‹ En guérit-on?Chapitre 9 sur 21 · II. — - ï^arasyphUis · texte numérisé non relu

II. — - ï^arasyphUis

Un jeu de mots, qui pourtant n'est guère de circonstance, traduit ici un fait très positif. On a dit que la paràsyphilis « a déplacé le centre de gravité de la syphilis ». C'est vraii Autrefois on faisait résider le pro-

PABASYPHILIS 37

nostic de la syphilis dans un certain nombre d'affections viscérales intéressant surtout le cerveau, la moelle, le foie, les reins, les poumons, etc. Mais, du jour où la syphilis s'est doublée de la parasyphilis, du jour notamment où les attaches du tabès et de la paralysie générale avec la syphilis sont devenues indéniables, la fréquence et Textrème gravité de ces deux dernières affections ont fait basculer en un autre sens le plateau pronostique de la maladie. Ce qu'on s'est pris à redouter surtout — et non sans raison — dans la syphilis, c'est le tabès; c'est plus encore la paralysie générale; et laissez-moi faire ici le prophète pour ajouter que dans quelques années ce sera en plus la leiicoplasie, la leucoplasie cancérogène, mère du plus affreux cancer qui soit au monde, le cancer de la langue.

Sur ce point d'ailleurs l'instinct du public ne s'est pas laissé tromper. Car, depuis quelques années, il n'est guère plus de malades syphilitiques qui, cherchant à se renseigner près de nous sur les éventualités qui les menacent, ne nous disent : « Au moins, docteur, me préserverez-vous de l'ataxie? De grâce,

n'est-ce pas? ne me laissez pas devenir paralytique général, comme M. tel ou tel; car c'est là ce que je crains le plus au monde, voyez-vous, laj)aralysie générale; » etc., etc.

Et ils ont raison, nos clients, de s'inquiéter de la sorte à propos de deux maladies dont le néfaste renom n'est que trop mérité.

C'est qu'en effet — et avec cette considération nous voici en plein cœur du sujet que vise cet opuscule — il existe toute une série d'affections qui, bien que relevant de la syphilis comme cause, bien 'que d'origine irrécusablement syphilitique, n'éprouvent pas cependant du traitement antisyphilitique l'influence curative si intense, si profonde, si merveilleuse, qu'il exerce sur toutes les autres manifestations de la maladie.

Comme prototype du genre, voyez cette curieuse dermatose qui, consistant en de simples macules gris noirâtre, très habituellement localisées dans la région du cou, est dite syphilide pigmentah^e ou collier de Vénus. Qu'y fait le traitement spécifique, môme à doses intensives? Exactement rien.

Exemple :

TABES. — PARALYSIE GÉNÉttALE 39

Une jeune femme entre dans nos salles pour une syphilide papuleuse confluente, qui crible tout le corps de grosses papules de couleur rouge jambon. Elle présente en plus, sans parler de diverses manifestations secondaires banales, une belle syphilide pigmentaire qui enlace le cou à la façon classique. On prescrit le traitement mercuriel à bonnes doses. Qu'advient-il? C'est que, quatre à cinq semaines plus tard, tous les accidents sont effacés, tous, à l'exception de la pigmentation du cou, qui, elle, n'a pas bougé. Trois mois plus tard elle persistait encore sans modification.

Et le tabès, cette affection dont la connexion pathogénique avec la syphilis n'est plus contestée aujourd'hui, qu'y fait le traitement spécifique, voire aux doses lés plus intensives?

Parfois — non pas toujours — il paraît atténuer, voire dompter certains troubles morbides, tels que les parésies ou les paralysies oculaires, les douleurs fulgurantes, les troubles vésicaux (tous symptômes susceptibles, il est vrai, d'amendement spontané et de disparition spontanée). En certains cas encore, il a semblé bien positivement enrayer l'évolution morbide, contenir, « immobiliser )) le tabès, comme on dit en langage technique, et ce résultat serait consi-

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dérable, à coup sûr. Mais, d'autre part, que d'insuccès à son passif! D'abord, qui pourrait se flatter d'avoir jamais guéri un tabès, un tabès vrai, au sens précis du mot? A-t-on même jamais guéri, voire enrayé Tophtalmopathie tabétique? J'y ai toujours et invariablemopt échoué pour ma part. Et que fait encore le mercure ou Tiodure, et que font-ils réunis contre les crises gastriques, contre les arthropathies ou même les simples exostoses du tabès, ou niêm* — le plus souvent du moins — contre les douleurs fulgurantes ?

