D'ENLÈVEMENT DU VIEUX MICHON
Il n’en fallait pas plus pour décider Stanis, le joueur de tours, le prince des mystificateurs, à recommencer sa chasse-galerie, dont parle avec tant de réalisme mon frère J. -J. Grignon, dans ses “Souvenirs du vieux Saint-Jérôme”.
Il s’en fut consulter le docteur Jules Prévost qui l’approuva : “Envoie fort, Stanis ! On va rire!”
Cette fois-ci il ne pouvait se servir d’une brouette ou d’une charrette; il y avait trop de neige. Il prit un traîneau, auquel pendait une corde de quatre à cinq arpents de longueur, que tirait Stanis à cheval sur sa jument noire.
A cette époque, on ne parlait pas de lumière électrique; on n’était pas même arrivé à la période de “progrès” où Mégilde Longpré, le manchot, transportait avec son seul bras son échelle, son bidon, son torchon, et allait de poteau en poteau frotter les “globes” et allumer les fanaux à l’huile. Les rues étant sombres, personne ne voyait la corde attachée au traîneau.
Stanis enferma trois chats dans un sac, le déposa en dedans du traîneau dissimulé sous une vieille couverture noire, et. . . en avant le convoi funèbre!
Tous les soirs pendant une semaine, on entendit le long de la rue principale, sur une distance d’un mille environ, le miaulement sinistre du Vieux Michon, transformé en loupgarou.
Une partie de la population était au courant du tour joué par Stanis, et les gens en profitaient pour faire peur à leurs enfants, à leurs jeunes filles surtout, pour les empêcher de sortir, le soir.
Mais la majorité des habitants du village restaient mystifiés et terrifiés. Quand venait la nuit, on se barricadait, on allumait des cierges, on répandait partout de l’eau bénite. Les gens se plaignirent au curé, au maire, au vieux Milan, qui trouvèrent la chose trop drôle pour intervenir.
Une nuit, cependant, on entendit plusieurs coups de feu dans le village, et Stanis, craignant pour sa peau, s’en fut remiser et sa monture, et son loup-garou.
LES AMOURS DE CLÉMENTINE
A Madame Jeanne Maubourg-Roberval (1).
"Souvent femme varie, Bien fol est qui s’y fie
François Ier
Dans mon adolescence, j’aimais toutes les jeunes filles: les blondes, les brunes, les pâles, les rougeaudes, les rousses, et, je l’avoue franchement, j’en courtisais, parfois, de passablement jaunes.
Un jupon blanc brodé, étendu sur une corde à linge, au clair de la lune surtout, me jetait en extase: une capeline oubliée par une fermière sur un poteau de clôture et entrevue dans le lointain, me causait des battements de coeur.
Mon teint pâle, maladif, mes cheveux longs, à la Chapleau, et mon air rêveur me donnaient l’allure d’un poète et toutes les fillettes couraient après moi.
Ma mère qui s’était mariée à seize ans, ne pouvait guère me reprocher d’être amoureux à dix-sept. Elle se contentait de me donner
( 1 ) Madame Maubourg, dont le talent de diseuse et de chanteuse est bien connu, a récité ce chapitre avec beaucoup de brio, en novembre dernier, au poste C-K.A.C. de la Radio.
EN guettant ees ours
des conseils : “Prends ton temps, mon cher enfant, me disait-elle, il y en aura toujours des filles !”
Mes frères, eux, se moquaient de moi et m’appelaient :
“L’amoureux,
Chien bleu!”
Je chérissais Amanda, grande et blonde, la fille du boulanger de mon village, qui nous fabriquait du si bon pain et de la si mauvaise galette au beurre. Mes frères, assis à table, chantaient en chœur:
“Elle sent la galette Maluron, malurette Elle sent la galette Maluron , maluré
“Silence” leur criait ma mère, on ne chante pas à table !”
J’avais un béguin pour Corinne, la fille du meunier; mes frères fredonnaient tout bas:
“ Meunier , tu dors ,
Ton moulin va trop vite,
Meunier, tu dors ,
Ton moulin va trop fort d*
Ou bien :
“Corinne! Corinne!
Les vaches sont dans l,blé-d>Inde,> etc.
Je venais de rencontrer Aurore Mathieu et j’en étais fou.
UES AMOURS DE CUEMENTINE
Un jupon brodé étendu sur une corde à linge me jetait en extase. . . (page 43)
Dessin de Libelle .
-- Mes freres chantonnaient, sur un air bien connu dans les Naurentides :
“C’est la fille à Maquieu Qu’y a fait un amoureux.
Il est pas ben joli,
Mais il est fort poli.”
