LL BON WILLIAM
A celui qui me fera connaître l’origine de expression baiser la vieille, ou le derrière de la vieille, employée pour désigner la pénitence imposée à ceux qui reviennent bredouilles de la peche, je ferai cadeau de l’arsenal formidable que mon frère aîné apporta quand il vint pour la première fois pêcher dans le grand lac Ouareau.
J’étais bambin il y a soixante ans passés et j’entendais souvent ces expressions dans le temps de la pêche.
Qu il me soit permis de rappeler à ce sujet un souvenir de ma plus tendre enfance.
Un jour William Scott, ce gros écossais de Saint-Jerôme, ce “bon-t-ami” du curé Labelle, comme il se désignait lui-même (et ce “bon-tami de tout le monde, ajouterai-je), causait avec mon père, l’un de ses compagnons de jeunesse.
C était en 1868. Je comptais sept ans, mon frère Joseph en avait cinq. Adolphe Chapleau, qui fut l’un des plus grands orateurs de notre pays, débutait dans la politique. Il avait été
élu l’année précédente député de notre comté, à l’âge de vingt et un ans. Durant ses campagnes électorales il se retirait à l’hôtel de mon père; et bien des fois le futur homme d’Etat nous prit sur ses genoux, mon frère et moi. Nous le regardions comme un dieu. Naturellement, nous étions bleus en politique; William, le bon-t-ami” de mon père, lui, passait pour un rouge foncé , ce qui ne faisait pas un pli sur leur vieille camaraderie.
Apercevant mon frère Joseph, l’écossais dit à mon père: “Tiens, écoute bien ce que je vas te dire, mon cher Médard. Cette petite garçonne-là va faire quelque chose dans le monde. Je 1 ai entendu hier faire une speech sur un pile de planches avec les petits Prévost, le petit Villemure, Desforges et d’autres; il parlait comme Chapleau et répétait tout ce que Chapleau avait dit sur les “hustings”. Cet enfantlà, c’est une “vraie petite génisse !” De lecteur compi endra qu il voulait dire “un vrai petit génie” ( genius , en anglais).
Puis, il l’accrocha au passage, et le prit sur ses genoux : Viens icitte mon' petit rouge. — Non, non! Je ne suis pas un petit rouge! criait mon frère, en voulant s’échapper de l’étreinte du vieux libéral. — Oui, oui, t’es t’un petit rouge ! A part de ça, t’es t’un petit Scott aussi, t’es mon petit Scott à moa.
Jos gigotait, le frappait des pieds et des poings, et le bon William l’ayant lâché, il fut
IyA BAISETTE
se jeter en sanglots dans les bras de ma mère “Maman! Maman! Monsieur Scott dit que je suis un petit rouge, et un petit Scott. C’est pas vrai, hein? Dis, dis, maman?” — Non, non, répondit ma mère, en riant et en l’embrassant, tu n’es pas un petit rouge, ni un petit Scott, certain! certain! Ht le bon William faisait trembler la maison de ses éclats de rire formidables.
Quelques jours plus tard je revenais de la P^che avec mon grand’père et mon frère Jos. D’habitude les pêcheurs aiment à rapporter eux -mêmes leurs trophées: le père Jean-Jean marchait en avant avec deux belles carpes-de- France à la main; moi j’avais dans une brochette quelques crapets et un achigan. Jos revenait les mains vides.
Apercevant dans le lointain le terrible écossais, il se cacha derrière rmts, pour ne pas être vu. Mais en passant M. Scott le reconnut et l’apostropha de sa grosse voix: “Ah! mon petit Scott ! T’as été à le pêche et t’as baisé le vieille , hein?”
Jos partit à la course et s’en fut encore se jeter dans les bras de ma mère en pleurant.
— Maman! Maman! monsieur Scott m’a encore appelé son petit Scott et il m’a dit que j’avais baisé le vieille. Ce n’est pas vrai, hein?
Ma mère dut l’embrasser encore et le consoler.
RUTTE DE GÉANTS
Par un beau soir d’été, le chef colonisateur 'du. Nord, en exploration avec son “bon-t-ami” William Scott, God. Raviolette, le curé S. Ouimet. et autres, était campé sur la grève de la Rivière-Rouge. Il partit seul avec Wm. Scott, en canot, pour aller faire la pêche, d’habitude assez abondante à cet endroit. Par exception, ce soir-là, il revint bredouille et l’un des guides, le grand Narcisse Ménard, lui fit la remarque: “C’est ben d’valeur, M. le curé, mais vous allez être obligé de baiser la vieille'
^.Narcisse Ménard, que j’ai bien connu, puisqu’il fut l’un des premiers colons de mon pays de Sainte-Agathe, m’a raconté lui-même cette aventure.
Ra veille, histoire de s’amuser, ils s’étaient mesurés dans une lutte à “grands-bras”, et le curé 1 avait terrassé. Tous les campeurs se moquaient de Ménard qui, pour s’excuser, leur disait qu’il n’avait pas osé, par respect pour un prêtre, employer toute sa force, mais que s’il l’avait voulu il l’aurait battu.
