impitoyablement le mot anglais, la tournure anglaise, l'anglicisme.

Il6 EN GARDE !

Ne laissons pas dormir nos dictionnaires dans la poussière ; consultons-les au besoin.

Corrigeons fraternellement ceux qui, sur ce point, sont trop insouciants. Si nos gens de la campagne sont excusables, que penser des personnes instruites qui baragouinent un algébrique mélange d' anglo-français ? Elles forment la classe dirigeante et doivent donner le ton ; et, pourtant, elles parlent plus mal que les personnes qui n'ont pas eu l'avantage de s'instruire. Si, dans une réunion d'hommes instruits, chacun s'engageait à payer une amende de cinq sous pour chaque anglicisme échappé au cours de la conversation, cela constituerait, dit un subtil observateur, à la fin de la veillée, une somme suffisante pour faire l'emplette d'une bonne grosse boîte de cigares.

Il faut garder notre langue, et le meilleur moyen de la garder, c'est de la bien parler : dans la vie sociale, au foyer, dans les conversations amicales, à la gare, à la poste, au magasin, partout.

Un jour, un Européen de passage en Chine, voulut se faire confectionner un habit. Il prit son vieux vêtement, le porta chez un tailleur chinois et lui demanda d'en faire un semblable. L,e fils du Céleste Empire suivit à tel point l'ordre du voyageur européen, qu'il mit sur l'habit neuf trois taches de graisse, comme sur le vieux, et qu'il fit des déchirures au même habit afin de pouvoir y mettre des pièces, comme à l'ancien.

C'est l'exemple de nos faux patriotes, trouant

le gracieux vêtement de notre langue pour le rapiécer d'une étoffe étrangère, mettant de côté le drap précieux dont elle se compose et le remplaçant par des pièces bigarrées et burlesques.

Il ne faut pas classer parmi les anglicismes et les mots à extraire de notre langue, certains vocables anglais qui n'ont pas de mots français équivalents ou qui donnent à l'idée un sens plus précis. Du moment que la grammaire les accepte on peut les employer sans scrupule. Il faut tout de même, d'après Ragon, préférer le mot français s'il équivaut ou correspond au mot anglais. Préférons donc : réunion à meeting ; monde élégant à fashionnable, canotage à yachting, canotier à yachtman, mécanicien à watman, chemin de fer à railway.

« Que ceux des nôtres, dit Tardivel, qui ont réellement besoin d'apprendre l'anglais, l'apprennent ; qu'ils l'apprennent bien. Cependant qu'ils apprennent d'abord le français et que le français reste toujours leur langue maternelle, leur vraie langue. Soyons convaincus que Mgr Laflèche, ce grand Canadien-français, avait raison de dire qu'il n'aimait pas à entendre ses compatriotes parler l'anglais sans au moins un petit accent français. Le mot est profond et renferme un grave avertissement. »

Ce n'est pas à dire qu'il faille négliger l'anglais. Loin de moi une telle prétention. Le Canadien-français doit savoir les deux langues, surtout s'il se destine au commerce ou aux carrières libérales.

Il8 EN GARDE !

Avec l'usage des deux langues, nous parviendrons à des sommets, qu'en ce pays, l'Anglais unilingue ne pourra jamais atteindre.

« Un homme qui ne sait qu'une langue n'en vaut qu'un ; un homme qui sait quatre langues en vaut quatre », disait Frédéric-le-Grand.

« Un homme qui sait plusieurs langues, dit Suite, a des manières de penser, des nuances d'idées, des tournures d'expressions, une justesse de perception qu'il n'aurait pas, s'il ne savait qu'une langue. Son fonds d'idées est augmenté de tous les mots qui ne peuvent être traduits et il y en a beaucoup ».

A égalité d'avantages financiers, les bons patriotes devraient toujours choisir les marchandises françaises et faire leurs achats dans les magasins où le français est en honneur.

Dans une ville canadienne-française des États- Unis, un magasin dont presque toute la clientèle était de langue française, n'avait pas un seul commis parlant cette langue. Des patriotes, un jour, jouèrent un bon tour au patron. Plusieurs se réunirent et décidèrent d'aller, les uns après les autres, demander en français seulement ce dont ils avaient besoin. Comme on ne leur répondait qu'en anglais, ils tiraient la révérence au commis et allaient acheter ailleurs. Le propriétaire du magasin, en homme d'affaires, s'aperçut de la diminution rapide de sa clientèle et, au bout d'une semaine, il avait deux commis de

langue française. C'était une position assurée à deux de nos compatriotes et le plaisir, pour les acheteurs, d'être bien compris et d'être servis à leur goût.

