RE PÈRE RAVI CTO IRE
nais pas, j’vas l’essayer; l’autre, j’ie connais, j’en voudrais pas pour soigner mes gorets.” Moé, j 'm’appelle Pierrot Campeau, et j’sus son homme engagé. Etes-vous paré à embarquer?
Ee tout, débité avec une force et une volubilité telles qu’on aurait cru que cela sortait d’une machine à battre le grain.
— Est-ce que votre maître demeure loin d’ici? lui demandai-je.
—Eh ?
Je me repris : “Y reste-t-v ben loin d’ici tte, votre bourgeois?”
— Ah ! oui, batêche! y a ben io à 12 milles; c’est au diable vert, dans le derrière du Castor.
Je compris qu’il voulait dire en son langage imagé “dans le fond du canton Doncaster.”
Le colon canadien a toujours fait preuve de gaieté gauloise et de facilité surprenante à travestir en noms français les désignations à consonance saxonne dont les Anglais ont bien voulu baptiser les territoires de colonisation destinés à une population française. C’est sa revanche ironique sans doute. Ainsi il dira: “J’reste dans le Castor” au lieu de Doncaster; “j’m’en vas à l’Hirondelle’ au lieu d’Arundel; “au Mirliton” au lieu de Middleton, etc.., etc.
Ma clientèle était plutôt pauvre, et je recommandai à ma jeune épouse, en lui montrant la rosse attelée à la charrette à poche et
en guettant ees ours
le cocher en loques qui m’attendaient: “Ne compte pas sur celui-là pour ton pot-au-feu de demain; tu ferais mieux d’aller au bord du lac ce soir, te prendre quelques belles truites.” Ma femme me répondit par un beau sourire. Elle raffolait de la pêche, autant, sinon plus que moi. Du reste, comment n’aurions-nous pas aimé à pratiquer ce sport, quand le poisson abondait et se montrait si vorace qu’il fallait (selon une expression alors consacrée), se cacher pour appâter les hameçons ?
Douze milles, dans des chemins rocailleux et montagneux, assis dans un tapecu, traîné par une haridelle, c’est bien long. Heureusement que j’avais avec moi, pour me distraire, un orgue de Barbarie, dont je n’avais même pas à tourner la manivelle : Pierrot faisait tout seul, ou à peu près, les frais de la conversation et de la musique. Il chantait et parlait si fort que les lièvres, surpris, s’asseyaient au milieu de la route sur leur petit derrière, les oreilles droites en l’air, pour écouter un peu; puis, effrayés, s’enfuyaient en bondissant vers leurs terriers. De chaque côté du chemin sauvage, on entendait à tout instant: Brrrr... Brrr. . . C’étaient les perdrix affolées qui s’envolaient. Ce qu’il y en avait dans ce temps-là! On les payait vingt -cinq sous le couple, quand, bien entendu, on ne manquait pas d’argent pour ‘en acheter.
EE PÈRE EAVICTOIRE
On prétend que les femmes sont bavardes? ... Bon Dieu! combien d'hommes leur sont supérieurs sous ce rapport! Ht c’est surtout quand ils entrent sur le terrain si glissant de
Jusqu’à la vieille jument grise. . . (page 84)
Dessin de Lâbelle.
l’amour, qu’ils aiment à s’étendre de toute leur longueur.
Ce que j’en ai connu dans ma vie, de ces amoureux et de ces bavards î des vieux, des jeunes, des beaux, des laids, des pauvres et des riches, presque tous aussi naïfs et aussi
vantards les uns que les autres. Chose curieuse, ce sont souvent les plus âgés qui se montrent les plus fous. “There is no fool like an old fool”, dit un proverbe anglais.
Je demandai à Pierrot, laid comme les sept péchés capitaux, si on imagine de réunir sur un seul visage cette monstruosité:
— Beau garçon comme vous êtes, vous avez dû être chanceux en amour?