Quant à la paralysie générale, c'est hiea pis encore. Ici, impuissance absolue, radicale, du traitement spécifique. A l'A^îadémie, où la grave question des rapports de la paralysie générale avec la syphilis était dernièrement agitée, il y a eu — chose rare — accord complet, unanimité pour reconnaître l'inanité du traitement mercuriel, même intensif, dans le traitement de cette terrible afl*ection.

Et ainsi de suite pour toute la série des entités morbides qui composent la parasy-

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philis, telles que leucoplasie, neurasthénie, variété spéciale d'épilepsie dite épilepsie parasyphilitique, vitiligo, etc!, etc.

Il est vrai que la parasyphilis a été récusée, niée par quelques-uns de nos collègues, mais cela, bien malheureusement, n'a pas suffi à la supprimer. On Ta traitée de « groupe artificiel, imaginaire, factice, à limites imprécises, non défini par une caractéristique propre, incompréhensible comme pathogénie », etc. Soit! Mais, à ne parler ici que du fait positif qui nous intéresse pour Tinstant, je me contenterai de répondre que force me sera bien de croire à la parasyphilis jusqu'au j our fortuné où, sous Tinfluence du traitement spécifique, le labes guérira comme une syphilide, et la paralysie générale comnie une gomme. Ce jour reste à venir.

Quant aux conséquences pronostiques que comporte en définitive cette parasyphilis, on conçoit ce qu'elles doivent être. La parasyphilis, en somme et à parler net, c'est de la syphilis qui ne guérit pas. Or, cette syphilis qui ne guérit pas, il est facile d'imaginer quels en sont les aboutissants, alors qu'elle affecte

pour expressions des entités morbides telles que le tabès, la paralysie générale et la leucoplasie.

Aussi bien, comme je Tai déjà dit et écrit maintes fois, du jour où la syphilis s'est doublée de la parasyphilis , son pronostic s'est-il accru de gravité dans une proportion considérable, énorme. Bien positivement, l'incorporation dans les cadres de la syphilis, déjà bondés de tout un groupe d'affections graves pour la plupart et. incurables pour quelques-unes, a transformé la maladie quant à la somme et à la qualité des périls qu'elle comporte en la chargeant de nouvelles responsabilités. — Cela est irrécusable, et il ne faut pas, par optimisme irréfléchi, nous le dissimuler*.

Toutefois, qu'on ne se hâte pas de tirer

1. La preuve en est dans Témoi qu'en ont ressenti les Compagnies d'assurance sur la vie. Ainsi je lisais tout dernièrement ceci dans un article intitulé Syphilis et Assurances sur la vie :

« ... Le pronostic général de la syphilis a été profondément modifié dans ces dernières années, lorsqu'on eut reconnu la maladie comme la cause principale de la paralysie générale, de l'alaxie locomotrice, des anévrysmes, etc. Le changement qu'a subi le pronostic vient principalement de la reconnaissance du groupe de maladies décrites sous le nom de parasyphilis, etc. » {Médecine moderne, W août 1905.)

PARASYPIJILIS 43

des conclusions de ce qui précède; car il est au triste état de choses que je viens de dénoncer une atténuation, un correctif que je dois maintenant introduire en scène.

Nous ne savons pas, à coup sûr, guérir le tabès, non plus que la paralysie générale, non plus que la leucoplasie, c'est entendu.

Mais nous avons le moyen, dans une certaine et importante mesure, de prévenir, de conjurer ces trois fléaux majeurs de la parasyphilis.

J'aurai, dans un chapitre prochain, à discuter devant vous la très grave question du tvdiitemGni préve7îtif de la syphilis en général. Mais que, dès à présent et pour ne pas scinder ce sujet capital de la parasyphilis, il me soit permis de dire ce que, par rapport à elle, nous avons à attendre de nos agents préventife.