Toutefois, on le taquina tellement qu’il décida de se reprendre à la prochaine occasion, et c est pourquoi il apostropha le curé par ces paroles : “C’est ben de valeur, M. le curé, mais vous allez être obligé de baiser la vieille!”
X,A BAISKTTS
u Ht le curé Labelle de rétorquer hardiment: “Tu sauras, mon Ménard, que c’est toé qui va
Baise-la la vieille, mon Ménard, bais-e-la !” . . . (page 188)
Dessin de Label le,
la baiser la vieille”, et lui désignant le sol, il ajouta : “Tu vas baiser la vieille terre.” — “Ça
EN guettant EES ours
se fait à deux, ça, M. le curé” reprit le terrible colon, et il fonça sur son adversaire.
C’étaient deux colosses: Narcisse Ménard, bien musclé, défricheur endurci, reconnu comme l’homme le plus fort des Laurentides, mesurait six pieds et trois pouces de taille; le curé Labelle dépassait six pieds, lui aussi, avec une pesanteur de trois cent trente livres et une agilité étonnante.
Ces deux titans se prirent à bras-le-corps. Ce fut une lutte homérique : celle d’un roi contre le plus redoutable de ses sujets. Les deux charpentes osseuses s’enlacèrent et se serrèrent comme dans un étau; on voyait les muscles se contracter, on entendait les jointures craqueter et les poitrines des combattants haleter, pendant que les corps massifs se tordaient, se balançant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre.
Les campeurs, excités, criaient: “Courage, M. le curé! Tiens ben, Ménard!”
Le curé, trop lourd pour son adversaire, semblait perdre du terrain. Alors, il se décida d’employer un truc de combat qu’il avait pratiqué^ dans sa jeunesse et faisant un dernier et suprême effort, il appliqua un habile croc-enjambe à son rival qui roula sur la grève; puis, pesant de ses cent-soixante kilos sur le corps du Vaincu, il lui enfonça la figure dans le sable en lui criant: “Baise-la, la vieille, mon Ménard, baise-la!”
ETUDES ET CARABINADES
O souvenirs de ma vie de collège, pourrais-je jamais vous oublier?
Comment ne pas me rappeler ces amitiés aux racines profondes qui ont germé et poussé à travers les pierres moussues du vieux séminaire de Sainte-Thérèse?
Et mes chers camarades et mes bons professeurs, presque tous disparus aujourd’hui, mais qui seront toujours vivants dans ma mémoire, dussé-je vivre deux fois soixante-dix ans?
Le charme de leur compagnie sut accomplir ce miracle de rendre enchanteur un lieu qui n’avait rien de sardanapalesque, et d’ensoleiller mon existence, accablée par la maladie, les revers de fortune familiaux et le régime Spartiate auquel nous étions soumis.
En effet, qui parmi nous n’a pas gardé un peu de rancoeur contre la nourriture de l’époque? Le beurre surtout, (venait-il du Turkestan ou de la Mongolie?) avait pris toutes les ointes de l’arc-en-ciel et conservé tout le
fumet de l’écurie. Et le chiard, ce brouet dont l’origine semble se perdre dans la nuit des temps? On nous le servait à pleines chaudronnées, et si clair que, suivant une expression alors en usage, il fallait se déchausser pour ce: ir après les morceaux de viande. Les anciens n’ont pas oublié, sans doute, le gai refrain que nous entonnions souvent, et que les jeunes répètent encore aujourd’hui peut-être, mais avec beaucoup moins de raison:
“Allez au séminaire.
Si cela vous sourit;
On y fait bonne chère.
On n’est pas mal nourri.”
Et le choeur reprenait:
“Mal nourri!
Mal nourri !
Beati! Beatil Beati qui qui qui qui Beati qui en sont sortis !”
(Bis)
Par contre le pain, comme l’amitié, était bon et abondant. Pour la collation, on nous en apportait à chacun un morceau pendant la récréation de 1 après-midi. Les plus fortunés se rendaient au réfectoire pour le couvrir de confiture. Quant à nous, les déshérités^ qui étions les plus nombreux, il nous fallait l’avaler tel quel. Je revois toujours Edouard Gohier,
ÉTUDES ET CARABINADES J91
ce coeur d'or, ce boute-en-train à l’ éternel sourire. Issu d’une famille riche, il pouvait se payer bien des douceurs, mais il n’aurait pas voulu pour beaucoup nous humilier en mangeant meilleur que nous. Il prenait résolument son quignon et allait le tremper sous le jet de la pompe, en répétant gaiement: “Il ne sera pas dit que j’aurai mangé mon pain sec durant ma vie”.
Et l’hygiène? Combien rudimentaire!