— Oh ! monsieur le docteur, s’exclama-t-il en se gourmant, et faisant renifler son nez camus: si vous m’aviez vu quand je revenais des chanquiers en haut de Bytown, ou ben quand j’descendais sus les cages jusqu’à Québec; partout ousqu’on arrêtait, les criatures couraient après moé; y en avait qui voulaient m’embrasser, même y m’offraient de l’argent pour que j’aille passer la veillée avec eux autres.
Ah oui ! J’en remarcie ben le bon Yen, Monsieur le docteur, j’ai eu ben du plaisir dans nia vie.
A ce moment je dus lui fermer la boîte et mettre un cadenas à mon orgue de Barbarie, car ça .commençait à ne plus sentir bon. Jusqu’à la vieille jument grise qui s’arrêtait à tout instant et tournait la tête du côté de mon automédon. Se plaisait-elle à ces propos grivois? Oui sait! Elle avait peut-être eu, elle «aussi, ses aventures amoureuses dans le temps
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qu’elle était . . . jeune pouliche, dans le trèfle jusqu’aux genoux?
Mais non! je la jugeais mal. Moins bête que Pierrot, ce n’est pas à l’amour qu’elle songeait, mais bien plutôt au foin et à l’avoine, car en apercevant dans le lointain le toit pointu de la maison de son maître, elle se mit à hennir et à trotter comme un premier prix aux courses de Blue Bonnets.
Vous pouvez bien vous imaginer que la demeure du père Lavictoire n’avait rien de somptueux; mais tout respirait l’ordre et la propreté. Mon hôte me fit bon accueil ; sa figure franche me plut tout de suite. C’était un homme dans la soixantaine, aux épaules carrées, à la barbe grisonnante, aux mains calleuses, un vieux défricheur, sans culture intellectuelle, mais doué de beaucoup d’esprit naturel et d’un jugement sain.
Il me dit avoir bien connu mon père, dont il avait reçu de grands services et qu’il ne savait que de la veille mon arrivée dans les montagnes, ce qui expliquait son retard à envoyer chercher un médecin pour son fils.
•Sa femme, au visage doux et souriant, encadré de cheveux prématurément blanchis, possédait un peu d’instruction. Douze enfants les entouraient. D’état de l’aîné, bien malade, les inquiétait. J’entrai aussitôt dans la chambre pour l’examiner..
Je constatai qu’il souffrait d’une pneumonie aiguë, parvenue à la période critique, phase de la maladie toujours alarmante, non seulement pour le patient et son entourage, mais pour l’homme de l’art lui-même. Déjà des sueurs profuses se manifestaient et je rassurai la famille en disant: “C’est un bon signe, et j’ai lieu de croire qu’un changement favorable se produira pendant la nuit.” Je fis le traitement voulu en ces cas; et après que le patient fut calmé, on me servit un souper simple mais abondant.
Le père Lavictoire me dit: “Vous devez être fatigué, docteur; si vous voulez vous jeter sur le banc-lit qui est là. N’ayez pas peur, il est propre. Nous autres, c’est notre habitude de réciter la prière en famille, et vous nous excuserez si on ne vous tient pas compagnie plus longtemps.”
Après m’être agenouillé pour une courte oraison devant la couche qui fleurait le bon foin d’odeur, je m’y étendis, et ne tardai pas à dormir. Mais je fus bientôt éveillé par la voix tonitruante de Pierrot Campeau, qui criait en répondant au Pater: “Donnez-nous aujourd’hui la tentation du mal. Ainsi soit-il.” Et je ne pus sommeiller tant que dura la prière.
Le chapelet terminé, la mère Lavictoire, plus instruite que les autres, récita les litanies de la sainte Vierge, en latin. Et tous de ré-
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pondre: “Ora pro nobis”, à chaque invocation. Seul Pierrot marmottait, en hésitant, des mots que je ne pouvais comprendre, quelque chose comme : “Hourrah Boy ! !”
Les litanies enfin complétées, le chef de famille continua la prière par des intentions spéciales, précédées d’explications appropriées.
— Mes enfants, notre pauvre Saül est ben malade, on va dire un Pater pour qu’y revienne à la santé au plus vite: j’ai ben besoin de lui pour mes récoltes:
Notre père qui êtes aux cieux. .
