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MONSIEUR L’INSPECTEUR

A Mac!. L. A. Sorriaux, Chemin des Tamaris, Côte d'Azur.

Philorum Nantois, l’inspecteur des écoles, était non seulement un homme instruit et intelligent, mais encore le plus joyeux des compagnons de pêche et le meilleur des amis.

Pourquoi a-t-il été enlevé si prématurément à sa famille et à tous ceux qui l’affectionnaient, tombé victime de son dévouement pour l’un des siens? Dussé-je atteindre l’âge de mes aïeuls, quatre-vingt-dix ans, je ne l’oublierai jamais !

Je me rappellerai toujours les heureux moments passés avec lui à la pêche surtout, sur la Rivière-du-N ord , et sur les lacs Des-Sables , Des-Iles, Ouareau, Maribout, Penbina, Nominingue et tant d’autres. Quels éclats de rire que l’on pouvait entendre à plus d’un mille de distance !

Et s’il m’arrivait par malheur de retirer du fond de l’eau une branche morte au lieu d’une truite frétillante, il s’esclaffait si fort et d’une façon si désordonnée, que les oiseaux effrayés s’enfuyaient loin du rivage, que le

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poisson étonné s’arrêtait de mordre, et l’écho embrouillé ne savait plus quoi répondre.

Mais au foyer quel homme calme et réservé en présence de sa femme et de ses enfants! Toutefois, c’est lorsqu’il accomplissait les fonctions d’irtspecteur qu’il était tout à fait méconnaissable.

Il fallait 'le voir passer dans la rue, drapé ce son large frac noir, déambulant d’un pas grave et solennel, avec un air tellement monacal qu à sa rencontre les gens mettaient chapeau bas et que parmi ceux qui ne le connaissaient point, certains lui modulaient d’une voix flûtée: “Bonjour, monsieur le curé” ou “Salut, monsieur l’abbé”.

Un jour qu il visitait les écoles de mon ter- 1 itoire il m invita, à titre de président de la commission scolaire, à l’accompagner, ce que j acceptai avec beaucoup de plaisir.

Veux-tu prendre un petit verre de vin avant de partir? lui demandai-je.

■—Merci, mon cher docteur, tu sais que dans 1 exécution de mes devoirs, je n’accepte jamais rien.

. Après avoir visité deux écoles dans la matinée, nous fûmes dans l’après-midi en voir une autre, toute petite, au fond des concessions.

A notre arrivée, l’institutrice s’empressa ue nous souhaiter la bienvenue, et l’inspecteur, roulant ses mains l’une dans l’autre, salua en

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disant d’une voix onctueuse: “Bonjour! mademoiselle.” Puis, aux élèves: “Bonjour, mes chers enfants, j’aime à croire que vos bons papas et vos bonnes mamans sont tous en parfaite santé.” Et les potaches de crier comme une bande de grenouilles: “Bonjour, monsieur l’inspecteur! bonjour! bonjour! bonjour!” car la maîtresse leur avait bien recommandé d’être très polis envers le personnage distingué qu’elle attendait déjà depuis quelque temps.

Elle nous présenta deux sièges, et sur un signal qu’elle fit, tous les élèves vinrent se ranger en demi-cercle, en face de nous, les petits garçons d’un côté, les fillettes de l’autre. Gracieusement, elle leva la main droite, l’abaissa, et ils entonnèrent tous ensemble le joli cantique qui se chante dans nos églises:

Venez, céleste Epoux,

Objet charmant et doux,

Montrez-nous vos appas.

Oui, vos appas,

Descendez, ne tardez pas.

Philorum rougit comme une puctdle qui entend pour la première fois une déclaration d’amour. Quel coup terrible porté à sa modestie! Cet homme simple de goûts et sans prétention, concevait bien en sa vaste intelligence, qu’avec sa tête chauve, sa face apoplectique, ses grandes lunettes et son gros ventre, il ne devait ressembler que d’infiniment loin à l’Epoux mystique.

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Tout à coup, il se lève: “C’est bien! mes enfants, retournez tous à vos places. Mademoiselle, nous sommes très pressés, et nous allons procéder à l’examen de vos élèves.”

— Une minute, s’il vous plaît, monsieur l’inspecteur. Kt elle fait signe à deux fillettes d’avancer.

L’une portait dans ses petites mains un énorme bouquet, composé, si je me rappelle bien, de grosses fleurs blanches de rhubarbe, de feuilles d’asperges, de renoncules, et surtout de beaucoup de pissenlits. L’autre tenait une grande feuille de- papier blanc, UNE ADRESSE, toute bordée de fleurs vivement colorées et “soulevées”, que la charmante maîtresse avait dû enlever des lettres de ses amoureux. Ce qu’elle devait être fréquentée, car elle n’était pas laide, ln coquine!

Après un grand salut qui inclina jusqu’à nos genoux deux petites nattes enroulées, superposées d’un ruban rouge, l’une de ces élèves se mit à débiter d’un ton uniforme:

“Révérend Pasteur,

C’est le bon Dieu qui vous amène” . .

Et elle finit par ces mots extraordinaires: “Veuillez, digne pasteur, accorder £ vos enfants votre plus sainte bénédiction.”

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