TI-JOS
Ti-Jos Godin n’était pas gros, et il n’était point beau; je me rappelle toujours Philippe Lassonde lui criant, dans le patois des gens d’en-bas de Québec: “Tu ne viens pas à la pêche, mon petit lente (petit laid) ?
Mais, comme on dit dans nos campagnes, il y en avait dedans.
Ainsi que pour Labiche, on aurait pu faire un volume de ses reparties, et, fait curieux, tout en faisant des farces il amassa une jolie fortune. A quarante-cinq ans il était déjà un bourgeois cossu.
Et pourtant quelle indépendance! Jugez vous-mêmes.
Ti-Jos tenait un magasin très achalandé sur la Rivière-du-Nord, près du lac Brûlé, où elle prend sa source. Un pont en bois traversait ce cours d’eau en face de chez lui. Sur les deux rives étaient échelonnées plusieurs habitations, qui formaient un petit hameau. Du côté opposé, demeurait avec ses enfants et ses petitsenfants une bonne vieille, âgée d’environ soixante-quinze ans; et quand Ti-Jos voyait des pêcheurs revenir les mains vides, il ne manquait pas de leur dire: “Vous avez fait pata-
te?”( i) mais allez donc voir la mère Manchette, une belle vieille, vous savez, et elle ne demande rien pour la baisette. Voulez-vous que je l’envoie chercher?”
Un soir que j’étais là, une toute petite fille de Manchette entra au magasin, et se hissant sur la pointe des pieds, elle déposa un sou sur le comptoir et dit au marchand, très occupé en ce moment: “Monsieur Godin, voulez-vous me donner ane cenne de tabac à priser pour mémére?” — “Penses-tu, ma pauvre petite fille, que je vais te peser pour un sou de tabac en poudre et te le mettre dans un sac? Va la chercher la mémère, amène-la ici : je vais lui en mettre pour ane cenne de tabac à priser dans le nez.”
Ee lendemain, Ti-Jos pêchait sur le pont: mais ça ne mordait pas. Il n’osait s’en revenir, car il craignait qu’on lui parlât de la vieille à son tour.
Il parvint à tirer une truite longue comme le doigt. “Enfin! s’exclama-t-il, je suis dêlivre!
Il se disposait à retourner chez lui, quand il aperçut Marichette qui se dirigeait à grands pas de son côté. Il pensa bien qu’elle venait lui conter ça, au sujet de la cenne de tabac.
. Mais ü feignit de croire quelle venait offrir ses services pour le cérémonial de la bai-
( 1 ) Faire patate, ou par corruption, faire pétaque. expression populaire qui signifie: échouer, faillir, manquer son coup?
LA BAISLTTE
sette et lui cria en lui montrant son bletton :
i\e venez pas, la mère, n’approchez pas! J’en ai pris un 1”
Et il s'enfuit.