‹ En guettant les oursChapitre 10 sur 35 · L’APPEL AU MORT · texte numérisé non relu

L’APPEL AU MORT

A mon ami Alfred Gibault.

A la fin d’août 1898, revenant de visiter des malades au lac Caribou, dans les Laurentides, à quelque trente milles de chez moi, j’arrêtai saluer mon vieux guide Wiliam Aube. A ma vue, il s’écria : “Bonjour ! bonjour ! monsieur le docteur, venez-vous faire un tour de pêche?”

— Vous savez bien, mon cher William, que la truite ne mord pas dans le mois d’août.

— Moé, monsieur le docteur, je connais un lac où ça mord en tout temps, et de la belle! Il désignait avec ses mains une longueur d’environ deux pieds.

— Et comment le nommez-vous ce fameux lac? lui demandai- je .

— Il y en a qui l’appellent le “Lac Inconnu”, d’autres, le “Lac Sans-Nom”; depuis que le vieux Charles Thibeau est mort là, on lui donne le nom, nous autres, de “Lac à Charles”.

— Est-ce loin d’ici, William?

— Oh! environ sept à huit milles à faire à pied à travers le bois; on suit un ancien chemin de portage ; y a pas de misère à avoir. A

part de çà, j’vas prendre Tom, un vieux cheval de vingt et un ans, un paresseux, un sans-coeur, que je garde seulement pour haler les billots dans les savanes. Y a déjà travaillé de ce côté-là; y connaît le portag'e. On va y mettre le bagage sur le dos; y va s’en aller en avant, et on n aura qu’à porter nos manches de lignes et le fusil, qu’y faut pas oublier à cause des ours et des loups; et pis, vous savez, ajouta-t-il tout bas, avec un clin d’œil, car c’était un terrible braconnier, on peut rencontrer un orignal; y en a ben par là.”

Ce guide connaissait mon faible pour la pêche et la chasse et mettait tout en oeuvre pour me tenter.

William, lui dis-je, vous me rendez bien malade.

-Si vous êtes malade, j’vas vous guérir, monsieur le docteur. Vous m’avez déjà guéri et j aimerais a vous rendre votre politesse.

J’acceptai.

William donna des ordres à ses nombreux enfants, ordres qui furent aussitôt exécutés. On mit mes chevaux a 1 ecurie. Va femme réussit une omelette au lard qui, avec du bon pain bis, fut vite avalée.

Pendant ce temps on avait amené Tom :

c’était, en effet, un vieux cheval blanc, maigre et ^fourbu. On lui dépose sur le dos deux sacs, l’un contenant nos provisions et des us-

L’aPPËIv au mort

tensiles de cuisine : poêlon, etc. ; l’autre, du foin et de l’avoine, le tout est affermi en un instant à l’échine de la bête et, solidement sanglé sous le ventre.

William, après l’avoir conduite sur la bonne route, lui crie: “Avance, Tom.” La vieille rosse part lentement, et nous emboîtons le pas.

Les chevaux âgés sont comme les vieillards: ils n’aiment pas à voyager, ils préfèrent rester près de la crèche, et Tom regardait souvent en arrière, pris déjà de nostalgie. Nous avions bien fait un mille, quand tout à coup il se retourna, fit un détour pour nous éviter et s’élança au galop, comme un jeune poulain, du côté de la maison.

William le poursuit, en jurant: “Mon vieux mardi! Si j’peux te rejoindre, tu vas en manger une rôdeuse de volée !”

Mais il ne put l’atteindre qu’à la porte de l’écurie. Après lui avoir administré la correction promise, il le ramena au bout d’un câble.

Nous avions parcouru la moitié de la route, et nous longions un joli lac, de nom inconnu lui aussi. La chaleur était grande et Tom voulut aller boire. William me dit: “Laissons-le faire, y s’en ira pas à c’t’heure.”

Tom entra dans l’eau et but à longs traits, puis il avança plus loin et but encore. Debout

sur une belle batture de sable, il semblait s’y plaire beaucoup, car il jouait en frappant l’onde de ses sabots. “Les sacs touchent à l’eau, remarqua William: si y va plus loin, on va perdre nos provisions.” Je m’élançai pour aller le chercher, William me retint: “Ne faites pas ça, monsieur le docteur. Tom nage comme un canard et si vous y allez, y va traverser le lac : notre voyage sera manqué. J’vas l’appeler plutôt.”

Il se mit à siffler, puis à lui prodiguer les épithètes les plus tendres: “Viens icitte, mon Tom, viens icitte mon bon vieux Tom, T’est-un bon cheval, va! Viens icitte, j'vas te donner d’là belle avoine! J’te battrai pus jamais, jamais!” Puis il ajouta plus bas: “Si j’peux t’mettre la main sus l’corps, mon vieux mardi, tu vas en manger une autre rôdeuse de volée!” Tom nous regardait, puis avançait encore plus loin, en secouant sa vieille tête dure de côté et d’autre, comme s’il eût voulu dire: “Non! Non! Non!”

Tout à coup on le vit se diriger à grands pas du côté du rivage, dans la direction de la maison.

William, qui avait deviné ses mauvais plans, courut l’attendre dans un endroit où le sentier se rétrécissait et saisit le câble. Il lui administra une nouvelle correction, mais notre bucéphale avait le cuir dur, et les coups ne s’enre-

Page 1