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PÊCHES D'AUTREFOIS

des Hameçons et, en guettant les ours , je tendais l’appât dans les eaux les plus rapprochées et rapportais à mes hôtes, dont le garde-manger n’était pas toujours bien garni, des truites susceptibles de satisfaire les palais les plus délicats.

J’adorais surtout la pêche à la truite rouge,, que je prenais soit à la mouche, soit au ver. Mais si je désirais éprouver de fortes émotions je me dirigeais vers les grands lacs tels que Ouareau, Croche, Maribout, Penbina, Archambault et Nominingue, où, il y a vingt-cinq ans, ces vastes eaux regorgeaient de truites rouges tachetées et de truites grises saumonées, pièces formidables souvent que je pêchais, à la trôle.

Dans le Nominingue, le bon vieux lac Nominingue d’autrefois, la truite grise à chair pâle abondait, surtout autour de la presqu île des pères jésuites; à la décharge de ce lac et dans le petit Nominingue. on pouvait capturer d’énormes brochets. Comme en vei a d’un pacte secret, passé entre elles, deux races de poissons bien distinctes se partageaient l’immense royaume de Neptune, , sans jamais se mêler, sans jamais venir en conflit. Heureux peuples! Cependant, des brochets, ces requins d’eau douce, nous ne faisions que peu de cas.

Si je me rappelle bien, la plus grosse pêche

effectuée fut celle de MM. Ds de G. Lachaîne,

LÙ1

,ÜN GUETTANT RÜS OURS

J.-D. Guay, Jos. Lachapelle et du docteur Eournier, tous de Saint-Jérôme, qui, en quatre jours, avaient pris huit cents livres de truite, dont quelques-unes de quinze et seize livres. C’est à faire rêver!

Mais, à ma connaissance, c’est l’Hon. Bruno Nantel qui a tiré des lacs du Nord le plus gros poisson, il y a un quart de siècle: une truite grise pesant trente-huit livres.

Depuis, on a pris dans les “Caves” du lac Ouareau, des spécimens de vingt-cinq à vingthuit livres.

Au printemps de 1905, j’allai au lac Nominingue avec deux amis, MM. Louis et Edouard Parent ( B. Comme ils ignoraient tout de ce genre de sport, je leur préparai secundum

( 1 ) M. Louis Parent, le député actuel du comté de Terre- ©onne à la Chambre des Communes.

PECHES DJAUTREFÜIS

artem des lignes sans cannes, avec cuillers, grappins, gros plombs et, comme appâts, des minnows, ou petits mulets blancs.

Le dimanche, après la messe basse, à neuf heures, nous nous dirigeâmes du côté de la Baie-Richard. Je dis à mes compagnons:

“Placez-vous tous les deux avec votre guide dans cette chaloupe. Moi, comme je pêche à deux lignes, je vais embarquer seul dans l’autre avec le père Quevillon.” C’était mon rameur, un brave homme, un vieillard peu habitué à naviguer et qui craignait la houle.

Le vent s’éleva et les bateaux dansèrent le long du rivage.

De gros oiseaux passaient au-dessus de nos têtes en jetant des cris d’effroi. Mon guide m’en fit la remarque: “Les huards se lamentent, il va venter. — S’il vente, père, on n’en mourra pas,” lui répondis-je. Et je déroulai le reste de mes lignes: cent cinquante pieds environ.

— “Le temps est couvert, j’cré qu’v va mouiller,” ajouta encore le timide vieillard, inquiet et les yeux fixés sur la rive.

— S’il pleut nous ne fondrons pas, le père, nous ne sommes pas en sucre d’orge. Ramez toujours.

t — J’pense que ça mordra pas, docteur, c’est pas le bon temps de la lune,” dit encore k petit vieux.

EN GUETTANT EES CURS

On sait que les paysans canadiens attachent beaucoup d’importance à l’influence de notre satellite sur la température, les maladies des animaux et même les moeurs des poissons.

A ce moment, je sentis un coup, un bon, à ma ligne de droite, et, plaçant entre mes dents celle de gauche, je halai à brassées précipitées, et sans dire un mot, une truite de quatre livres que je lançai en arrière de moi, entre les jambes du rameur toujours en contemplation devant la rive verdoyante.

— Ah cré yé, fit-il, une belle pièce!

