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TE SOUVIENS-TU, TIVIR

Te souviens-tu, Tivir, de ces jours d’innocence.

Où nous allions à la pêche aux ruisseaux T*u courais en avant, rempli de suffisance.

Voulant pêcher les poissons les plus gros, h n hameçon cl épingle, un fil à coudre.

Pour manche de ligne une hart de coudre»

Criant, chantant, gais comme des pinsons,

Nous rentrions le soir, chargés d^poissons.

Mais toi toujours tu revenais bernique,

Disant à ceux qui te faisaient la nique : v J en aurais pris, mais ça n’a pas rnordu.*^

Dis-moi, Tivir, t'en souviens-tu >

EN guettant ges ours

Te souviens-tu, Tivir, de ces jours de ribote Où nous allions, toi, Pacifique et moi,

Au Lac-des-lles pêcher îa barbotas Et mettre Saint-Hippolyte en émoi ?

Grand-Pierre Chartrand lisait dans les astres. Prophétisant que maints et maints désastres Arriveraient bientôt; et les poissons Pendant ce temps happaient mes hameçons.

Mais, las! que la destinée est maligne ! loujours il pendait au bout de ta li~ne Un noir lézard, un c12r.oua.ron dodu

Dis-moi, 1 ivir, t en souviens-tu ?

Te souviens-tu, Tivir, qu’un jour, au Lac-des-Sablea, Tu vins pêcher; ton manche était de jonc,

Le mien venait d’une taile d'érables Et tu riais de ma lign’ de coton :

Mais il s écoule a peine une seconde Que je retire une truite de l’onde,

Puis dix autres; j’en avais plus de cent.

Tu me regardais d’un air innocent.

Quand vint le soir, on me fit une fête.

Mais toi, toujours, tu riais d’un air bête;

De la vieille encor tu baisais l’tutu. ( I )

Dis-moi, Tivir, t’en souviens-tu ?

A chaque strophe, mon frère aîné répondait, furieux: “Tas de polissons! tas de gamins! Vous allez me payer cela!”

Puis, tout à coup, il lança un cri de joie: “Ah! on va voir qui va la baiser, la vieille!” Et brassant sa ligne, de ses longs bras, il lança au fond de la chaloupe une truite de cinq livres.

Après s’être versé un verre de brandy, il ajouta : “Rappelez-vous, les enfants, qu’il n’y a que ceux qui prennent du poisson qui ont le droit de prendre de la boisson!” Et il se hâta de cacher sa bouteille.

(I) Tutu, jupe de gaze courte et fl

Citante (Larousse).

PECHES D'AUTREEOIS

Alors, la noce, la grande noce commença. Toute la journée, les rives du lac Nominingue retentirent de cris joyeux et confus que l’écho ne pouvait parvenir à démêler: “J’en ai un.

— Moi aussi. — Paie la traite. — Je n’ai pas le temps. — Passe-moi la romaine. — Viens la chercher. — Tourne à gauche. — Tourne à droite. — Jette-moi un minnow. — Prends-en dans la chaudière. — T’en souviens-tu, Tivir?

— Va chez le diable!”

Le soir, il fallut quérir une voiture pour transporter notre poisson; nous en avions deux grands sacs bien remplis. Nous nous dirigeâmes du côté de l’hôtel Beaulieu, suivis d’une queue de villageois, se répétant entre eux: “Comment font-ils pour prendre tant de poissons? Nous n’en prenons jamais, nous autres.” Mais nous avions caché nos engins de pêche et jeté nos minnows.

Mon frère aîné proposa: “Messieurs, nous allons parier tous les quatre sur le poids de notre capture, et celui qui sera le plus éloigné de la vérité, paiera une consommation à tout le monde.” D’une seule voix nous acceptâmes : “Très bien! Très bien!”, et tous les villageois, fiers de cette aubaine, applaudirent des deux mains.

Une grosse balance fut apportée sur l’herbe et Wilfrid reprit: “Eugène Garneau, combien pèsent ces deux poches ?” En homme d’af-

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faires, Eugène répondit: “Cent soixante livres et dix onces.” — “Et toi, Jos?” Mon frère cadet toujours pessimiste, répliqua: “Pas plus de cent quarante-cinq livres.” — “Et toi Edmond?” Et moi, le plus positif et prosaïque de tous, j’affirmai: “Cent cinquante-cinq livres.” — “Et moi, proclama mon aîné avec son enthousiasme coutumier (j’ai toujours pensé qu’il avait un peu de sang marseillais dans les veines), je suis certain qu’il y a là cent soixante-quinze livres de poisson.”

Ea balance marqua cent cinquante-cinq livres exactement. J’avais donné la note juste. Le “Marseillais” eut à payer la traite à la foule qui grossissait toujours. En marchandant avec le cabaretier, il s’en tira pour la somme de cinq dollars.

Tous les vieux cultivateurs de la province de Québec ont connu mon frère Wilfrid, le conféi encier, 1 agronome, l’un des membres du Conseil d Agriculture, le fondateur des ceicles qui sont à la base de notre système de coopération agricole.