L’usage de l’eau étant inconnu, il y a un demi-siècle, dans les lieux d’aisance, d’inévitables et continuelles odeurs méphitiques s’en exhalaient. C’était cependant l’endroit favori des fumeurs, leur unique salle de tabagie, où ils allaient discrètement chasser l’ennui, en humant la fumée de leurs cigarettes et du parfum d’Italie.
Et la chambre de toilette? Et la vieille baignoire servant à plus de deux cents élèves ? La plupart déclaraient ne pas vouloir changer de crasse et n’avaient même pas la consolation de pouvoir se vanter comme cette bonne vieille campagnarde, toute hère de son amour de la propreté: “Moé, besoin ou pas besoin, j’prends toujours un bain une fois par année!”
■Il n’est pas surprenant que l’infirmerie fût fort achalandée. J’en étais un des piliers. Jugez-en vous-mêmes : aux débuts de mes études classiques, je fis de la tuberculose pulmonaire
et fus gratifié de plusieurs attaques de grippe qui me rendirent célèbre parmi mes condisciples. En belles-lettres, j’eus la témérité de vouloir atteindre le sommet périlleux d’une fièvre typhoïde et en rhétorique je me payai le luxe de trois attaques d’appendicite.
Autrefois, on appelait cette maladie: inflammation des intestins, ou entérite, mal terrible que la chirurgie ignorait encore.
La dernière de ces attaques, commencée le 15 avril 1881 (1) fut plus prospère que les autres.
Le médecin de la maison, qui avait la manie de purger pour un clou, un mal de dents, une entorse, n’importe quoi, me purgea et me surpurgea tellement que je faillis rendre l’âme.
Ne souhaitant guère que je la remisse entre ses mains, le brave docteur se hâta de m’envoyer dans ma famille, où, condamné à plusieurs reprises, je me baladai longtemps entre la vie et la mort.
Finalement, je déjouai les pronostics les plus sombres de la léthalité.
En philosophie... Oh! pardon! j’oubliais que je n’en ai pas fait de philosophie, et pourtant il y a des gens qui prétendent que si j’en ai manqué alors, je n’en manque pas aujourd’hui.
( 1 ) Aux collégiens qui s’étonneront de la mémoire dont je fais preuve, j’apprendrai que j’écris mon journal de vie depuis l’âge de quinze ans. Qu’ils fassent comme moi: plus tard ils se féliciteront d’avoir suivi ce conseil.
ÉTUDES ET CARABINADES
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Mais, que les choses sont changées ! le progrès, l’électricité, les bureaux de santé ont tout transformé; et ce n’est pas moi qui chanterai, comme certains vieillards grincheux:
“C’était bien mieux dans mon jeune temps !”
Aux enfants de mes enfants, qui sont dans des maisons d’éducation et qui se plaignent parfois du régime actuel, je répète souvent: “Ah ! ne vous lamentez pas ! Comparés à ce que nous étions il y a cinquante ans, vous êtes des petits princes élevés dans la mousse’’.
Après des études classiques passablement ébréchées, j’entrai à l’Ecole Polytechnique pour y étudier le génie civil et spécialement l’architecture. Ce n’était pas ce que j’avais rêvé: j’aurais préféré suivre les traces de mon frère aîné, devenu médecin; mais les hommes de l’art me jugeaient trop maladif pour embrasser leur carrière.
Et pendant dix longs mois, je me bourrai la tête de toutes espèces d’hiéroglyphes et de signes cabalistiques: théorèmes de géométrie, trinômes, logarithmes, formules algébriques et trigonométriques et d’une foule d’autres histoires en iques qui ne disaient rien ni à^mon cœur, ni à mon imagination.
Ce' genre d’études m’énervait, m’horripilait; je séchais sur pied. Ht en fait d’architecture, je ne me sentais de dispositions que pour la construction de châteaux en Espagne. Ce n’était pas la peine assurément de se faire éclater le ciboulot pour accomplir un travail aussi facile : tout le monde en élève de ces châteaux-là, et ce sont les plus fous qui bâtissent les plus beaux.
Je conjurais mes parents de me laisser étudier la médecine. “Au moins, leur disais-je, j’apprendrai l’architecture du bon Dieu, et je saurai comment II a construit l’homme, son chef-d’oeuvre. C’est encore mieux que d’élever des palais dans les airs, si somptueux .soient-ils !”
Ils consentirent, et pendant quatre ans je vécus, à l’Ecole de Médecine Victoria, la plus belle époque de ma vie. On y travaillait fort, c’est vrai, mais on s’amusait ferme aussi.
Tous les jours, d’heure en heure, se succédaient à la chaire du grand amphithéâtre, servant de classe, nos bons et savants professeurs que nous accueillions, non seulement avec politesse, mais aussi avec une allégresse désordonnée, — tous les carabins me comprendront.
Quand le brave docteur Meunier entrait en souriant pour venir nous causer chimie, nous lui chantions en choeur:
Meunier, tu dors.
Ton moulin va trop vite;
Meunier, tu dors,
Ton moulin va trop fort.