APPEL AU MORT
distraient pas plus sur sa vieille fourrure que *'es menaces ou les promesses sur son faible cerveau.
Ces contretemps nous retardèrent et quand nous atteignîmes le “Cac à Charles”, le soleil se couchait.
Il y avait là un chantier en bois rond, abandonné, dans lequel nous trouvâmes un poêle
“Si j’peux t’mettre la main sus le corps. . (page 94)
Dessin 8e Mat.
tout rouillé avec ses feuilles de tuyau percées, une table boiteuse, deux “beds”, lits en bois brut cloués au mur, et quelques tronçons de billots servant de sièges.
— C’est icitte qu’on va passer la nuit, me dit William. J’m’en vas attacher Tom solidement après un arbre au bord du lac, puis couper du bois pour le poêle et des branches de sapin pour mettre dans les “beds”. J’vous assure qu’on va être ben, M. le docteur.”
— J’en suis certain, répondis-je, rien ne me fait plus plaisir que ces excursions dans les forêts. Moi, je vais préparer le souper.”
Je fis du café et tranchai le lard et le bon pain de ménage que sa femme avait mis dans le sac. Le tout, arrosé d’un verre de whiskey, fut dévoré à belles dents. Tombant de fatigue, je me jetai sur mon lit de sapin.
La nuit était venue tout à fait. Nous n’avions pour toute lumière que celle du feu achevant de se consumer dans le vieux poêle et les rayons de la lune entrant par la porte laissée entr’ouverte, à cause de la grande chaleur développée par la cuisson des aliments.
William alluma sa pipe et commença à raconter ses aventures de chasse et de pêche; puis il parla de ses “jobs” (entreprises) de chantiers, des quantités de billots coupés par lui, de l’argent gagné et surtout de celui qu’il avait perdu.
Mais, monsieur le docteur, me demanda-t-il, soudain, vous avez connu le père Charles Thibeau?
- — Certainement que je l’ai connu.
- — Savez-vous qu’y a été tué icitte?
— Comment est-ce arrivé, William?
— Il y a six ans, y avait pris une “job” des McClaren pour couper des billots. Y était après abattre un arbre, à environ cent pieds en avant de c’chanquier icitte, sur le bord du
r.'APPEX AU MORT
lac (je vous montrerai la souche, demain matin). Y a mal fait sa coupe, l’arbre est tombé sus lui et y a défoncé le crâne. Ses hommes l’ont transporté sus l’bed où vous êtes couché et y est mort presque aussitôt.
Je me signai dévotement et fis une courte prière mentale pour ce pauvre colon que j’avais bien connu.
— C’est malheureux, dis-je à William, un si brave homme !
— Pardon, monsieur le docteur, moé, j’vous dis, su l’respect que je vous dois, que c’était une vieille canaille.
— Comment ça?
— Comment ça? M. le docteur, c’t’hommelà m’a fait perdre au delà de deux cents piastres, pour des provisions que j’y avais avancées pour ses chanquiers, et y a jamais voulu me les payer.
— S’il ne vous a pas payé, mon cher William, c’est parce qu’il a été malheureux dans ses entreprises et qu’il était trop pauvre pour vous rembourser: il faut lui pardonner.
— Jamais! jamais! Pensez-vous que c’est drôle, M. le docteur, pour un pauvre père de famille, qui a quinze gueules à nourrir (moé, ma femme et mes treize enfants) de perdre une somme pareille? Jamais j’y consentirai, à moins ... à moins . . . qu’y vienne me le demander.
En guettant ees ours
Puis, baissant la voix, il m’interrogea: “C’est-y vrai, M. le docteur, que les âmes de ceux qui ont été tués par meurtre ou par accident viennent, la nuitte. . . rôder autour d’là place où y-z’ont reçu leu coup de mort?
— C’est une croyance assez répandue, William.
— Bon! dit-il d’une voix ferme, c’est l’temps tandis que j’sus icitte, de régler mes comptes avec lui.”