Puissant d’apparence et haut de taille, il pesait près de trois cents livres.

Il savait instruire ses auditeurs tout en lc.^ amusant. Messieurs les curés, qui l’accueillaient toujours bien, mettaient quelquefois la

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chaire de leur église à sa disposition, pour y promulguer ses enseignements. Mais, il avait parfois des distractions déconcertantes.

Un jour, après une conférence donnée dans une paroisse de la Gaspésie, le desservant le présenta à tour de rôle à tous ses cultivateurs. Un homme se tenait debout près de la porte; M. le curé passa outre. Mon frère s’en fut à lui, et, avançant la main : ‘‘Monsieur, quel est votre nom, s’il vous plaît? — Vous ne me reconnaissez donc pas? reprit l’autre; je suis votre charretier, ça fait huit jours que je vous conduis avec ma voiture.”

Le gros docteur possédait une ferme modèle, à un mille de sa résidence, à Sainte-Adèle; tous les matins, à cinq heures, à la belle saison, il s’y rendait à pied, en fumant; et après avoir causé avec le fermier ou la fermière, jeté un coup d’œil sur les bêtes et sur les champs, il s’en revenait chez lui pour déjeuner. Je ne parlerai pas de son appétit, passé à l’état de proverbe dans toutes les mémoires des ménagères canadiennes.

Un matin que, selon cette habitude, il s’en allait ainsi, vêtu de toile blanche, la cravate au cou, une fleur à sa boutonnière, le cigare aux lèvres et la canne à la main, il rencontra un de ses amis intimes, Edmond Longpré, qui lui cria: "Mais, où allez-vous, docteur, de si bonne heure et les fesses nu-tête ?” Mon frère

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surpris s’arrêta net et resta stupéfait: il avait oublié de mettre son pantalon.

Quand Wilfrid, que j’appelais parfois le Tar tarin des Laurentides ou le Marseillais, vint pêcher pour la première fois dans le grand lac Ouareau, que je connaissais depuis plus de vingt ans, il étala à nos yeux étonnés tout un arsenal acheté chez Brégent, à Montréal.

Il exhibait des lignes de la grosseur de cordes à linge, des frôles grandes comme des cuillers à pot, des plombs d’une à deux livres et des trépieds ou grappins qui ressemblaient à des ancres. Comme appâts, il apportait vivantes deux douzaines de grosses carpes.

''Et Tartarin annonça de sa voix imposante: “Mes chers petits frères, je vais vous montrer comment on arrache les gros poissons du fond de l’eau !” Et il partit vers le large avec le guide le plus robuste, dans la plus grande chaloupe.

Durant la journée, nous entendîmes plusieurs fois tonner dans le lointain son verbe formidable : “Arrête ! J’en ai une grosse ! Envoie au large! Amène la gaffe! etc., etc.”

—Ce serait curieux, dis-je à mon frère cadet, si Wilfrid nous battait!

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— Je n’en serais pas surpris, reprit-il, tu sais qu’il y a des truites énormes dans ce lac et ces grosses-là se tiennent toujours au fond, dans les caves.

Nous avions hâte de le voir revenir, et d’aussi loin que ma voix put l’atteindre, j’appelai: “En as-tu pris Wilfrid? — - Oui, tant que j’ai voulu. — Des grosses? — Des monstres! J’ai vidé le lac. — Comment ça?” Et il s’approcha de nous. — “Je n’ai pas pris de truite, expliqua-t-il, mais j’ai arraché toutes les souches et les billots que j’ai rencontrés sur mon passage.” On sait que le fond de cette vaste nappe d’eau, où s’opère le flottage du bois depuis plus d’un demi-siècle, est rempli a embarras de toutes sortes.

Lorsque nous fûmes, l’année suivante, d e nouveau au lac Ouareau, mes frères et moi, Wilfrid, cette fois-ci, avait renouvelé tout son arsenal et changé de système : ses lignes étaient beaucoup plus modestes et sans prétention, mais plus luxueuses et plus coûteuses que les nôtres. Nous occupions chacun une chaloupe avec un guide. Nous avançâmes un peu au large pour y arrêter et amorcer nos lignes.

'Wilfrid fit la remarque: “Le temps est bien sombre. Je vais essayer cette cuillère qui est phosphorescente, ce qui permettra aux

poissons de la distinguer dans les plus grandes profondeurs. Puis, l’ayant amorcée et ayant craché sur l’appât à la façon des vieux pêcheurs, il la lança à l’eau. “Ah! malheur! s’écria-t-il, j’ai oublié de l’attacher à ma ligne.”

Il la remplaça par une autre et dit: “Avant de partir, allumons.” Il fait flamber une allumette, en rougit le bout de son cigare; puis, il jette le cigare dans le lac et met l’appât dans sa bouche.

”A*hl c’était une boa...” (page 175)

Dessin de Labelle.

La première journée de pêche ne fut pas fameuse. Tout de même, nous prîmes quelques jolies pièces.

Un vieil anglais du nom de Hamilton nous suivait de près dans une autre embarcation; il s’évertuait depuis longtemps à accrocher les grosses poissonnes, mais n’avait pu encore y

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