L'hygiène, tout d'abord, joue ici un grand rôle, très notamment en ce qui concerne Tune des trois entités morbides en question. La leucoplasie, en effet, la leucoplasie

si terrible, si atroce par sa dégénérescence cancéreuse, ne se produit guère,, sauf exceptions absolument rares, que sur les sujets syphilitiques qui fument, et surtout qui fument avec excès. C'est là un point que je compte établir quelque jour par des observations et des statistiques démonstratives, mais que je dois me borner à énoncer ici. Or, on conçoit, sans que j'aie besoin de le dire, le parti à tirer d'une telle notion. Aussi bien, je crois, le plus g7'and service qu'on puisse rendre à un sujet syphilitique fumeur, c'est d obtenir de lui — ce qui n'est pas facile, à la vérité, — le renoncement au tabac. Le renoncement au tabac est le mode prophylactique par excellence de la leucoplasie et de ses suites. La meilleure preuve en est que le cancer post-leucoplasiqiie est une exception des plus rares dans le sexe féminin, où l'usage et surtout l'abus du tabac sont tout à fait exceptionnels.

De môme pour la paralysie générale.

Aujourd'hui bien déterminé, bien connu, le bilan étiologique de la paralysie générale est ainsi constitué : comme cause essentielle, « constante, nécessaire même », a-t-on

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dit*, syphilis; — et, comme causes adjuvantes, fortement prédisposantes : hérédité nerveuse; — alcoolisme; — et surmenage, surmenage quelconque (de travail, d'affaires, ou de préoccupations, ou de plaisirs, de dissipations, d'agitations mondaines, n'importe). Eh bien, en proscrivant, en excluant ces deux derniers facteurs (alcoolisme et surmenage), en réduisant au minimum les causes d'excitation du système nerveux, l'hygiène peut intervenir en l'espèce le plus utilement.

Je ne puis malheureusement dire même chose en ce qui concerne le tabès. Car, autant nous sommes fixés sur la cause première, essentielle, du tabès, autant ses causes prédisposantes, adjuvantes, restent encore obscures et mal déterminées.

En second lieu, n'est-il donc rien à attendre du traitement spécifique, quant à une action préventive s'exerçant sur les diverses entités morbides qui composent la parasyphilis? Question du plus haut intérêt, mais

1. D' Alexandre Paris, la Paralysie générale progressive ; Nancyj 1905;

question d'une solution bien difficile, bien délicate, et sur laquelle aucun travail n'a été publié jusqu'à ce jour, à ma connaissance du moins. Eh bien, j'ai essayé de la défricher, cette question (notez le mot, défricher, car nous n'en sommes que là), en consultant à ce sujet un gros stock inobservations que je collectionne de vieille date, et vous allez voir quels résultats m'a foqrnis ce laborieux dépouillement.

Ce que je me proposais de rechercher est ceci : Sur des sujets syphilitiques ayant abouti au tabès ou à la paralysie générale, quel a été le traitement initial (j'entends le traitement des premières années de la maladie) auquel ont été soumis les malades? Ce traitement, auquel ils avaient demandé la guérison et qui était ou devait être leur sauvegarde d'avenir, pouvait-il ou non, de par ce qu'il avait été, devenir préventif en l'espèce? Avait-il été long ou court, intense ou faible, sérieux ou notoirement insuffisant?

C'est là ce qu'il s'agissait d'établir. Eh bien, pour savoir cela, j'ai procédé de la sorte :

après avoir réuni mon stock d'observations relatives au tabès et à la paralysie générale,

PARASYPIilLIS 47

j'ai fait choix de celles où était spécifié d'une façon explicite, suffisante, le traitement initial de la diathèse; — puis j'ai analysé ces observations au point de vue de la qualité de ce traitement, si je peux ainsi parler; — et, finalement, je les ai catégorisées en quatre groupes, cela suivant que ledit traitement avait été ou nul ou dérisoirement court (c'est-à-dire inférieur comme durée à un an); — qu'il avait oscillé ent7^e un et deux ans; ^— qu'il avait été prolongé ent7'e deux et trois ans; — enfin, qu'il avait dépassé la troisième année. — Et alors, additionnant les unités constitutives de chacun de ces groupes, j'ai trouvé ceci :

V Paralysie générale :

Sur 79 cas :

1® Pour le premier groupe (que j'appellerai groupe des traitements niih, insuffisants, au total dérisoires) 44 cas.

2° Pour le second groupe {groupe des trai-^ tements courts, baptisons-le de la sorte conventionnellement, pour le différencier des trois autres) 19 —

3° Pour le troisième {groupe des traitements

moyens) 12 —

4« Pour le quatrième, enfin {groupe des

traitements sérieux) 4 —

2* Et de même pour le tabès :

Sur 576 cas :

l® Pour le premier groupe (groupe des traitements qui n'en sont pas, groupe des traitements dérisoires) 411 cas.

