‹ En guettant les oursChapitre 17 sur 35 · MONSIEUR ^'INSPECTEUR · texte numérisé non relu

MONSIEUR ^'INSPECTEUR

Pendant cette lecture, mon ami bouillait, mais je voyais qu’il essayait de réprimer ses bouillons. Quant à moi, je me tenais les mâchoires des deux mains afin de ne pas éclater.

Monsieur l’inspecteur, impatienté, s’écria:

“Oh ! vite ! Maintenant, procédons à l’examen”.

Ce fut court, car les élèves étaient tous des commençants et mon ami, d’ailleurs, se sentant comme Jonas dans la baleine, avait hâte de sortir.

Ds une main nerveuse, il écrivit son rapport avec célérité, cela se comprend, dans le registre de l’école, puis il prit son chapeau.

Mais de son air câlin, l’institutrice le fit rasseoir; mon ami, bien que doué de vertus “féroces”, ne pouvait résister aux sourires d’une jolie femme. Elle voulait expliquer: “Monsieur l’inspecteur, voici la fin de l’année, et nous attendons dans quelques jours la visite de monsieur le curé et de messieurs les commissaires, en particulier de monsieur le président (elle me désigna), qui doivent venir faire les examens; à cette occasion, j’ai préparé une adresse pour notre digne pasteur: c’est celle que vous venez d’entendre, comme vous avez dû le deviner, et une petite séance littéraire, et j’aimerais à vous en donner une répétition.

— Impossible, mademoiselle, impossible, nous sommes trop pressés.

Et il se leva de nouveau.

La petite chatte revint à la charge, en minaudant: “Au moins, monsieur l’inspecteur, vous ne refuserez pas d’entendre la plus jeune de mes élèves vous réciter une fable du bon La Fontaine.”

Et Philorum, résigné, se rassit pour la troisième ou quatrième fois.

“Rose, récitez La Belette à monsieur l’inspecteur**

Dessin de Lsbelle.

La maîtresse, prenant au-dessous des bras une fillette toute petite et toute mignonne, la jucha sur un tabouret en face de nous et lui dît: “Rose, récitez La Belette à monsieur l’inspecteur.”

L’enfant, gênée à l’extrême, commença :

“La Belette”... puis de plus en plus intimi-

monsieur e’inspecteur

dée à la vue de ces deux gros hommes et de leurs grandes lunettes, elle reprit, en rechignant, un doigt dans la bouche: “La Belette” ... Puis, elle pleurnicha et répéta encore: “La Belette”. . . Et enfin elle se mit à crier: “La Belette” et s’enfuit en sanglotant.

— Ouf ! s-oupira mon ami ; allons-nous-en S' La maîtresse insistait encore pour nous faire entendre d’autres petits prodiges. Mais Philorum, exaspéré, laissa les fleurs sur son siège et se hâta vers la porte en maugréant: “Bonjour, mademoiselle, bonjour, mes enfants!” Et le choeur des grenouilles reprit: “Bonjour! bonjour! bonjour!”

— Monsieur l’inspecteur, appelai-je, monsieur l’inspecteur, vous oubliez votre bouquet !” Et avec une profonde révérence je le lui mis pieusement dans les mains.

Une fois dehors, incapable de me contenir, j’éclatai. Ce fut formidable. Mais mon ami, lui, ne riait pas. Il savait bien que babillard comme j’étais, je raconterais à tout le mondel’histoire de l’Epoux mystique et de ses appas, de la Belette, et cœtera.

Rouge comme une pivoine, il lança ses fleurs à côté de la route, en jurant: “Oh! ce qu’elle est bête, la dinde!!!”

LE BLASPHÉMATEUR

A mes vieux amis Donat et Joseph Godon.

Un soir d’hiver, j’entrai, après souper, dans la vieille auberge située en face de chez moi, pour aller faire un brin de causette avec le propriétaire, le père Amable Godon, que j’estimais beaucoup. C’était un homme trapu, portant une longue barbe grisonnante et qui frisait la soixa:- aine.

Je l’aimais surtout pour sa franchise, son honnêteté, sa bonne humeur et sa patience incomparable.