Silence! Silence! encore une fois,” ordonnait ma mère, “je ne veux plus vous entendre
Alors mes frères, sans proférer une parole, se tournaient les uns vers les autres et faisaient mine, en désignant ma longue chevelure, d écraser entre les ongles de leurs pouces, de ces petites habites immondes qui se plaisent dans les abondantes crinières comme les ours dans les épaisses forêts laurentiennes. Cela me rendait furieux, mais,
“Que voulez-vous que je fisse ,
Seul contre six?
Que je mourusse?”
Non! Non! je me vengerais plutôt en opérant de nouvelles conquêtes.
Ne dernier objet de ma flamme s’appelait Clémentine (no 3, car j’avais aimé deux autres Clémentine avant elle). Agée de quinze ans seulement, ni belle ni laide : elle était longue et mince, plate comme une planche à repassei . Que voulez-vous, ce n’est pas à cet âge que. les formes et la beauté se développent. Moi, j en comptais dix-sept et je l’aimais quand
LES AMOURS DE CRÉMENTINE
même pour son joli sourire, ses dents blanches et ses grands yeux noirs pleins de malice.
Et mes frères braillaient:
“Clémentine est bien malade,
Bile a trop mangé de salade.
Etc.”
Je l’avais rencontrée chez ma sœur, Mme Lachaine, une femme très gaie, qui se plaisait à réunir les jeunes gens chez elle, pour les amuser, les faire chanter, danser et même leur permettre de nouer des amourettes, quitte ensuite à jeter de l’eau sur le feu, quand ça flambait trop.
Elle s’aperçut que j’aimais éperdument Clémentine: j’allais retourner bientôt au collège pour y commencer mes belles-lettres et elle eut peur que mes études en souffrissent.
La veille de la rentrée, elle m’amena dans un coin retiré et prenant un air sérieux, qui lui allait très mal, elle débuta : “ Mon cher Edmond, je suis ta sœur aînée et je suis obligée en conscience de te donner des conseils. Si tu aimes tant Clémentine aujourd’hui, c’est ma faute et je suis tenue de réparer le tort que je t’ai causé”.
— Comment cela? répliquai-je, froissé.
— Ecoute-moi bien, mon cher Edmond, c’est pour ton bien que je te parle. Quand un garçon de ton âge s’amarouche d’une jeune fille...
— S’aramouche, que tu veux dire?
— Non, s’ amaracke ,
— Non, repris-je, s’aramache . . .
— S’ amaracke.
— S’ aramacke.
— S’ amarouche.
— S’aramouche.
—Non, non! s’amourache , cria ma sœur, je l’ai enfin.
Et la semonce finit par de grands éclats de rire.
Je 1 embrassai et m’enfuis: “Bonjour, ma bonne petite sœur, viens me voir au collège et tu reprendras ta leçon, c’est la vraie place pour ça.”
Ce soir-la, le dernier hélas! que je devais passer avec Clémentine, je la rencontrai sur le pont du A/ ieux Moulin, et les adieux furent des^ plus touchants : nous nous jurâmes une fidélité et un amour éternels. Je versai quelques larmes; il me sembla qu’elle pleurait aussi et pour lui prouver toute ma passion, j’osai. . . (Ah ! détournez vos regards, chastes pucelles de l’époque contemporaine), j’osai baiser... (Oh! pardon ma chère épouse), j’osai lui baiser le bout des doigts, à la façon des preux chevaliers du moyen-âge, formulant leurs adieux à la dame de leurs pensées.
Voilà, comment on faisait l’amour dans mon jeune temps. Ces amourettes toujours
DES AMOURS DE CEÉMENTINE
pures, ne troublaient pas nos âmes. Elles stimulaient plutôt notre courage à l’étude.
Rentré au collège de Sainte-Thérèse, je me remis au travail avec ardeur. Quand j’étais las, je prenais le portrait de Clémentine que je portais sans cesse sur mon cœur. (Tes anciens Jérômiens doivent se rappeler ces vilaines photographies que développait sur le zinc, il y a cinquante ans, le père Jean Latour. Le vieil artiste, armé de ses grandes lunettes et d’un petit pinceau, ne manquait jamais d’ajouter un peu de rouge vif sur les joues et les lèvres de ses clientes, pour simuler la santé, et un peu d’or sur le cou, les poignets et les doigts, pour simuler la richesse). Je contemplais un instant l’effigie maquillée de ma bien-aimée et me replongeais dans mes livres.