2° Pour le second, groupe des traitements

courts 103 —

3° Pour le troisième, groupe des traitements moyens 37 —

4® Pour le quatrième , groupe des traitements sérieux 23 —

Or, on est d'accord aujourd'hui pour considérer comme insuffisant, par rapport è. la syphilis, tout traitement de durée inférieure à trois ans. Si donc, additionnant ensemble les chiffres de nos trois premiers groupes où le traitement n'a pas a^tteint trois ans, nous comparons le total qu'ils nous fournissent au total du quatrième groupe (groupe des seuls traitements sérieux), nous aboutissons aux chiffres que voici :

1** Pour la paralysie générale :

Traitements insuffisants 73 cas.

Traitements sérieux 4 —

2* Et pour le tabès :

Traitements insuffisants 351 cas.

Traitements sérieux;....;. ..;;..; 23 —^

PARASYPllILIS 49

Mettons cela maintenant au pourcentage, pour une comparaison plus facile, et nous arrivons en définitive à ceci :

Sur 100 cas :

Paralysies générales succédant à des traitements antisyphilitiques insuffisants 95

Paralysies générales succédant à des traitements antisyphilitiques sérieux 5

Et de même pour le tabès :

Tabès succédant à des traitements antisyphilitiques INSUFFISANTS 95,6

Tâbes succédant à des traitements antisyphilitiques SÉRIEUX 4,4

De sorte que, sans insister davantage sur des résultats numériques qui ont leur éloquence, c'est-à-dire qui ont de par eux seuls leur signification, je me bornerai à énoncer la conclusion qui en découle forcément. Or, cette conclusion se formule ainsi :

Le traitement mercuriel offre une sauvegarde, UNE GARANTIE PRÉVENTIVE, SINON COM- PLÈTE, DU MOINS RELATIVE ET VRAIMENT RASSU- RANTE, CONTRE LA PARALYSIE GÉNÉRALE ET LE

tares; — car, sur 100 cas de paralysie générale ou de tabès observés sur des syphiliti-

ques, la statistique en accuse 95 s'étant produits à la suite de syphilis insuffisamment traitées, contre 5 (voyez la proportion!) ayant succédé à des traitements sérieux,

Qui nous dit même si ce faible quotient ne sera pas susceptible de s'abaisser encore du fait d'un traitement meilleur, d'un traitement ou plus intensif, ou plus long, ou mieux combiné de façon à fournir un rendement utile supérieur? Toutes les prévisions sont en ce sens.

Inutile de dire que ces dernières considérations compensent pour une large part le pronostic fâcheux qu'infligent à la syphilis ses manifestations parasyphilitiques.

n. — EN GUÉRIT-ON POUR L'AVENIR?

Question capitale par excellence, question qui bien légitimement préoccupe les malades, et plus que toute autre. Pour avoir bien des fois entendu leurs doléances à ce sujet, je puis vous les rapporter avec fidélité : « Sans

EX GUÉRIT-ON POUR l'aVISNIR? 51

doute, docteur, nous disent-ils, vous allez me guérir de mes accidents actuels; cela, j'en suis bien sûr. Mais ce qui m'inquiète, c'est V avenir... Me promettez- vous qu'un jour viendra où je n'aurai plus rien à craindre de cette terrible maladie? Et la carie des os, vous m'en préserverez, n'est-ce pas?

Pouvez-vous faire aussi que je ne devienne ni fou ni paralytique? Ah! le gâtisme et la petite voiture, voilà la perspective que je crains le plus au monde. » Etc., etc.

Eh bien, à cette question, ou plutôt à cette série de questions, le médecin est autorisé, je pense, à répondre par les trois propositions que voici :

1® Oui, on guérit de la syphilis pour Va^ venir; oui, mais à la condition d'un traite* ment méthodique, suffisamment intense, suffisamment prolongé et doublé d'une bonne hygiène, un syphilitique a le droit de voir devant lui la délivrance et de compter sur un avenir indemne.

2" Il n'est que peu, bien peu d'exceptions à la formule qui précède et qu'on peut considérer en l'espèce comme la règle.

3° Il est môme à croire que le nombre de

ces cas exceptionnels ira s'abaissant encore, au fur et à mesure que le traitement de la syphilis sera mieux étudié, plus connu, que le traitement mercuriel deviendra plus énergique en même temps que mieux toléré (quels progrès déjà réalisés à ce double point de vue par la méthode hypodermique !), et que des facilités de guérison seront plus charitablement offertes aux malades.