Le roi du Nord, le curé Labelle, partageait mes sentiments à son égard. Dans ses excursions nombreuses pour les fins de colonisation il s’arrêtait toujours à cette auberge; et loin de lui Demander quelque chose pour ses dépenses, le père Amable, qui savait le curé pauvre, lui donnait souvent des provisions pour continuer sa route. Dans mon Histoire de Ste- Agathe, j’ai déjà fait mention de cette amitié que le grand apôtre portait au vieux cabaretier. C’est à lui qu’il dit un jour, voyant que

ce brave homme, découragé, partait avec sa

LÉ BLASPHÉMATEUR

famille à destination des Etats-Unis: tcQnoi qu’il arrive, Godon, ne vends jamais ta. terre. Avant longtemps, une ville sera construite sur ces lieux et tu vivras dans l’abondance.” Prophétie qui s’est réalisée parfaitement.

Mais quand j’entrai ce soir-là dans l’humble auberge, le doux vieillard ne répondit pas au bonsoir que je lui souhaitais et me parut très agité. Que se passait-il? Deux hommes bien “plantés”, mais ivres comme des polonais, étaient au bar et demandaient à boire en blasphémant.

Ee père Amable vint à moi et me dit:

“Docteur, je suis furieux. Ces deux ivrogneslà sont arrivés saouls, et comme je leur refuse de la boisson, ils menacent de tout briser et sacrent comme des démons.

— Mais appelez donc la police, lui suggérai-je.

— La police? Vous savez bien, docteur, qu’il n’y a pas de police ici !

- — Faites venir le bailli Moineau.

— Le bailli! Oui, un beau petit, celui-là. Il a passé l’après-midi à boire avec ces doux gars-là, à l’autre auberge; il est aussi saoul qu’eux. Mais ça va finir, je vais me faire justice moi-même !

Et s’avançant vers l’un des deux ivrognes, il lui intima: “C’est assez sacrer, Paquette. Je ne veux plus t’entendre; si tu fermes pas ta boîte, c’est moi qui vas te la fermer.’! ,

Paquette, surpris, s’arrêta net et regarda mon vieil ami d’un air hébété. Qu’allait-il faire? Allait-il le frapper? Je savais le père Amable brave et robuste, mais qwe pouvait-il contre deux?

L’autre ivrogne, Dérouin, se mit à crier comme un déchaîné: “Comment! Paquette sacrera pas? Oui, y va sacrer!”

Et assenant sur le comptoir un coup de poing formidable qui fit s’entrechoquer verres et bouteilles, il rugit: “Sacre, Paquette, sacre!”

Paquette ne bougea pas.

Dérouin reprit: “Je voudrais ben voir l’homme qui va empêcher Paquette de sacrer.” Et donnant un autre coup de poing aussi fort que le premier, il répéta: “Sacre, sacre, Paquette !”

Pas un mot!

— Pourquoi que tu sacres pas, Paquette?

Et l’ivrogne répondit d’un air bête: “J’sus pas capable; j’m’en rappelle pus!’

Le père Amable, étonné de l'effet produit par sa menace, se mit à rire : “Ah ! là, tu me fais plaisir, mon Paquette. Je savais bien que vous étiez deux bons garçons. Venez prendre un coup avec moi; c’est moi qui paie.” Et tirant de derrière le comptoir une carafe à gro-s ventre, il versa trois verres d’un liquide rouge foncé, une espèce de vin de gadelles, que

LE BLASPHÉMATEUR

l’aubergiste réservait pour les clients qui avaient trop bu, et que les vieux biberons du village avaient baptisé, en l’honneur du patron de rétablissement, du nom assez poétique de “ ruban de Saint- Amable”.

■ — Torrieu! que c’est bon! dit Paquette, en s’essuyant la bouche du revers de sa manche.

— C’est pas méchant, “batêche !” répondit Dérouin, mais c’est pas fort.

— A présent, mes amis, leur conseilla l’aubergiste, allez-vous en comme deux bons maris retrouver vos femmes. Elles doivent vous attendre pour souper.

Paquette regarda la vieille horloge suspendue au-dessus des bouteilles et balbutia: “Neuf heures! pour souper c’est un peu tard, mais on pourra toujours arriver à temps pour le chapelet. Viens-t’en, Dérouin!”

Et ils sortirent, bras dessus, bras dessous, en criant: “Bonsoir!... Bonsoir!... père Amable !”

— “Bonsoir! bonsoir! mes garçons!”

Donat, le fils d’Amable, l’aubergiste précité de mon village, fut marchand pendant cinquante ans, lancé un peu dans tous les commerces :** l’épicerie, les ferronneries, les nouveautés, la peinture, et surtout la chaussure.