Durant mes vacances j’avais appris à faire des vers et j’en fabriquais des quantités énormes, n’étant pas plus poète pour tout cela: Nascuntur poetœ — on est né poète. — Et je passais le temps de mes récréations à rimer en l’honneur de ma dulcinée. Ainsi, je composai plusieurs sonnets, un acrostiche, quelques dithyrambes, un épithalame à l’occasion de notre lointain mariage (oh! combien lointain!), deux barcarolles, et même une berceuse, pour endormir les petits anges que le ciel ne manquerait pas de nous envoyer plus tard.
EN guettant eEs ours
Si je n’avais pas encore composé d’élégie, c’est que nous étions trop heureux pour penser à la mort: mais hélas! l’occasion devait se présenter bientôt d’endeuiller ma lyre.
Toutes les semaines, il m’arrivait une missive de ma bien-aimée, et elle en recevait aussi souvent de moi : mais ce n’était pas par la poste, vous entendez bien; l’œil perçant (pas assez cependant) de M. A. Corbeil, le directeur, se tenait toujours au guet et malheur à celui qui aurait été pris en flagrant délit de correspondance amoureuse.
C’est ma sœur cadette, Marie-Anne, qui dissimulait les billets doux dans un repli caché d’une vieille valise, dont on se servait pour m’envoyer mon linge. Je la retournais aussitôt avec mes réponses enflammées, que ma sœur remettait fidèlement à Clémentine.
Et comme elles devenaient de plus en plus passionnées ces épîtres de la reine de mon cœur! Et si bien écrites! jamais une seule faute d’orthographe. “ Comment se fait-il ”, disais-je en moi-même, “ que les gens de mon village répètent qu’elle est ignorante et sans talent? Ah! les langues de vipères, elles me paieront cela!”
En novembre je fus quinze longs jours sans avoir de nouvelles de Clémentine. Quelle en était la cause? J’étais inquiet à en perdre le sommeil. J’écrivis à ma sœur pour en connaître la raison.
LES AMOURS DE CLÉMENTINE 51
“ Imagine-toi ”, répondit-elle, “ que Clémentine est dangereusement malade des fièvres typhoïdes
Attristé par cette pénible réponse, je courus chercher des consolations dans la vieille chapelle du collège. Quelques jours plus tard, ma sœur m’apprend : “ Clémentine va de plus en plus mal: on s’attend à sa mort.” Je faillis m’évanouir. Je me traînai au sanctuaire et m’effondrai aux pieds de Notre-Dame-de-Pitié, dont les larmes semblèrent se mêler aux miennes. Prenant sur mon cœur l’image de la mourante, je la baisai pieusement, tout en suppliant la Vierge des Douleurs d’épargner l’objet de mon amour.
Convaincu que tout espoir était vain, je pensai le temps venu d’écrire une élégie, et j’en composai une si triste, si triste, qu’elle aurait pu fendre les pierres du chemin.
J’allais ainsi, tous les soirs, dans le lieu saint, plongé dans les ténèbres presque complètes, déposer mes peines aux pieds de la Mère affligée du Divin Crucifié. A ma dernière visite, j’entendis quelqu’un agenouillé près de moi, soupirer, puis pousser des sanglots étouffés. Tous ceux qui souffrent sont frères et sympathisent entre eux.
J’attendis à la porte de la chapelle pour savoir le nom de cet autre désespéré. A ma grande surprise je reconnus mon ami et com-
EN guettant ees ours
pagnon d’enfance Henri Prévost. Retournant ensemble à la salle de récréation, nous nous mîmes à marcher lentement, la tête basse, l’un à côté de l’autre.
— Tu as de la peine, mon cher Henri? lui demandai-je.
— Oui, beaucoup, toi aussi, Edmond9
— Oui, beaucoup, beaucoup, moi aussi. Dismoi la cause de ton chagrin, veux-tu, Henri?
— Pourquoi vas-tu pleurer ainsi tous les soirs à la chapelle, mon cher Henri?
— Hélas ! me confia-t-il, tu ne sais pas que Clémentine Deschamps est mourante?
— Qu’est-ce que cela peut bien te faire? interrogeai-je, inquiet.
— Comment? reprend-il, tu ne sais donc pas que je suis en amour avec elle?
— Jamais de la vie! protestai-je, en courroux. “ C’est moi qu’elle aime. Viens ici, je vais te le prouver ”, et je l’amenai dans l’embrasure d’une fenêtre, afin d’éviter les regards indiscrets des pions.
— Vois ce portrait qu’elle m’a donné la veille de mon départ.
■ — Regarde celui-ci qu’elle m’a remis quinze jours avant la rentrée. Et les ma ms tremblan-
LES AMOURS DE CLÉMENTINE
tes, il me montrait une photographie semblable à celle que je possédais.
