PÊCHES D’AUTREFOIS
réussir. Ayant entendu parler de nos exploits, il voulait nous observer et voir comment nous procédions.
Il s’imaginait qu’il fallait aller vite, bien vite pour les attirer, et il éreintait son rameur, un jeune homme sans expérience, à force de lui crier: “Plous vite! Plous vite!”
Mais nous ayant entendus répéter à plusieurs reprises à nos guides: “Pas si vite! Pas si vite!”, il donna le même ordre au sien qui nous remercia d’un coup de tête et d'un sourire.
Il portait une attention spéciale à nos gestes et à nos paroles quand il nous arrivait de prendre une belle pièce.
Soudain, le vieux saxon se lève tout droit dans sa chaloupe, et s’écrie: “Ah! je avais une grosse, grosse poissonne! Gagne le large! Pas si vite! Tourne à gauche! Amène le gaffe!” Mais, apercevant le bout d’une branche à la surface de l’eau, il se laisse choir, tout découragé, sur son siège et pousse un gémissement: “Aoh! C’était une boa!” (bois).
Le lendemain nous pêchions tous les trois avec les mêmes guides : Isaïe Mousseau, Wilfrid Simard et Pierre Mousseau, sur la grande batture de sable qui s’étend entre les îles Marie et Calypso, aujourd’hui les propriétés de millionnaires américains. Le temps était sombre et calme, si calme que Ton entendait parler
entre eux les fermiers dans leurs champs, à plus de deux milles de distance.
Mon frère Wilfrid, le malchanceux, l’amant de la vieille d’autrefois, se proclamait le triomphateur d’aujourd’hui: les truites s’acharnaient à ses lignes et dédaignaient les nôtres. Il nous montrait des pièces de cinq, dix et quinze livres. Il n’en fallait pas plus pour déchaîner sa verve: “Je suis votre papa, criait-il, je suis un lion, un lion de pêche!” Comme le chien enragé du père Lavictoire, je ne me sentais pas ben ben de bonne humeur . Quant à mon guide, il écumait.
— Voulez-vous, docteur, me proposa-t-il, on va aller essayer la baie Verte, puis la grande Pointe? Vous savez que ce sont les vraies places pour la grosse. — C’est bien, répondisje, résigné, et il rama du côté de la rive nord.
Nous longions la côte depuis un quart d’heure à peine, lorsque je ressentis un coup formidable. J’hésitai un instant, pensant avoir accroché le fond; mais quand je sentis que ça remuait au bout de ma ligne: “J’en ai une grosse,” dis-je à mon guide, à mi-voix; le Tartarin ayant entendu, annonça à mon frère cadet: “Tiens, Jean-Jean en a une grosse!” — “Gaeiie au large, ajoutai-je, elle tient le fond.” — Elle tient le fond, répéta Wilfrid, debout dans sa chaloupe. Et il dit au rameur de gagner au large, que ce doit être une belle
PÊCHES D’AUTREÊOIS
pièce. — Amène la gaffe! Et mon guide saisit son harpon. Il dit au guide de prendre la gaffe: — C’est intéressant, très intéressant! ajouta encore mon frère.
A ce moment, un doute cruel traversa mon esprit ; tous les pêcheurs à la trôle savent que lorsqu’ils amènent une perche ou un matelot saisi par le milieu, ils éprouvent la sensation de tirer un énorme poisson. — Serre la gaffe, murmurai-je à mon guide. — Ah! s’écria le Marseillais, il lui dit de serrer la gaffe, cela devient de plus en plus intéressant! Et quand il aperçut pointer la tête de mon pieu, il se jeta sur son siège en se lamentant comme le vieux Hamilton, la veille: “Aoh! C’était une boa!”
Tout en pêchant' nous nous dirigeâmes vers la grande Pointe; mes frères ayant filé au plus court, y étaient déjà rendus et préparaient le repas du midi; on voyait monter la flamme à l’entrée du bois, et l’on entendait pétiller les branches.
Comme le vent s’élevait, mon guide en fit la remarque : “Le vent est bon, ça va mordre après-midi.” Mais mon frère nous appelait: “Venez dîner, les enfants ! venez dîner ! Venez manger du bon poisson pris par votre papa!”
