‹ En guettant les oursChapitre 13 sur 35 · I<A VENTS DES BANCS · texte numérisé non relu

I<A VENTS DES BANCS

Un mendiant, une poche sur le dos et marchant à pied (tous les quêteux ne voyageaient 1 as alors en automobile comme aujourdhui), s’arrête à la porte de notre héros, en train de rapiécer des sacs pour y mettre des pommes de terre, et lui demande: “Voulez-vous me faire la charité pour l’amour du bon Yeu?

— Vous vous adonnez ben mal, mon ami.

Comme vous voyez, j’sus après raccommoder ma poche pour aller faire ma tournée, moé

aussi. U

Un jour, on m’amène du fond du Castor (Doncaster) un enfant qui avait été mordu cruellement par un chien furieux. Je cautérise les plaies et dis aux parents : “Hâtez-vous de retourner chez vous, et si le chien est malade, abattu, triste, et s’il a de l’écume à la gueule, tuez-le immédiatement. S’il mord d’autres personnes, il mettra leur vie en danger. C’est peut-être la rage. Qui sait? Cette maladie est rare dans notre pays, mais il y a parfois des cas isolés qui peuvent causer de grands ravages.’’

Les parents s’empressent de retourner chez eux; et ils apprennent qu’en effet la bête vicieuse partie, l’écume à la gueule, à tra-

vei s les champs, essaie de mordre les animaux en pacage. On organise une battue à la hâte avec des fusils, des fourches, des bâtons, et l’on se disperse dans toutes les directions.

A ce moment, le père Lavictoire fauchait son grain. Il avait la réputation d’être le meilleui faucheux du canton. Les épis tombaient dru comme devant un cyclone. Un des rabatteurs, l’apercevant, lui crie: “Hé! père Lavictoire ! Avez-vous vu passer un gros chien noir par icitte?

—Oui. Y vient d’en passer un qui s’en allait par là.

— Y avait-y l’air enragé?

pas 1 air ben, ben d’bonne humeur.

Et 1*- vieux colon se remet à faucher.

Celle-ci aurait amusé le bonhomme La -fontaine:

Un chasseur, venu de la ville, poursuivant un renard avec son chien, avait perdu leurs races Passant près du père Lavictoire, qui tiavaillait dans son champ, il lui crie:

—Hé ! 1 ami, avez-vous vu passer un renard et un chien?

’>) ^ui, et y viennent de passer.

De quel côté allaient-ils?

IvA vente; des bancs

1 — Par là, dret au nordais.

- Etaient-ils loin l’un derrière l’autre?

. Ah ! non ! y étaient pas mal proches; le chien avait une p’tite avance, mais j’cré ben

à 1 heure qu il est, qu le renard a dû le rejoindre,

Ee dimanche précédent le premier de l’an, sa femme lui dit au déjeuner: “C’est aujour-

Dessia de Mat.

d’hui, Baptiste, que les bancs se vendent à l’église. J’sus tannée de traîner les allées. Les Latendresse, les Laverdure, les Toto Lapointe, les Brazeau, les Jolicoeur, les Jolifoux ont tous des bancs, et y sont pas plus riches que nous autres. ’Y a toujours une limite à toute/ Que ça coûte ce que ça voudra, Baptiste, y faut qu’tu m’achètes un banc!

110 EN GUETTANT IvBS ours

— C’est bon, Zoé, c’est bon! Coûte que coûte, j’vas t’en acheter un.

— Eh ben! dépêche-tod; tu vois comme y neige; y a creux d’icitte à l’église et pi-s la Grise est pas ben valeureuse.

Maintenant la blanche tempête achevait de combler les chemins. Comme le père Lavictoire entrait dans l’église, le célébrant était assis sur la banquette; les chantres entonnaient le Gloria. Affecté de cataractes, la figure couverte de neige, le pauvre colon n’y voyait goutte. Il tâtait autour de lui comme pour tremper sa main.

La fabrique étant pauvre, on n’avait pu terminer l’intérieur du temple. Aussi, au lieu d’un bénitier en pierre, supporté par un bel ange en plâtre, on avait cloué au planqon servant de colonne, près de la porte, un petit seau bas, dans le genre de ces “baquets à manche” qu’utilisaient les femmes de colons pour y démêler la farine de blé noir et en faire ces bonnes galettes de sarrasin, appétissantes à manger avec du bon beurre ou du lard froid, à l’époque si fière du défrichement.

Les jeunes gens ricanaient en voyant le trouble du vieillard, et celui-ci, impatienté de ne pouvoir atteindre l’eau lustrale, s’écria: “Sapré mille gueux! Y ousqu'y ont mis le baquet, donc, à matin?”

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