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ÉTUDES ET CARAT IN ADES

En voyant arriver le docteur Coderre, le professeur de matière médicale, à l’air si doux avec sa belle, toison blanche, qu’on l’aurait pris pour un. petit mouton, ses élèves entonnaient d une voix candide et tendre le pieux cantique:

Le voici l'Agneau si doux.

Le vrai pain des anges.

Du ciel il descend pour nous;

Adorons-le tous!

Quand venaient le professeur A. Brunelle, ce classique de la pathologie externe, et le

En voyant arriver le docteur Coderre . . .

Dessin de Labelle.

doyen de l’Ecole, le docteur Trudel, qui nous enseignait la pathologie interne, c’est-à-dire les deux cours les plus intéressants, les étudiants se recueillaient; ils risquaient parfois

un cantique grave, profondément religieux, celui que chantent les retraitants avant le sermon du prédicateur:

Esprit saint, descendez,

Descendez en nous, etc.

Comme s’ouvrait la porte, tous se taisaient, car ils avaient l’oeil perçant, ces deux-là; ils pouvaient désigner chacun des auditeurs par son nom, et gare aux examens ! Au reste, c’étaient deux excellents coeurs.

Mais, en apercevant, à cinq heures de l’après-midi, la silhouette courte et l’air renfrogné du savant et malheureux professeur auquel incombait la tâche ingrate, % dans un dernier cours, de nous bourrer le crâne avec tout le fourrage de la botanique, les élèves fatigués, ahuris, sentant le besoin de se délasser, déclenchaient une bacchanale endiablée; ils hurlaient:

Ah! Pistolet!

Quand il buvait.

Ah! quel grand verre Il vous avait!

( bis el rebis ).

Ce professeur, la tête basse, attendait la fin; puis il disait simplement: “Vous serez donc toujours de grands enfants!” Certains carabins irrévérencieux l’appelaient "Pistolet”, sous prétexte que c’était son juron favori.

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Mais, nous l’aimions tous, car il était le champion des droits de notre Ecole, contre 1 Université Laval, qui nous avait déclaré la guerre. ^ Après le cours, nous nous approchions de sa chaire avec des airs contrits et repentants; nous lui présentions nos excuses, et cela finissait invariablement par un petit discours enflammé du vieil orateur en faveur de l’Ecole Victoria.

Ce n est pas tout. De midi à deux heures, après, avoir pris une bouchée à la hâte, nous courions à l’Hôtel-Dieu pour y suivre les cliniques des docteurs Hingston, Brunelle, Beausoleil, Guérin, Merrill, Demers, Ed. Desjardins, -Mignault et autres, qui nous amenaient visiter leurs patients dans les salles publiques. C’était toujours intéressant, parfois d’un comique irrésistible.

— Voulez-vous faire changer mon lit de place? disait un patient, près de la porte, au docteur Hingston.

— Pourquoi, mon ami?

Eh bien! je vais vous dire; mon voisin ^ bas du dos, au fondement.

Mm> j en ai un dans la gorge. Comme vous 1 examinez avant moi, vous lui mettez le doigt à la mauvaise place, et vous me le fourrez ensuite dans la bouche. En changeant les lits, je passerai le premier.

Le bon docteur sourit et ordonna aux infirmiers de faire le changement demandé. Aux finissants, les professeurs, pour les habituer, disaient parfois à Caisse, ou à Sanche, ou à un autre: “Examinez et interrogez ce malade, et faites votre diagnostic.” On entendait alors des questions comme celles-ci, posées par un futur médecin au patient: “Avez-vous les symptômes d’un homme qui souffre d'une néphrite parenchymateuse?” ou bien: “Eprouvez-vous des gargouillements dans la fosse iliaque droite ? — Comment? je ne comprends pas, répliquait le malade, je n’ai pas appris le latin, moi, vous savez!” Et tout le monde de rire.

Puis, nous grimpions dans l’amphithéâtre de la salle d’opération pour assister aux cliniques des chirurgiens Hingston et Brunelle. Le docteur Plingston, surtout, jouissait d’une réputation universelle, et de partout on recourait à ses lumières.

Assis sur les gradins et observant le plus insolite et respectueux des silences, nous regardions et écoutions attentivement les deux savants professeurs.

Parfois, pourtant, fusaient des rires, aussitôt étouffés, à l’occasion de l’anesthésie des patients.

. Je revois toujours les Irlandais qui, une fois sur la table d operation, pris de crainte

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et d’un accès de religiosité, faisaient de grands signes de croix. L/on apercevait, suspendu à leur cou, un collier de médailles, de crucifix et de chapelets. Mais après les premières bouffées de la vapeur enivrante, ils se mettaient à sacrer comme des païens. Et les bonnes soeurs, à leur tour, de se signer dévotement.