Nos gens ont tort encore d'employer l'anglais au téléphone. En n'employant que le français, ils obligeraient ces compagnies à avoir des opératrices bilingues et, comme les Anglaises ont le tort de ne pas savoir le français, ce serait autant de positions assurées à nos concitoyennes.

Dans les grands magasins de nos villes, les commis ont des salaires proportionnés aux ventes qu'ils font. Quand nous employons l'anglais au lieu du français, nous arrachons le pain de la bouche de nos frères pour le donner aux autres et nous diminuons d'autant le prestige de notre race.

Que les Canadiens-français du Canada et des États-Unis exigent, dans les magasins, de n'être servis que par des commis parlant français et, du coup, ils auront doublé leur importance.

L'anglomanie ou imitation des coutumes, usages, mœurs des fils d'Albion contribue aussi à l'anglicisation de notre langue.

Les relations sociales, les conversations, nous fournissent tout un cortège hétéroclite d'habitudes et de mots anglais.

Anglomanie, l'usage d'adresser ses lettres ainsi : Mr Charles Labelle, Ecr. L'abréviation française de « Monsieur » est tout simplement

« M ». et non pas « Mr. » « Madame » s'abrège ainsi : « Mme » et non pas « Mrs. »

Le mot « Ecr » est une traduction du mot « Esquire », « Ecuyer » qui, dans le cas présent, n'a aucun sens. Supprimons-le donc sans pitié.

Passons sous silence le « Five o'clock tea ».

Écoutez converser les personnes même trèsinstruites et vous constaterez que leur langage foisonne de mots comme ceux-ci :

Smart, gentil ; cute, spirituel ; gante, enjoué ; fine young man, gentil garçon ; swell, bien mis ; sport, galant ; des époux bien matchés, assortis, accouplés ; je vous introduis (introduce, présente) M. X. ; câll-er, diriger une danse ; danse vive (quick dance) , danse à deux ou danse tournante ; payer (to pay), rendre visite ; flush, blood, généreux, libéral ; bachelier (bachelor), célibataire ; sweet-heart, amie ; friend, ami ; lover, fellow, cavalier, fiancé ; comment êtes-vous (how are you) ; comment vous portez-vous ?

Anglomanie déplorable, que l'habitude de prononcer à l'anglaise les mots les plus français, tels que : « teH'phôône », tell'graph » ; « autmobeele », « gaz-leene », etc.

Anglomanie déplorable et disgracieuse que l'habitude de prononcer à l'anglaise la lettre « t »: « Ttes ttombé », « tt'as ttort ». Imaginez le baragouin de ces particuliers lorsqu'ils disent des phrases comme celle-ci : « Ton thé t'a-t-il ôté ta toux ? »

Anglomanie encore, la mode de donner aux enfants que l'on présente au baptême des noms

comme ceux-ci : Henry, Willie, William, Walter, Johnny, Mary, Annie, Gertie, etc.

Anglomanie encore, la mode d'écrire la première lettre des jours du mois, et de la semaine avec des majuscules.

Anglomanie, l'usage d'écrire la première lettre de tous les mots d'une affiche, des en-têtes de lettres, des articles de journaux avec une majuscule : Nous Avons Du Bon Thé A Vendre, etc.

Anglomanie, l'habitude de faire précéder du mot « Révérend », le nom des prêtres catholiques appartenant au clergé séculier.

Anglomanie que ces réceptions mondaines d'après-midi, avec long rapport dans les journaux, donnant la description de la toilette que portait chaque invitée.

Anglomanie, la façon de s'aborder en anglais, de se souhaiter le bonjour ou le bonsoir par un « Good day » ! ou « Good night » ! de remercier à l'anglaise par « Thank y ou » ! ou de répondre au remerciement par le mot « Bienvenu » ! (Welcome) .

Anglomanie, l'habitude de parler anglais à des fils d'Albion qui peuvent parler notre langue.

Anglomanie inexplicable, que celle des Canadiens-français donnant un nom anglais à la compagnie dont ils sont les actionnaires.