Si j'avais eu à choisir, je crois que c’est le commerce de la chaussure que j’aurais préféré.

Voyez-vous, c’est si aimable d’avoir à essayer des bottines garnies d’une trentaine de boutons et montant très haut sur les mollets des jolies femmes.

Mais Donat n’était pas un homme comme ça. Autrement, il n’aurait pas été juge de paix pendant trente ans, conseiller, maire de son village pendant neuf ans et marguillier presque à perpétuité.

A cause de sa jovialité, de son talent de comeur et de ses fines reparties, son magasin était devenu le rendez-vous de tous les gais lurons, hommes de profession ou gens de négoce cherchant un peu de repos ou de distraction. Si vous vouliez avoir des nouvelles fraîches, c’est là qu’il fallait aller; si vous aimiez parler de chasse, de pêche, de sport, c’était l’endroit voulu; si vous désiriez discuter politique et choses municipales, vous ne pouviez trouver de meilleure place.

Mais surtout, si vous aimiez à déguster une histoire savoureuse, bien assaisonnée, salée ou sucrée, il n’y avait pas de restaurant plus à la mode.

:Un jour que nous causions des hommes et $es bêtes à la manière de Jules Renard, Donat me dit, les yeux tournés vers la fenêtre: “Tiens, docteur, voici le père Moïse Jolicoeur

LE BLASPHÉMATEUR

qui s’amène; fais-lui donc raconter 1 histoire du blasphémateur. Mais fais venir ça de loin, car ce n’est pas toujours facile de le faire jaser.”

Un gros vieux, trapu, aux épaules larges, à la barbe blanchie, entra, en frappant le plancher de ses pieds, sa voix de basse grommelant: “Hum ! hum! Bonjour la compagnie!”

Je m’empressai au-devant de lui, et lui serrant les mains avec chaleur: “Bonjour, monsieur Jolicoeur, comment vous portez-vous?”

— Hum! hum! répondit le vieillard, comme s’il eût voulu se “dégourmer”, je me porte comme un jeune homme!

— Oui, fis-je. un jeune homme de soixante ans, n’est-ce pas?

— Soixante et dix tout à l’heure, M. le docteur, hum ! hum !

— Ça ne paraît pas. Et pourtant vous avez bien travaillé dans votre vie?

— Oui, monsieur, j’ai ben travaillé, à faire de la terre neuve, à couper du bois dans les chantiers, à faire la “drave” dans l’eau glacée jusqu’à la ceinture, hum! hum! Mais vous savez, docteur, l’ouvrage, la misère, ça ^ fait pas mourir; j’suis sain comme une. balle.” Et il fit un saut dans la place comme s’il eût voulu danser une gigue.

— J’vous assure, continua-t-il, que c’est pas moé qui enrichis les docteurs. J’ai jamais pris une pilule de ma vie ! Hum ! hum !

C est beau, monsieur Jolicoeur et je vous en félicite. Mais dites-moi donc, car ca m mteresse comme médecin, de tous les durs travaux que vous avez faits, c’est le flottage des billots la “drave”. comme vous dites — • qui doit et re le pire, à cause des rhumatismes

que cela amène? Avez-vous fait la drave longtemps ?

Pendant trente-deux ans. J’ai passé trente-deux hivers en chantier, en haut de Bytown,

et tous les printemps j 'descendais avec la drave.

Pardonnez a ma curiosité, M. Jolicoeur, mais on me dit que dans ces chantiers il y a de bien braves hommes, mais qu’il en est aussi qui blasphèment d’une façon épouvantable Est-ce vrai ?

-—Oui, M. le docteur, c’est vrai, ben trop vrai ! 1

En avez vous entendu vous-même?

—Oui, monsieur... Tiens! dit-il en se frappant les deux mains ensemble, j’vas vous raconter une affaire effrayante que j’oublierai jamais de ma vie.

Et le vieillard commença son récit;

J ÎEim ! hum ! Y a d’ça environ quarante ans, on faisait la drave su l’Ottawa. „ On était en ane centaine d hommes. Ça allait* pas mal, mais en arrivant aux rapides des Joachims, pus moyen d’avancer: ane jam barrait les rapi-

LE BLASPHÉMATEUR

des, haute comme le clocher de l’église. La jam grossissait toujours, à mesure que les billots arrivaient; les foremen de la compagnie étaient découragés, tous les hommes étaient arrêtés, rien marchait. Du bord de l’eau on voyait la clef : un gros pin blanc debout au beau milieu du rapide. Fallait la faire partir...