Mais, je le vois bien, amis lecteurs, cette triple proposition ne vous satisfait qu'à demi. « Des réserves, allez-vous me dire, des exceptions à la première formule si rassurante que vous nous aviez donnée précédemment, qu'est-ce que cela signifie? Que cachent ces réserves? Que seront ces exceptions? En un mot, quelle va être la proportion des cas mauvais auxquels elles s'appliquent par rapport aux cas favorables?

Combien, par exemple, devrons- nous en compter sur cent? De grâce, précisez ! »

Préciser, vous répondrai-je, serait encore impossible. Car, pour énoncer un chiffre, il faudrait d'énormes statistiques faites à ce point de vue spécial, et de telles statistiques

EN GUÉRIT- ON POUR l'aVENIR? 53

n'existent pas encore. Mais ce dont je puis vous assurer, c'est que basse, vraiment très basse est la proportion des cas où la syphilis bien traitée, longuement traitée, en même temps que soumise à une bonne hygiène, se montre réfractaire et se traduit à termes plus ou moins tardifs par des explosions tertiaires redoutables. Au risque de me compromettre par une évaluation numérique que vous exigez prématurément de moi, je vous dirai que, d'une façon très approximative et sous toutes réserves, j'évalue cette proportion entre 3 et 5 pour 100. En autres termes, d'après mes chiffres personnels, il y aurait, sur 100 syphilis convenablement traitées, environ 3 à 5 de ces syphilis se traduisant à long terme par des retours de tels ou tels accidents, contre 95 à 97 qui resteraient indéfiniment muettes, silencieuses, inoffensives, qui seraient, en un mot, comme si elles n'existaient pas.

Vous voyez qu'au total cette proportion est vraiment rassurante.

D'autant, notez-le bien, qu'on pourra certes mieux faire. Car cette statistique repose naturellement sur des cas anciens^ sur des cas

54 EN GUÉRIT- ON POUR L'aVKNIU?

de syphilis remontant en moyenne à une vingtaine d'années; or, depuis vingt ans, notre thérapeutique n'est pas restée sans réaliser de grands progrès. Et très rationnel donc est Tespoir qu'une même statistique faite dans vingt ans à dater d'aujourd'hui ne manquera pas de fournir des résultats bien plus satisfaisant?.

Tonl est, pour Tavenir d*ane sypliilis, dans le traitement préventif.

Donc, direz-vous, d'après ce qui précède, il conviendrait de croire à la réalité d'une MÉDICATION PRÉVENTIVE de la syphilis.

Certes oui, vous répondrai-je, il faut y croire et, mieux encore, il convient d'en faire bénéficier les malades.

Quant à la démonstration de cette influence préventive du traitement spécifique sur les destinées ultérieures d'une syphilis, j'ai d'autant plus à cœur de la produire qu'elle est de toute premièi'e importance pour le sujet qui nous occupe, et la voici.

On a dit : « Le mercure guérit les manifestations, les lésions de la vérole, mais c'est tout; il ne guérit pas la vérole. Il efface, il hlanchity il blanchit pour un temps, et rien de plus, mais il n'influence pas la maladie. C'est un palliatif, un curatif même d'accidents actuels, mais ce n'est pas un antidote, un contrepoison, donc un préventif, » etc.

Grave erreur, je crois.

D'abord, je me représente difficilement comment le mercure, exerçant une action incontestée sur les manifestations ou les lésions syphilitiques de tous les systèmes vivants, pourrait posséder cette action s'il n'avait prise sur la cause môme de ces phénomènes, s'il n'influençait pas la maladie.

Mon intelligence se refuse à comprendre comment un remède pourrait modérer tous les effets d'un poisou et poursuivre ce poison dans tous les recoims de l'organisme, sans se trouver en conflit quelque part avec ledit poison, avec le principe, la cause première (quelle qu'elle soit) de tous ces troubles morbides. Mais enfin, comme, après tout, cela pourrait être sans que j'eusse la faculté d'en

comprendre la raison, je passe outre et cherche ailleurs des éléments de conviction.

Eh bien, ces éléments de conviction, je les trouve nettement dans quatre ordres de considérations que je vais vous soumettre, considérations médicales non moins que considérations de bon sens, sur lesquelles j'appelle toute votre attention.