Anglomanie, l'habitude de parler anglais entre Canadiens pur sang.

Anglomanie, la façon d'écrire en anglais les affiches, annonces, réclames, en-têtes de lettre, de factures.

Anglomanie, la mode de faire précéder son nom de famille de deux on trois initiale : J.-A.- R. Lariflette, au lien de Jean Larinette. Les Français signent tout simplement : Raymond Poincarré, Henri Brisson, Emile Souvestre, et non pas : J.-B. Lamy, N.-R. Bazin, E.-S. Prud'homme.

Il en est qui, par une bizarre conception des choses, un engouement inexplicable, un snobisme ridicule, ne prétendent trouver de goût que dans la lecture anglaise. Dans la rue, vous les verrez un journal anglais à la main. Dans leur bibliothèque, quelques volumes français seront perdus parmi les ouvrages anglais. On prétendra trouver plus de plaisir intellectuel à lire les chefs-d'œuvre français dans une langue étrangère. Peu étonnant alors si ces particuliers ont un pauvre répertoire de mots français et si, dans la conversation journalière, le mot anglais ne vient supplanter le mot français.

En lisant le français, ils formeraient leur goût, garderaient la mentalité caractéristique de notre race, se formeraient un vocabulaire de mots choisis, meubleraient leur intelligence de choses infiniment utiles et feraient croître dans leur cœur un patriotisme dont il est déplorable de constater l'absence.

EN CONSERVANT NOTRE LANGUE, CONSERVONS xNOTRE FOI

Le danger de l'heure actuelle, s'il n'est pas imminent, n'en est pas moins à craindre. Ce ne sont pas les dangers les plus apparents qui sont toujours les plus redoutables. Notre peuple ne perdra pas sa langue tout à coup ; c'est lentement, graduellement, à force de lâches concessions que ce malheur arrivera. « C'est, dit Lionel Montai, pour n'avoir pas attentivement veillé sur les mille et un détails souvent insignifiants pris séparément, mais qui forment un tout formidable, qu'un jour la dernière génération des Canadiens-français en Amérique soudera le dernier anneau de la tradition nationale et écrira la dernière page d'une histoire que sa postérité lira dans une langue étrangère ».

Notre langue n'a pas de pires ennemis que nous-mêmes, et, si le français doit disparaître du Canada, c'est par nous qu'il aura été mis à la porte. Nos ennemis comprennent bien l'exactitude du proverbe : « Plus fait douceur que violence » et c'est en l'appliquant contre nous que depuis cinquante ans ils ont réussi à obtenir des concessions qu'ils n'auraient jamais obtenues à coups d'ukases ou à la pointe de l'épée. Attaquée au Parlement, notre langue a toujours eu de vaillants défenseurs. Qu'il suffise de mentionner les Papineau, les Bédard, les Morin, et Sir

Louis-Hyppolite Lafontaine qui disait devant la Chambre des Communes ces paroles d'un vrai patriote : — « Je vais parler en français... pour deux raisons : d'abord, parce que l'anglais ne m'est pas familier ; ensuite, pourrais-je parler mieux en anglais qu'en français, que je parlerais encore français parce que c'est la langue que Dieu et ma mère ont mise sur mes lèvres ».

La France a laissé au Canada ce qu'elle avait de plus précieux : sa religion et sa langue.

Cette langue, nous l'avons religieusement conservée. Il y a un siècle et demi, elle était parlée à peine par soixante mille Canadiens ; aujourd'hui, elle est devenue la langue maternelle de trois millions de sujets. Si elle a survécu aux sourdes et perverses machinations d'un groupe ennemi, ce n'est certes pas pour finir lamentablement, enlisée dans l'anglicisme.

« Depuis déjà plusieurs années, disait Mgr Roy, au Monument National de Sherbrooke, on a répandu, de façon à faire accréditer cette parole, que la langue française va mourir dans l'Amérique du Nord, que la langue française est bien malade et qu'elle se prépare à se faire de joyeuses funérailles. Nous ne sentons pas assez ce qu'il y a pour nous d'humiliant dans des prophéties semblables. Si nous avions plus de fierté nationale, nous ressentirions l'insulte colportée jusque dans cette Province ; nous saurions comment renvoyer ces oiseaux de mauvais augure, qui sont peut-être des oiseaux de proie, croasser dans un autre pays.