Il se leva, comme mû par un ressort, franchit la porte et se dirigea à grands pas du côté de la souche fatale.
La nuit était calme : pas une brise, pas une ride sur le miroir du lac, argenté par les rayons de la lune. Nous entendions de temps en temps, seulement, le clapotis produit par une truite bondissant hors de l’eau, la plainte langoureuse d’un huard, ce cygne mélancolique et si gracieux de nos lacs laurentiens, l’hululation d’un hibou perché dans un arbre, près de notre abri, ou le hurlement lointain d’un loup criant sa faim au fond des bois.
Je devins inquiet de mon guide; je le savais téméraire, qu’allait-il faire?
Presque aussitôt, sa voix forte et sonore, déchira le silence de cette nuit pathétique: “Charles Thibeau! Charles Thiheau! Charles Thibeauü!” L’écho des montagnes encadrant la nappe des eaux répéta par trois fois
l’appel au MORT
le nom du trépassé, et par trois fois le hibou répondit : Hou ! hou ! hou !... Hou ! hou ! hou !
. . . Hou ! hou ! hou !
— Viens icitte Charles Thibeau! J’ veux te parler ! Tu m’as volé deux cents piastres ! J’te les donnerai jamais! jamais! à moins que tu viennes me demander de te les donner . . . Tu viens pas?... Tu réponds pas?... Eh ben! continue à brûler au fond du purgatoire ou de l’enfer !
Pendant ce monologue, je restai songeur; cette farce sinistre durait trop longtemps. J’ai toujours eu le respect des morts et je ne souffre pas qu’on insulte à leur mémoire.
J’allais rappeler mon guide à l’ordre, quand j’entendis soudain, en arrière de la masure, des coups redoublés comme si quelqu’un frappait le sol avec une massue, en même temps que des craquements de branches que l’on casse.
Je me demandai: “Serait-ce un ours?
Pourtant, un ours n’a point le pas aussi pesant ! C’est sans doute un gros orignal qui heurte la terre de ses lourds sabots.”
Je pris à tâtons le fusil de mon guide, m’assurai qu’il était bien chargé, et je sortis, pour connaître la cause de ce bruit; je regardai et i’anerçus . . . Oh ! horreur !...
J’ai vu dans ma vie bien des choses terrifiantes.
en guettant ees ours
*'Eh ben! continue à brûler au fond de l’enfer.. .” (p. 99)
Dessin de Bourgeois.
i/ APPEL AU MORT
Etudiant en médecine, il y a près de cinquante ans, j’ai aidé à enfoncer les charniers, à violer les tombes pour en enlever les cadavres ; à cette époque, où nous étions privés des corps de la morgue et des hôpitaux pour faire nos études d’anatomie, c’était une triste nécessité; quelquefois, il m’est arrivé de me trouver seul à une heure avancée de la nuit, dans la grande salle de dissection de l’Ecole Victoria, poursuivant une étude qu’il fallait terminer, au milieu d’une dizaine de cadavres étendus sur des tables, les uns couverts de blancs linceuls, les autres nus, la poitrine ouverte, le crâne scié près des yeux! ’Plus tard, devenu médecin, j’ai vu des agonies atroces, recueilli les derniers soupirs des moribonds, enseveli des corps, entendu des secrets lourds de crimes et de repentirs; appelé la nuit, au loin, pour des personnes torturées par la douleur ou pour des mourants, j’ai longé des abîmes, franchi des torrents rendus furieux par la crue des eaux et menaçant de m’engloutir; j’ai traversé des forêts infestées de loups, et je n’ai jamais connu ce que c’est que la peur.
Mais quand, dans cette nuit macabre, après cet appel au mort, je regardai dans la direction d’où venait ce bruit, mon sang se glaça.
A l’orée du bois, au milieu des bouleaux, dont les troncs, sous les rayons de la lune, semblaient être les monuments de marbre d’un
.'EN GUETTANT UES ours
cimetière, s’avançait à pas lents une forme blanche, un fantôme.