Mais, durant que je retirais ce poisson, je sentis qu’un plus gros encore tentait d’arracher l’autre ligne. Et, tandis que mon guide, penché sur la première pièce, essayait avec son couteau d’extraire le grappin enfoncé dans la gorge (on sait que parfois le poisson mord avec, voracité), j’en attrapai un de six livres que je lui envoyai en pleine figure : “Excusez, l’pére ! lui dis-je, c’cst-y le bon temps de la lune V’

De neuf heures à midi et de deux à six heures du soir, je pris vingt-neuf truites d’une pesanteur de trois à six livres, et mes compagnons en avaient autant que moi. En tout, nous avions capturé près de deux cents livres de poisson. e*

PüCHJiS D’AUTREFOIS

Dans une lettre, je racontai cette aventure à mes frères Wilfrid et Joseph (i), deux pêcheurs passionnés comme moi, et quinze jours plus tard, nous partîmes tous les trois pour Nominingue avec un bon ami, Eugène Garneau, de Montréal, le plus charmant garçon du monde.

Ce dernier embarqua avec moi; mes frères suivaient de près dans une autre chaloupe.

Mais, ce matin-là, la truite semblait bouder; toutefois, le vent était bon et le ciel serein. Nous causions et chantions gaiement. A voix basse, je racontai à mon ami Garneau les démêlés et discussions que. j’avais eus depuis quelque temps avec mon frère aîné, dans le journal, “Le Nord”, au sujet de nos localités respectives. “Mon frère vantait les beautés de Cintadelle, assise, écrivait-il, comme une reine sur les bords de son petit lac Rond, et il signait je n’ai jamais su pourquoi: Altivir. Moi, je dépeignais les charmes de ma patrie Cintagatte, baignant ses pieds dam? les ondes cristallines du royal Lac-des-Sables. Et sans

( I ) Mon frère, J. J. Grignon, protonotaire du district de Terrebonne était poète, musicien, chansonnier, inventeur, mathématicien, astronome, etc.; il couchait tout le temps avec le grand Larousse; mais moi, je n'ai jamais couché avec le petit seulement. Il lisait Tacite, Tite-Live, Virgile, comme on lit Fénelon ou Daudet. Ainsi que Pic de la Mirandole, on aurait dit qu’il avait une encyclopédie à la place du cerveau. Naturellement, ses écrits s’en ressentaient, et quand il publiait dans les journaux des articles scientifiques, il fallait avoir constamment le dictionnaire à la mu .

Pour le taquiner, j’ajoutai oe post-scriptum au bas de ma lettre: “P. S. — Mon cher Jos, si tu parles comme tu écris depuis quelque temps, tu ferais bien de t’amener un interprète. ’’

prétention, je mettais au bas de mes écrits r Pascal.

Ces querelles de clochers, toujours dites sur un ton badin, s’envenimaient parfois et menaçaient de tourner en vraies chicanes. Un jour, mon frère m’adressa cette bonne scie :

Des touristes américains sont allés la semaine dernière pêcher dans les lacs de Cintagatte, et vu 1 abondance du poisson, leurs carniers furent bientôt remplis; mais à leur retour à 1 hôtel, le soir, quelle ne fut pas leur stupéfaction de constater que leurs paniers étaient vides : les truites avaient toutes passé à travers les mailles. Découragés, ils sont venus jeter leurs lignes dans les lacs de Cintadelle et ont capturé une quantité de grosses truites rouges des plus appétissantes.” Et c’était signé: Altivir.

‘‘furieux, je jurai de me venger de cet affront. Dans son adolescence mon frère, le plus malchanceux des disciples de saint Pierre, détestait plutôt la pêche. Je lui répliquai par des vers que je vais te réciter. Mais d'abord laisse-moi t’expliquer que Pacifique, dont il est fait mention était Pacifique Nantel, le meilleur de mes amis, et Grand-Pierre Chartrand, lui, un guide sans instruction. Cependant il connaissait la marche des planètes qu’il nommait par leurs noms, et d’après lesquelles il pouvait, la nuit, se diriger, dire l’heure et même prédire les malheurs qui devaient arriver.

pêches d’autrefois

^“Toujours en difficulté avec son curé, il prétendait avoir prophétisé la venue du cyclone qui, il y a soixante ans, renversa l’église de Saint-Hippolyte, ensevelissant deux personnes sous ses ruines. Un peu plus tard, il renonça à sa religion et, attiré par l’apostat Chiniquy, il se fit protestant.”

Ht je récitai mes vers à mon ami Garneau.

. — Veux-tu, docteur, me proposa-t-il, pour faire choquer ton frère Wilfrid, tu vas me répéter ces vers-là tout bas et je m’en vais les lui déclamer à haute voix?

Assis sur le siège d’arrière, tout en pêchant, je tournais le dos à mes frères. Hugène Garneau, debout tout près de moi, leur faisait face. Je redis d’une voix basse et lente le petit poème, Hugène le reprenait et le débitait de toute la tonitruance de ses poumons:

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