» Mais, si nous faisons un examen de conscience, nous voyons que ces prophéties sont appuyées sur nos propres lâchetés, nos trahisons, nos propres abandons de la langue nationale. Je comprendrais peut-être cette prophétie s' appliquant à la région des Grands Lacs où nos pères ont passé par tant d'épreuves, pour la Nouvelle-Angleterre, mais je comprends moins que nous laisserions faire cela sans protester. Et cependant c'est nous qui donnons une apparence de bon sens à ces prétentions.

» Laissez-moi, ajoute-t-il, dénoncer cette méprisable littérature du commerce et de l'industrie qui, chez nous, a tué le français. Si je pouvais arracher cette littérature mensongère qui nous montre lâchement asservis à un maître, qui nous démontre faussement que nous ne pouvons pas faire d'affaires, sans que ce soit en anglais ! Que voulez-vous que les étrangers disent de nous quand ils viennent à Montréal, par exemple, et qu'ils lisent cette littérature du commerce ? Je comprends qu'il faut savoir de l'anglais, mais il faut d'abord savoir du français... C'est en cédant à des faiblesses comme celle-ci que nous accréditons l'impression que le français se meurt ».

Les assises de notre langue sont fermes et solides, pourvu que nous ne souffrions pas que les mots formant les pierres qui composent sa structure, soient remplacés par des mots étrangers.

Notre langue ne s'éteindra pas de mort naturelle. La merveilleuse fécondité de notre race

lui assure encore de nombreux siècles de vie. Sur les bords du Saint-Laurent, les maisons étant « trop petites pour des familles trop nombreuses », nos frères par la langue maternelle autant que par le cœur et la foi, se sont répandus rapidement, et ont aujourd'hui la majorité dans les comtés où, il y a vingt-cinq ans, dominaient la race et le génie britanniques.

Si, à l'instar des langues d'Ésope, le français bien parlé est la meilleure des choses, on peut dire avec raison que le français mal parlé, le français bourré et farci d'anglicisme, c'est la pire des choses. Peu à peu, sans s'en apercevoir, on accepte un mot étranger, puis une expression complète, puis une phrase entière. L,a tournure française de l'esprit se perd graduellement pour être supplantée par la tournure d'esprit anglaise. De la tournure d'esprit, on passe aux usages, aux habitudes, à la mentalité, enfin, aux mœurs étrangères, de sorte qu'on peut dire en toute vérité que celui qui perd sa langue perd sa nationalité. C'est pourquoi, de nos jours, les hommes se classent beaucoup plus d'après la langue qu'ils parlent que d'après la race dont ils sont issus.

Celui qui a été bercé dans les bras d'une mère canadienne, qui, assis sur ses genoux, a appris à balbutier, entre les baisers maternels, les sons harmonieux d'une langue dont les premiers mots ont été : Dieu, Jésus, la Vierge Marie, ne peut ensuite, délibérément, abandonner cette langue sans se rendre coupable de félonie, sans commettre le crime de lèse-nationalité.

L'anglicisme est sans contredit le plus redoutable de tous les dangers qui menacent la race et le génie français en Amérique.

A l'anglicisation par la violence ou par voie parlementaire, grâce à Lafontaine et à ses dignes émules et imitateurs, nous avons victorieusement résisté jusqu'à ce jour ; à l'anglicisation sourde et pacifique, nous ne résisterons que très difficilement.

Il y a un grand danger pour notre race d'être continuellement en contact avec l'Anglo-saxon. A ce danger se joignent les flots d'une immigration débordante, choisie à dessein de race étrangère. Qu'adviendra-t-il de nous devant l'irrésistible force d'absorption du peuple anglosaxon ? L'Angleterre a même absorbé des nations qui l'avaient conquise, comme la race normande. Elle s'est assimilé les Écossais et les Irlandais. Aurons-nous la force de résister à cette pieuvre, dont les tentacules énormes et vigoureuses nous enserrent et menacent de nous confondre avec elle ? Pourrons-nous lui résister, si les Écossais protégés par leurs montagnes, les Irlandais, gardés jalousement par un bras de l'Océan, n'ont pu le faire ?

Nos adversaires sont souverainement heureux de notre facilité d'assimilation. Nos incessantes concessions les rendent de plus en plus audacieux et exigeants. Avant longtemps, ils demanderont l'abolition de la langue française à Ottawa et soupireront après la disparition de la race qui la parle, et cependant, c'est cette race

qui a découvert, colonisé, fertilisé, civilisé et évangélisé le Canada !