I. — Le mercure exerce incontestablement une action préveMive sur les manifestations de la période secondaire.

Comparez, en effet, ce qu'est la période secondaire chez les sujets traités et bien traités ab ovo, dès le chancre, et ce qu'elle est sur les sujets non traités ou insuffisamment traités. Pour ces derniers, c'est une période ultra-chargée d'accidents, à savoir : syphilides cutanées de tout siège et de modalités les plus diverses ; — syphilides muqueuses portant sur la bouche, la gorge, les organes sexuels, l'anus, etc. ; — onyxis, périonyxis; — adénopathies ; — alopécies; — douleurs multiples, arthralgies, myosalgies, névralgies; — céphalée; — parfois même

iritis, choroïdite, périostite, asthénie nerveuse, accidents fébriles, etc.

Inversement, chez les sujets traités et bien traités dès le début de Tinfection, cette période — et cela comme règle, notez-le bien — se réduit à un petit, très petit nombre d'accidents, et d'accidents du type le plus superficiel, le plus bénin; Je précise. Elle se réduit à quelques légères « éclaboussures secondaires, telles que : roséole discrète, quelques plaques muqueuses buccales (déterminées surtout par l'influence irritante du tabac), quelques croûtelles du cuir chevelu, quelques ganglions au cou, et c'est tout. Il est même des malades qui, grâce au traitement, traversent toute la période secondaire sans être affectés d'un seul accident secondaire ; c'est là chose assez rare, à la vérité , mais c'est là chose authentique, irrécusable.

Or, comment ne pas reconnaître dans cette réduction, cette atténuation de la syphilis secondaire, l'action du mercure? Et comment le mercure pourrait-il produire de tels effets s'il n'agissait sur le principe même de la maladie, s'il n'exerçait une influence préventive sur des accidents qui, sans lui, n'au-

S8 EN GUÉRIT- ON POUR l'aVENIR ?

raient pas manqué de se produire? — Nier cela, c'est récuser la lumière du jour en plein midi.

IL — Second témoignage : le mercure exerce incontestablement une action préventive sur la période tertiaire.

De cela la preuve est contenue dans les deux faits suivants :

D'une part, fréquence considérable des manifestations tertiaires sur les sujets à syphilis non traitée ou insuffisamment traitée ;

Et, d'autre part, rareté de ces mêmes manifestations tertiaires sur les sujets à syphilis correctement et longuement traitée.

Il ressort, en effet, de l'observation que la syphilis tertiaire ne sévit que d'une façon rare, très rare, sur les sujets qui ont suivi un traitement sérieux et prolongé, un traitement digne de ce nom. Exemple :

D'après une statistique que je ne reproduirai pas ici (mais dont vous pourrez trouver les éléments ailleurs*), j'ai été conduit à ce résultat : que, aur 100 cas de syphilis cérébrale h antécédents thérapeutiques bien

1, Traitement de la syphilis, 11^ édilion, p. 168,

connus, 5 ont été observés sur des malades ayant fait un traitement sérieux, contre 95 sur des malades n'ayant subi qu'un traitement court, très court, notoirement insuffisant. Ce qui veut dire que la syphilis cérébrale est 19 fois plus rare à la suite d'un traitement sérieux que chez les sujets insuffisamment traités. Donc, le mercure est assurément, dans une certaine mesure, un 'préventif de la syphilis cérébrale.

Eh bien, par d'autres chiffres que je vous épargnerai, mais que j'ai relevés pour mon instruction personnelle, je pourrais vous montrer de même que le mercure constitue un préventif non moins puissant par rapport à d'autres accidents tertiaires, tels notamment que les gommes, les affections viscérales, les lésions du voile palatin, du nez, du pharynx, etc.

De sorte qu'au total le mercure fait pour la syphilis tertiaire ce que nous lui avons vu faire, il n'y a qu'un instant, pour la syphilis secondaire. Il la rend légère au malade, et cela en diminuant la fréquence des éventualités du tertiarisme. Au total, il prévient — non pas toujours, bien malheu-

60 EX GUÉRIT- OX POUR l'aVENIR ?

reusementy mais dans une proportion considérable — les accidents graves des périodes avancées de la maladie.