— Mes enfants, vous savez que ma vue s’en va ben, on va dire un Pater pour que je voye plus clair:
Notre père qui êtes aux cieux. . .
— Mes enfants, c’est aujourd’hui le 25 août, la fête de saint Louis. Vous savez que tous les ans quasiment, ce saint-là nous joue quelque mauvais tour. Y fait ben fret à soir, et j’ai peur que notre tabac gèle^; moé, vous savez, chiquer du tabac qu’a gelé, j aime autant manger de la ... n’importe quoi !
Notre père qui êtes aux cieux. . .
• — Mes enfants, à c’t’heure, on va dire^ le dernier Pater (et se tournant de mon côté il ajouta d’une voix forte) pour que le docteur nous charge pas trop cher; il doit voir comme on est pauvre:
JSN GUETTANT UËS OURS
Notre père qui êtes aux cieux. . .»
Et toujours Pierrot répondait: ‘'Donneznous aujourd'hui la tentation du mal. Ainsi soit-il !”
La prière finie, le père Lavictoire et son serviteur allumèrent leurs pipes. Les enfants s’assirent en rond autour d’eux. Le vieux colon aimait à goguenarder ; apostrophant son homme engagé, il lui demanda:
— Quel âge que t’as ben à c’t’heure, mon Pierrot ?
— Quarante-cinq ans, m’sieu.
;Ah cré yé! Pour un garçon, c’est ane belle âge. A 45 ^ns un homme devrait savoir ses prières.
. J *es sais, aussi, m’sieu Lavictoire, j’ies sais.
1 Si tu les sais si bien, mon Pierrot, pourquoi, quand tu réponds au Pater, au lieu de demander la tentation du mal que t’as l’air à avoir assez, pourtant, tu demandes pas comme nous autres “ton pain quotidien” ? Tu penses pas qu’ça serait mieux?
Pt être ben, m sieu Lavictoire, p’t’être
ben !
. Et pis, qu’est-ce que tu réponds aux litanies? j’ai pas ben compris. C’est-y Hourrah Boys ?
— Oui, m’sieur, Oraboys.
LE PÈRË RAVICTOIRE
— Pourquoi est-ce que tu ne réponds pas en latin, comme les autres: ora pro nobis? Hourrah Boys, c’est un patois de chanquier, ça, c’est pas ane prière.
— Ben, j’vas vous dire, m’sieur Lavictoire. Ma vieille mère m’a ben recommandé, avant de mourir, de ne jamais avoir honte de ma langue, et de toujours parler français. C’est pour ça que je réponds: Ora Boys! Tant qu’à prier le bon Yeu en latin, j’sus capable comme vous autres.
— Eh ben ! Pierrot, si tu sais si ben le latin qu’ça, peux-tu me dire le nom de celui qui a tué Notre-Seigneur, j’veux dire celui qui y a donné son coup de mort avec une lance, tu sais !
— Ah ! ben là vous m’embêtez, m’sieu Lavictoire, et j’sus dans les pétaques par-dpssus la tête. Pomment est-ce qui s’nommait ce “malva-là” ?
— Il s’appelait Vintris, mon vieux.
— Vintris? T’as qu’à ouaire! Un drôle de nom. Vintris! En êtes-vous ben sûr, m’sieu Lavictoire? Qui est-ce qu’v a pu vous dire ça à vous?
— Pauvre nigaud, tu le répètes plus que cinquante fois tous les jours, quand tu dis ton chapelet en latin : Vintris tué Jésus.
Et le père Lavictoire, fier de sa farce, éclata de rire. Puis, il ajouta: “AHons, mes en-
en guettant eEs ours
fants, couchez-vous : on a une grosse journée à donner demain.”
Le lendemain, dès l’aurore, tout le monde était sur pied, moi le premier. Je fus bien surpris de constater que les prières si curieuses de la famille Lavictoire étaient toutes exaucées.
Saül avait fini sa crise, et entrait en convalescence. Le tabac n’était pas gelé.
Le père Lavictoire déclarait qu’il voyait plus clair. . . et que le docteur ne lui chargeait pas trop cher.