Nos aveugles concessions à l'anglicisme sont anticanadiennes et anticatholiques.

Elles sont anticanadiennes parce qu'elles sont le mépris de notre histoire.

« C'est en français, dit l'abbé Roch Magnan, que les Gaulois, nos ancêtres, entonnaient leurs chants guerriers. Guillaume le Conquérant l'imposa à l'Angleterre et, jusqu'à Edouard III, les statuts de la Grande-Bretagne furent rédigés en français.

» En français, Jacques Cartier écrivit sur la croix qu'il planta sur les rivages de la Gaspésie, en prenant possession du sol de la Nouvelle- France : « Pour le Christ et pour le roi des » Francs ». C'est encore en français que les pionniers de notre continent ont baptisé nos lacs, nos fleuves, et nos montagnes.

» C'est en français que furent signés nos traités de paix, que nos capitaines électrisaient nos soldats sur le champ de bataille, que nos orateurs ont soulevé les masses et provoqué leurs applaudissements ».

Ce serait un crime pour le Canadien-français d'abandonner sa langue. Elle est assez glorieuse pour qu'un pareil héritage ne soit pas dédaigné et laissé, comme un objet de rebut, le long du chemin.

Les concessions faciles à l'anglicisme sont non seulement anticanadiennes ; elles sont aussi anticatholiques. Elles créent un péril pour la foi.

« Oui perd sa langue perd sa foi », est un proverbe basé sur l'expérience. Chacun sent, dit un auteur, que le jour où le doux parler de nos aïeux aura cessé de retentir sur les bords du Saint-Laurent, les « clochers d'argent de nos églises auront fini de se mirer dans les eaux du grand fleuve ». La conservation de sa langue est absolument nécessaire à la conservation de la foi du peuple canadien.

Dès que les Bretons, dit l'histoire d'Angleterre, mêlèrent leur langue à celle de leurs vainqueurs, les Anglo-Saxons, ils devinrent schismatiques.

Les peuples étrangers qui viennent se réfugier aux États-Unis et qui se laissent américaniser perdent vite le caractère distinctif de leur race. L'esprit de la race qui les englobe les domine et ils deviennent américains avant que d'être catholiques.

Le sort de notre foi est intimement lié à celui de notre idiome et la conservation de notre foi dépend de la conservation de notre langue et de nos traditions nationales.

Les chiffres publics sont là pour démontrer que l'anglicisation a fait perdre à l'Église des Etats-Unis la moitié de ses enfants.

« L'usage de la langue anglaise, dit un journaliste, en jetant les catholiques dans des milieux anglo-protestants, est la cause première et principale de cette effroyable trouée dans les rangs de l'Église. N'est-il pas vrai que les cas d'apostasie sont extrêmement rares chez les Canadiens-

français qui ont conservé leur langue et leurs traditions nationales ?

» 1/ Église est sévère contre les mariages mixtes. Elle multiplie les entraves contre ce qu'elle regarde comme la cause principale de la perte de la foi en Amérique. Or, dans quels milieux se produisent ces mariages ? N'est-ce pas dans ceux où la langue anglaise réunit protestants et catholiques dans l'intimité du foyer et des réunions mondaines » ?

Il y a moins de mariages mixtes entre Canadiens-français et anglo-protestants qu'entre ceux-ci et les catholiques de langue anglaise. Seule la similitude de langue amène ces alliances regrettables qui ont un désastreux effet sur le maintien de la foi catholique.

Il n'est pas étonnant que celui qui abandonne la langue française abandonne aussi sa foi.

Ce qui nourrit notre foi, ce sont les relations sociales, les conversations, les journaux, les lectures où il est constamment question de Dieu, de la Providence, de la religion et du culte catholiques.

Les conversations, les lectures, les journaux anglais sont neutres ou même anticatholiques.

En vivant dans une telle atmosphère, est-il surprenant que le transfuge à une autre langue respire et s'assimile des idées neutres, pour ne pas dire anti-chrétiennes ?

Si nos ennemis en veulent tant à notre langue, c'est qu'ils comprennent qu'elle est le soutien de notre religion. Impossible pour eux de détruire

la foi catholique au Canada tant que nous parlerons la langue de nos mères, de nos missionnaires, de nos héros et de nos martyrs.