Les Canadiens-français, eux, invariablement, jasaient, chantaient ou juraient en anglais. Quant aux Anglais, ils en étaient réduits à blasphémer dans leur propre langue et, parmi des grognements incompréhensibles, on pouvait discerner les tendres mots de “goddam” et de “bitches”.

Un jour, le docteur Hingston nous ayant présenté un patient portant à une jambe un large ulcère, couvert d’exsudat, nous expliquait la qualité du bon pus, du pus louable et nous disait que le pus dans ce cas-ci était de bonne qualité, qu’il ne sentait pas mauvais, et n’exhalait qu’une odeur fade, qu’il était blanc et sucré. Et il ajoutait: “Si vous en doutez, messieurs, approchez et goûtez!”

Par bravade, je descendis les gradins, mis mon index sur la plaie, et le posai sur ma langue.

— En effet, c’est sucré, affirmai-je, en me tournant du côté de mes condisciples.

— Vous, vous ferez un bon médecin, me dit le chirurgien, en même temps que /assistance applaudissait*

EN guettant tes ours

C’est la seule fois, je crois, que le savant docteur Hingston ait formulé un faux pronostic.

Nous finissions nos journées par d’autres distractions. Presque tous les soirs, en dernière année surtout, nous passions deux heures à la salle de dissection, au milieu de uix ou douze cadavres étendus sur des tables, la poitrine et le ventre ouverts, le crâne scié près des deux yeux. Ça ne plaisait ni à la vue, ni à l’odorat. Les mains surtout restaient empestées longtemps. L’arome sui-generis persistait dans les narines et nous suivait aux repas, au point que nous perdions l’appétit. Mais nous étions convaincus que l’importance de ces études sur le cadavre ne se suppléait point par les illustrations des traités, d’anatomie.

Pour nous reposer de nos études et de la vue de tant de misères humaines, nous assiégions, certains soirs, les théâtres, après avoir invité à se joindre à nous les étudiants de Laval, de McGill et de Bishop. L’endroit choisi servait de quartier-général où l’on pouvait tout à l’aise siffler les acteurs, dont pas un ne trouvait grâce devant nous, pas même la divine Sarah. A la sortie du spectacle, nous livrions parfois des batailles en règle à la police, et il fallait voir, au-dessus des têtes des combattants, le mélange des bâtons des policiers avec les tibias et les fémurs que brandissaient les étudiants.

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Le lendemain matin, les carabins se miraient dans la glace et, apercevant leurs coupures, leurs bosses, et quelquefois leurs yeux au beurre noir, s’exclamaient comme de bons pochards: “Bon Dieu! qu’on a dû s’amuser hier !”

Pendant le carnaval d’hiver, nous allions quatre par quatre, en chantant, en décrochant les enseignes, jouer toutes sortes de tours et prendre part aux fêtes; certains, qui se croyaient des petits Nérons, ne parlaient rien moins que d’incendier le Palais de glace.

Ou bien, pris d’un goût subit et fanatique pour la morale, les étudiants entraient de force dans les maisons malfamées (mal farmées, disait-on alors) et saccageaient tout, emportant, comme trophées, des cages avec leurs perroquets, des pendules, des lampes encore allumées, des cadres, des tuyaux de poêle, qu’ils troquaient ensuite chez Théotime Lanctôt contre quelques bouteilles de bon vin.

Ces fois-là, la police leur souriait d’un oeii paternel; ils faisaient son travail, voyez-vous.

Parfois, résolus de venger l’honneur outragé de notre sainte Religion, nous allions avec les étudiants de Laval et de l’Ecole Polytechnique, et tous les jeunes Canadiens-français de la ville, envahir le temple de la rue Craig, où officiait l’apostat Chiniquy (le célèbre prédicateur catholique d’autrefois). Nous

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lui lancions des oeufs pourris, et pendant que ses adeptes chantaient des cantiques protestants, nous entonnions à tue-tête des chants canadiens :

La vache est à l’eau Dondaine,

Le veau va s’neyer, Dondé.

ou encore:

Là iousqu’y sont tous les raftmen ? etc., etc.

De nombreux hommes de police, tous canadiens-français, ou irlandais, ayant à leur tête le chef Paradis, dispersés parmi la foule bruyante, nous criaient: “Silence! Silence!” en nous menaçant de leurs bâtons; mais ils ajoutaient tout bas: “Envoyez fort! envoyez fort! Go ahead!”

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