III. — Troisième témoignage : le mercure est un préventif par excellence de V hérédité syphilitique.

Chacun sait qu'abandonnée à elle-même et sans traitement, la syphilis traduit son influence héréditaire par les plus lamentables résultats : avorlements ; — accouchements avant terme d'enfants morts ou moribonds; — naissances d'enfants étiolés, chétifs, infectés de syphilis, destinés le plus souvent à une mort rapide; — et, de plus, répétition possible, voire habituelle, de résultats de même ordre au cours de plusieurs grossesses.

C'est ainsi qu'on a vu des femmes syphilitiques, ou même des femmes saines conjointes à des maris syphilitiques, aboutir deux fois, trois fois, quatre fois, cinq fois, six fois, sept fois de suite, voire davantage encore, soit à Tavortement, soit à l'expulsion avant terme d'enfants morts ou voués à une mort prochaine.

INFLl.'ENGIi DU TUAITliMKXT PllÈVISNTlF 61

Eh bien, est-ce que pareilles choses s'observent chez les malades qui se sont traités, j'entends chez les malades qui se sont bien et longuement traités ? Non, mille fois non ! Et c'est ici qu'éclate eiï évidence lumineuse l'action neutralisante, préventive, du traitement spécifique sur l'hérédité morbide. Car écoutez bien ceci : Dans le camp des malades non traités, mortalité infantile s'élevant jusqu'à 62, 70, 80, 82 pour 100; — et dans celui des n^alades soumis à un traitement sérieux, mortalité infantile (du fait de la syphilis) ne dépassant pas 3 pour 100!

De tels chiffres n'ont pas besoin de commentaires, et tout le monde s'accorde aujourd'hui — je tiens à bien l'affirmer — à reconnaître que ces calamités navrantes de fausses couches multiples, de morts multiples d'enfants nouveau-nés, ne s'observent jamais que comme résultats de syphilis négligées, presque abandonnées à leur évolution propre , au total mal traitées ou non traitées.

Que si le moindre doute pouvait subsister sur ce point en vos esprits, il serait dissipé

62 EN GUÉniT-ON POUR l' AVENIR ?

par cette autre donnée de l'observation clinique, celle-ci vraiment faite comme à dessein pour la démonstration que je poursuis.

Il est des cas où l'on a pu comparer, dans des ménages syphilitiques, les résultats d'une série de grossesses, les unes antérieures et les autres postérieures à Fintervention du traitement. Or, qu'a-t-on vu dans les cas de cet ordre? Ceci : les grossesses antérieures au traitement se terminant d'une façon néfaste, à savoir par des avortements, des nais sauces d'enfants morts ou d'enfants ne venant au monde que pour mourir, etc. ; — et, tout au contraire, les grossesses postérieures au traitement amenant des enfants à terme, bien vivants.

Quantité de cas de ce genre ont été publiés dans la science. Comme exemples, je vous citerai les trois suivants.

Un de nos confrères contracte la syphilis.

Il se marie, n'ayant fait qu'un traitement très court ou, pour mieux dire, ne s'étant pas traité. Sa femme, restée saine, devient enceinte trois fois et avorte trois fois, sans aucune cause qui légitime ces accidents.

Alors il s'inquiète, il se rappelle son an-

cienne syphilis, bref, il se traite, et cela sérieusement et longtemps. Surviennent t7*ois nouvelles g7'ossesses,. qui amènent des enfants vivant Sy sains, actuellement âgés de six, cinq et quatre ans^

Second cas, de Tordre de ceux qu'il est heureuseijaent rare de rencontrer. — Un jeune homme contracte la syphilis et ne consent pas à se traiter par le mercure, « lequel n'est bon, dit-il, qu'à faire tomber les cheveux et les dents ». — Un an plus tard il commet la faute — impardonnable, celleci — de se marier. — Trois mois plus tard, sa jeune femme se trouve en état de syphilis secondaire. — Surviennent alors cinq grossesses, qui se terminent de la sorte : la première par avortement, et les quatre autres par naissance d'enfants qui, tous, meurent de syphilis entre deux et quinze jours. — Vaincu par Tévidence, il se traite alors, lui et sa femme, par le mercure pendant plusieurs années. Trois autres grossesses amènent trois enfants indemnes et encore vivants.

Autre fait de môme ordre, dont je puis

1. J'ai en main un second fait qui est, point pour point, la photographie du premier.

64 EN GCÉRÏT-ON POUR l'aVENIR?

VOUS garantir l'authenticité absolue dans tous ses détails, car il est relatif à une famille amie, que je traite depuis de très longues années et dont les moindres incidents morbides sont venus à ma connaissance.