L'anglicisme a causé des torts incalculables à notre langue. Nous en sommes infestés ; il nous déborde et nous inonde. Semblable à ces bouquets rouges qui ont pour nom : « l'épervière orangée » et qui ensanglantent les prairies les plus fécondes avant de les ruiner, il menace d'étouffer notre langue dans sa racine. Nos Canadiens sont tellement habitués au mélange des deux langues qu'ils confondent l'ivraie et le bon grain, et ne reconnaissent plus le caractère de chacun d'elles. Il n'est pas possible de parler en même temps l'anglais et le français. De leur mélange inconvenant résulte un baragouin incompréhensible qui se rapproche le plus souvent du turc ou du chinois.

Dieu possède éminemment le sens des proportions et des harmonies. Considérant la langue française comme l'une des plus belles qui existent et voyant notre pays si beau, il a voulu qu'il fût découvert par des explorateurs de langue française afin que des noms appropriés soient donnés à toutes ces merveilleuses beautés. Il fallait les noms français pour désigner le fleuve Saint-Laurent, la rivière Richelieu, les lacs Saint-Louis, Saint-Pierre ; il fallait des noms français pour nommer le lac et la rivière Saint-François qui ajoutent à nos Cantons de

l'Est un cachet idéal de beauté pittoresque.

Conservons bien cette langue dont la Providence nous a si généreusement gratinés, faveur dont nous devons chaque jour la remercier. C'est à elle que nous devons notre foi religieuse. Au dix-septième siècle, trois peuples différents sont venus en Amérique. Les Espagnols se sont arrêtés aux mines d'or du Mexique ; les Anglais se sont contentés d'établir des comptoirs . de commerce dans la Nouvelle- Angleterre et de faire la traite des fourrures à la Baie d'Hudson. Anglais et hardis aventuriers ont suivi les missionnaires français, perçant les profondeurs des déserts et des forêts pour y répandre le christianisme et la civilisation, et d'une main avide, ils ont recueilli les richesses si noblement dédaignées par ces religieux, civilisateurs avant que d'être conquérants.

Des pessimistes prétendent que notre langue est destinée à disparaître et que la race canadienne-française sera infailliblement noyée dans les races étrangères qui nous inondent.

Si, comme le croassent ces corbeaux de malheur, la barque de notre nationalité se heurte contre la banquise de l'anglicisation, nos concitoyens seront aussi héroïques que les musiciens du (( Titanic ».

Lorsque le flanc du géant des mers se déchira contre la fatale banquise, les musiciens restèrent à leur poste, et les derniers soupirs du « Nearer my God to Thee » se perdirent lugubrement dans les flots consternés.

Une semblable catastrophe nous serait-elle réservée, que, à leur exemple, comme de bons soldats du devoir, nos compatriotes sauraient maintenir leur position jusqu'au bout et faire résonner jusqu'à engloutissement complet dans les flots glacés, les harmonies mélodieuses de leur langue maternelle.

Mais, faisons ri de ces faux prophètes ! Laissons-les à leurs sinistres prédictions. Vivons d'espérance ! Ils en seront quittes pour l'inanité de leurs hurlements dans la nuit de notre avenir, quelque peu agitée, il est vrai, mais sans tempête.

Gardons jalousement cet idiome dont la Providence nous a fait cadeau. Lorsque Cartier mit le pied sur le sol canadien, il y planta une croix sur laquelle il inscrivit en belle langue française : « Pour Dieu et le Roi de France ».

Cette croix, elle est encore debout, ferme et solide, parce qu'elle a notre langue pour appui. Chacun sait cependant que le jour où le doux parler de nos aïeux aura fini de retentir dans notre Province, « les clochers d'argent de nos églises échelonnées sur le bord du Saint-Laurent auront fini de se mirer dans les eaux du grand fleuve ».

Il ne tient qu'à nous de la conserver pure de tout alliage, cette langue bénie, flambeau de la civilisation sur le sol d'Amérique. Elle vivra ! Durant des siècles encore, le doigt des flèches de nos églises indiquera à nos arrière neveux, le Ciel veillant sur les destinées de notre race, afin

qu'elle continue sur cet hémisphère, absorbé dans le matérialisme, la soif de l'or et des jouissances, les Gestes de Dieu par les Francs :

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