Te souviens-tu, Jean-Jean, te souviens-tu Du jour où de la vieille tu baisais Ttutu?”
( I ) Les bûcherons canadiens donnent ce nom de matelots aux branches sèches et détachées, qui se balancent dans les arbres comme des marins dans les vergues riavirA<!
EN guettant eES ours
A ce moment, un coup donné à ma ligne fit arrêter ma chaloupe. “Tirez! tirez!” me cria mon guide, et après dix minutes d’une lutte acharnée, j’arrachais avec la gaffe une truite saumonée de vingt livres.
Mon rameur me dit : “Docteur, ces grosses-là ne sont jamais seules, jetez encore votre ligne à l’eau.” Et il se dirigea au large des pierres qui sont comme les dernières vertèbres de l’échine de la grande presqu’île. Je ressentis un coup encore plus dur à ma ligne, et je retirai, cette fois, une pièce de vingt-deux livres. — “Allons dîner maintenant.”
Et le marseillais ne riait plus; je l’avais vaincu.
Le soir, nous comptions trois cents livres de truites, dont sept pesant au-dessus de quinze livres chacune. Les vieux guides du lac Ouareau en parlent encore et répètent que jamais, depuis, il ne s’est fait de pêches semblables.
LA BAISETTE
A Sïr François Lemieux, juge-en-chef de la Cour supérieure, un ancien ami de mon héros, le curé Labeîle.
On parle beaucoup du curé Labelle, le roi du Nord, surtout depuis que l’abbé Elie Auclair, ce classique, a publié une biographie si intéressante du grand homme.
^ Mais . l’écrivain n’a pas dit comme son héros, qui s’exprimait toujours en termes choisis en chaire ou dans ses conversations avec les gens instruits, aimait a causer avec les gens de son entourage et ses colons dans un langage simple et familier. Il les tutoyait tous et parlait comme eux: inos, toê, à matin, à soir”.
Il était non seulement le roi des Laurentides, mais aussi le prince du terroir.
. ^ ne détestait rien tant que les cérémonies, et quels supplides il eut a endurer quand on le gratifia du titre pompeux de “Monseigneur . attaché à la charge de protonotaire apostolique.
Cédant aux instances de ses nombreux amis, il dut consentir à donner une grande réception à ses paroissiens, qui accoururent en
EN guettant ees ours
nombre, les hommes en habit noir, les dames dans leurs plus éclatantes toilettes, lui présenter leurs hommages et pratiquer le baise-main que bien des gens croyaient de rigueur en une telle circonstance. ( i )
L’humble prêtre bouillait et quelques-uns des anciens jérômiens se rappellent encore la moue qu’il esquissait et les paroles épicées qu’il prononçait tout bas, en réponse aux compliments parfois exagérés de ses admirateurs.
Le lendemain matin, le bon curé, pas plus fier pour tout cela, disait la messe basse comme d’habitude. Le frère Guy, directeur du collège avait recommandé aux servants d’avoir à baiser la bague de monseigneur chaque fois qu’ils lui présenteraient un objet.
Le jeune Emile Beauchamp, aujourd’hui un commerçant de la métropole, servait la messe ce jour-là et n’oublia pas de se conformer consciencieusement à la consigne.
Le bon prêtre paraissait énervé, et quand, à la fin de l’ofifice, Emile lui offrit pour la dernière fois la burette à l’eau, il lui fallut, pour baiser sa bague, courir après la main du
(I) Mgr Labelle fut fait protonotaire apostolique ad instar, par le pape Léon XIII, le 13 juillet 1889. Peu de temps après, les ministres provinciaux, l’Hon. Honoré Mercier en tête, lui présentèrent un costume violet, une très belle bague, une mitre blanche et autres insignes de cette dignité.
Mais "le bon prêtre s’en servit peu: d’ailleurs, il savait que d’habitude on ne baise pas la bague d’un protonotaire, et s’il s’y prêtait parfois, c’était de bien mauvaise grâce. En vérité, Mgr Labelle ne voulut jamais être connu sous d’autre nom que celui de: curé Labelle.
lyA BAISETTE
célébrant qui, impatienté, lui cria. “Veux-tu ben me lâcher la baisette, toé, à matin?”