J'étais tout jeune docteur, lorsqu'un jour je rencontre par hasard un ancien camarade de collège que j'avais perdu de vue depuis longtemps. Nous causons, et ledit camarade me conte ses chagrins : « Tu me vois désolé, me dit-il; ma femme vient de faire, ce matin même, une quatrième fausse couche, à quelques mois de grossesse; et, ce qu'il y a de pis, c'est que toutes ces fausses couches se sont produites sans la moindre cause qui les puisse expliquer, sans accident, sans chute, sans imprudence. Ce ne peut être ma faute, à moi; car tu vois si je suis solide et bâti pour avoir des héritiers. Cela ne peut dépendre évidemment que de ma femme ; et, bien qu'elle soit grande, forte en apparence et bien constituée, je commence à croire, à mon grand chagrin, qu'elle ne me donnera jamais d'enfants. »

Un souvenir alors me traverse l'esprit, et je réplique : « Mais, dis-moi, peut-être bien

ta femme, que tu accuses, n'est-elle pas res- ^ ponsable, comme tu semblés le croire, de ces multiples fausses couches; peut-être bien serait-ce toi le vrai coupable. Car je t'ai connu, il y a quelques années, au quartier Latin, avec une belle vérole que lu ne me paraissais pas soigner d'une façon bien exemplaire. A ta place, je me traiterais, je reprendrais du mercure, et longtemps. »

Bien que donné pour ainsi dire à l'aventure, en pleine rue, le conseil fut suivi, et Je traitement spécifique repris avec intensité.

Car, en me quittant, mon ami n'eut rien de plus pressé que de courir chez son ancien pharmacien, où il fit une formidable provision de pilules Ricord dont il se gorgea pendant toute une année. Or, quinze mois plus tard, sa femme accouchait à terme d'un enfant vivant, lequel a aujourd'hui plus d'une trentaine d'années. Et, depuis lors, elle a eu trois autres grossesses qui n'ont pas été moins heureuses.

Ainsi donc, quatre fausses couches avaiit l'intervention du traitement, et quatre grossesses heureuses après le traitement.

Inutile vraiment de commenter de tels faits.

IV. — Mais il y a plus, car, avec le quatrième témoignage qu'il me reste à produire, la démonstration va prendre une précision quasi mathématique. Écoutez donc bien ceci : '

Une influence provisoire, même simplement pi'ovisoirey du traitement spécifique a pu quelquefois conjurer provisoirement les effets de l'hérédité syphilitique.

Ainsi, il peut suffire, pour qu'un enfant naisse sain de parents syphilitiques, qu'«i« moment de la procréation les parents se trouvent soumis à Tinfluence du mercure.

Quelque singulier, quelque paradoxal, quelque inexplicable surtout que paraisse un tel fait au premier abord, il n'en est pas moins authentique. Il ressort en toute évidence d'un certain nombre d'observations bien étudiées et semblant irréprochables.

Tel est, par exemple, le cas suivant, cas célèbre, qui a été relaté par Turhmann (de Schœnfeld) et qu'on peut qualifier en l'espèce d'observation modèle.

Une femme syphilitique commence par avoir sept grossesses, pendant lesquelles elle ne se traite pas.

Sept fois elle accouche d'enfants syphilitiques qui ne tardent pas à mourir.

Devenue enceinte une huitième et une neuvième fois, elle se traite au cours de ces deux grossesses. Chaque fois elle accouche d'un enfant sain, bien portant.

Survient une dixième grossesse. Cette fois, cette femme, se considérant comme guérie, ne se traite pas. Elle accouche d'un enfant syphilitique, qui meurt à six mois.

Finalement, une onzième grossesse, dans le cours de laquelle intervient le traitement, amène un enfant sain.

Ce fait aurait été inventé de toutes pièces, imaginé théoriquement pour les besoins de la cause, qu'en vérité il ne saurait être plus démonstratif.

La conclusion de ce qui précède s'impose donc véritablement. Et cette conclusion ne saurait être qu'une affirmation énergique de V influence préventive du mercure sur l'évolution ultérieure de la syphilis. Or, inutile de dire que tout est là dans le traitement de cette terrible maladie. A nous, en conséquence, de faire bénéficier nos malades de cette action bienfaisante du merveilleux remède qu'.est le mercure.

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