Qui y irait? C’était ben sûr courir à la mort. L’eau était ben haute et bouillonnait à travers les logs.

Les deux foremen criaient: “Qui c’est qui va faire partir la clef? Dix piastres pour celui-là !... Quinze piastres !... Vingt-cinq piastres!. . . personne veut y aller? Vous êtes tous des peureux, des lâches !’’

C’était insultant pour nous autres; on s’est mis à crier : “Allez-y donc, vous autres, si vous êtes si braves; c’est autant à vous qu’à nous autres de risquer votre vie. Allez-y...” Pis on fonçait su eux autres.

Bijou Bougie s’avança en blasphémant, pis y dit aux foremen: “Nous autres, des lâches! C’est vous deux qui êtes des peureux! des chiennes.” Y saisit ane pôle grosse comme le bras : y la casse en deux su son genou, pis jette les deux bouts à la face de ses chefs. J’peux vous dire que Bijou Bougie c’était pas un bijou à se mettre dans le cou. C’était un homme de six pieds, ben planté, la figura noire, équarrie à la grand’hache. C’était un boulé,

un batailleur ; et quand y s’mettait en colère et qu y sacrait, c’est comme si on avait entendu gronder un lion: tout le monde tremblait.

Tachant un autre blasphème, y sauta avec sa pôle ferrée et son cant-hook dans la première chaloupe de drave, pis cria aux draveurs: “Poussez ! poussez ! tas de calvins !” Y rama du côté de la jam qui faisait un barrage à l’eau. On le r garda travailler pendant ane grosse heure comme un déchaîné. Tout le temps, on entendait, à ti avers le fracas de la chute, les saints noms, du Christ, de la Viarge, du Calvaire et du. Ciboire, hurlés avec rage comme si ça venait de l’enfer.

...Hum! hum!” Ht le vieillard continua d une voix étranglée par l’émotion: “Tout d’un coup, on entendit un bruit épouvantable, pire qu’un coup d’tonnerre ou d’canon.

C’était la jam qui partait!

Vite comme 1 éclair, Bougie saute dans sa chaloupe, mais des billots le r’joignent et pis culbutent le bateau. On voit pus d’Bougie. Mais le y la qui r’sout et s’cramponne à une grosse pièce de bois. D’un clin d’oeil y est à cheval dessus. H’courant l’rapproche un peu cm boid, mais pas assez. Tous les draveurs cornent su la grève avec leu pôles, avec des câbles mais Bougie peut pas s’agripper ni aux cordes, ni aux parches. Y est trop loin, ça sert a rien. C’est alors qu’on entend Bougie pous-

1,1) BLASPHÉMATEUR

ser les blasphèmes les plus épouvantables: pas un saint, pas une sainte, ni le bon Yeu, ni les anges sont épargnés.

D’autres morceaux de bois viennent frapper le billot de Bougie qui retombe à l’eau et enfile dessour les billots, y resort encore plus loin, et y s’cramponne à un gros pin. La tête

Y s’met à appeler le démon à son secours.

Dessin de Bourgeois.

sortie de l’eau, y sacre pus contre le bon Yeu et les saints; y s’met à appeler le démon à son secours.

“Satan!... qu’y criait, Lucifer!... Sauvez-moé, . . . moé qui vous ai servi . . . toute ma vie. . .. Sauvez-moé!. . . et je vous appartiendrai... pour toujours!”. . .

Pendant quelques minutes on n’entendit pus rien; on voyait encore sa tête et ses mains, mais il paraissait rendu au bout de ses forces.

EN guettant ees ours

C est alors, messieurs, qu’on a entendu des paroles assez effrayantes que les cheveux nous sont venus drets su la tête. . .

Et le vieillard, tout ému, suspendit son récit.

. Je risquai: “Ne pourriez-vous pas nous âne, M. Jolicoeur, ce que le blasphémateur a hurlé de si horrible?

Oui, messieurs, j vas vous le répéter .

, Baissant la voix et regardant autour de lui, afin de s’assurer si d’autres personnes ne l’écoutaient pas, i| ajouta, scandant ses paroles:

Quand... Bijou Bougie... vit que l’guable . • ne venait pas ... à son secours . . . , il 1Q traita. .. d’enfant de chienne!. . . et engloutit pour toujours!!!’’ 1

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