D’une voix étranglée, j’appelai: “William! venez vite! vite!”
Croyant qu’il m’était arrivé un accident, mon guide accourut: “Qu’y a-t-y, docteur?”
—Voyez donc, lui murmurai-je, là, à l’entrée du bois, cette apparition! N’est-ce pas effrayant ce que vous avez fait là?”
William regarda fixement du côté de la vision. Son attitude exprima d’abord la surprise, puis la crainte, puis le doute.
— J’vas aller voir c’que c’est, dit-il, et il m’arracha l’arme que je tenais dans mes mains.
— N’y allez pas, William, n’y allez pas, il va vous arriver malheur!
— J’y vas, et si c’est Charles Thibeau, j’veux lui parler.
Et il fonça sur le revenant qui disparut dans l’ombre en même temps que lui.
Tout à coup j’entendis un rire nerveux, saccadé, et je pensai que William, frappé d’épouvante à son tour, avait perdu subitement la raison . . .
Après quelques secondes d’une angoisse indicible, je vis sa silhouette, émergeant du bois, suivie de près par le fantôme qu’il amenait. . . par la crinière.
— Ah! ah! ah! clamait William, riant aux éclats, c’est mon vieux cheval blanc, qui s’est
i/appex au mort
encore échappé; il va en manger une rôdeuse de volée. . . C’te fois icitte, j’m’en vas l’enfarger, car il est capable de nous laisser tout seuls et de s’en aller à la maison.
Ayant bien lié Tom par le cou et par les pieds et rempli consciencieusement ses devoirs de chef de famille, (Bene castigat qui bene amat,) Wiliam revint, tout essoufflé, s’asseoir sur sa bûche.
— Eh ben! M. le docteur, conclut-il après un instant, le père Charles Thibeau a la tête aussi dure que mon vieux Tom : y a pas voulu se montrer ni répondre à mon appel. Tant pire pour lui, qu’il brûle!. . .
Fatigué, énervé et aussi, honteux de la peur folle que j’avais eue, j’étais furieux.
— William, lui dis-je, ce n’est pas bien ce que vous avez fait là. On ne doit pas injurier les morts, il faut plutôt les plaindre et prier pour eux. Vous savez, je vous en ai averti déjà, vous avez une maladie qui vous emportera dans la tombe avant longtemps. Vous serez heureux alors que tout le monde vous pardonne et prie pour vous.
William, esprit frondeur, audacieux, n’était pas aussi méchant qu’il affectait de le paraître; d’ailleurs, m’étant bien attaché, il n’aurait pas voulu pour beaucoup au monde me causer de la peine.
EN guettant tes ours
Après avoir réfléchi un instant, il avoua d’une voix contrite: “J’cré, M. le docteur, que vous avez raison; c’est ben mal ce que j’ai faite là et j’ie regrette. Si vous voulez, on va réciter ane prière pour le père Charles.”
Agenouillé sur le plancher de cèdre raboteux, je priai avec ferveur; William répondit avec non moins de piété apparente à mes prières.
Rompu par la fatigue et l’émotion, je m’étendis sur ma couche, mais je ne pus m’endormir avant d’avoir entendu un dernier appel de mon guide à son vieil ennemi.
Debout, devant la porte, la tête découverte et la face tournée vers la souche tragique, il répétait, mais d’une voix beaucoup plus calme cette fois-ci: “Charles Thibeau! Charles Thibeau! Charles Thibeau! l’argent que tu m’dois, j’te le donne, on n’en parlera plus jamais, jamais... Dors, dors tranquille!”
Puis, il rentra tout doucement sur la pointe des pieds, comme s’il eût peur de réveiller les morts, et se jeta sur son bed, où il ne tarda pas à ronfler.
Le lendemain, William me fit faire, ainsi qu il me 1 avait promis, une pêche quasi miraculeuse, mais je jurai de ne jamais retourner dans ce lieu d’épouvante.