— Et puis, lui dis- je, que penses-tu de toutes ces lettres qu’elle m’a adressées depuis deux mois?
Henri arrache de sa poitrine un lot de correspondances aussi gros que le mien et me riposte d’un air narquois:
— Que penses-tu de ça, mon vieux?
- — Tiens, Henri, avoue donc franchement que c’est moi que Clémentine a aimé le dernier. Et lui tendant la plus récente missive reçue, je lui crie d’un ton vainqueur : “ Lis ça ! ” ^
Henri m’en remet une autre, me répétant d’un ton imposant: “ Lis ça, toi aussi ”.
Tandis que nous déchiffrons, tout énervés, les déclarations amoureuses de Clémentine, j’entends mon ami maugréer et sacrer tout bas. Je le regarde; il est tour à tour pâle, vert, rouge, cramoisi et, comme lui, je me sens passer par toutes les transformations du caméléon.
Les deux lettres (de quatre pages chacune) sont exactement semblables, mot pour mot, excepté que la mienne commence ainsi : “ Mon bien cher Edmond ”, et celle de mon rival : “ Mon bien cher Henri
Ces deux missives et toutes les autres, (je le découvris plus tard) avaient été copiées dans un “Manuel épistolaire à P usage des jeunes amoureux
En guettant ees ours
Henri déchire ma lettre et la foule à ses pieds, en pestant: “Qu’elle meure, la gueuse!” J’en fais autant de la sienne, en jurant: “Et que le diable l’emporte ! ”
Il y a plus de cinquante ans de cela. Clémentine n’est pas morte et j’ai confiance qu’elle n’ira pas chez le diable.
Je ne l’ai jamais revue depuis, mais on répète que c’est une bonne mère de famille et une charmante grand’mère.
Si jamais elle lit ces pages, ce qu’elle va rire en se rappelant le fameux tour qu’elle a joué à ses deux
amoureux chiens bleus.
LE MARINGOUINUS MAGNUS
A l’honorable B. Nantel, ex-ministre;
à Mire Léopold Nantel, ancien maire de Saint- Jérôme.
Dans ma plus tendre enfance, ma petite patrie n’était encore qu’une fillette nonchalante, couchée sur le sentier de la montagne, et baignant ses pieds dans l’onde, tout en rêvant, tout en chantant.
Vingt printemps se sont écoulés, et, devenue une belle fille aux formes développées, elle entonnait encore des hymnes au soleil sa poitrine palpitante d’amour; et nous, les Jérômiens d’alors, étions tous ses amants.
Parmi les amoureux de cette belle fille qui aurait fasciné Rubens, il n’y en avait pas de plus fidèles que Remi Mailhot, Pacifique Nantel et moi.
“Le gros Mailhot”, comme l’appelait tout le monde, un célibataire obèse, frisant la cinquantaine, vivait seul avec sa mère dont il prenait un soin jaloux; il n’avait jamais voulu se marier, de crainte d’être obligé de s’en sépa-
rer.
EN guettant ees ours
Confiseur et restaurateur, il tenait son établissement sur la grande rue, au bord de la Rivière-du-Nord, à deux pas du bureau de poste. En attendant que la distribution des lettres fût finie, tous les soirs, les gens entraient chez l’ami Mailhot qui réalisait des aftaires d’or. Mais avant de servir sa clientèle, il se hatait de parcourir les gros titres des journaux dont il tenait un dépôt, afin de pouvoir renseigner les habitués sur les faits importants du jour. C’était un grand affront à lui faire que d’essayer de lui apprendre une nouvelle.
Puis la bière de gingembre, le sirop de framboise, la bière d’épinette surtout, à deux sous le verre quand il la prenait sur la glace, à un sou seulement quand il la servait chaude, coulaient à flots. Et les enfants se disputaient les bonbons, les friandises, les bâtons forts, la tire, le pain d’épice et les mains de biscuits à la mélasse, comme autrefois chez le bon père St-Michel. P
Ee courrier distribué, l’établissement se vidait et redevenait calme; seuls les gens instruits, les hommes d affaires et les intellectuels cherchant un peu de distraction, se partageaient les chambrettes séparées par des cloisons basses qui n’atteignaient pas le plafond, de sorte que, de partout, on pouvait entendre les conversations.
I,E MARIN GOUINUS MAGNUS
Les uns jouaient aux cartes, d’autres racontaient des histoires gauloises; des pêcheurs, des chasseurs, tout en mangeant, tout en buvant, tout en mentant, se vantaient de leurs exploits; des hommes plus sérieux parlaient science. Ce sont ces derniers qui intéressaient davantage notre amphitryon.
Possédant peu d’instruction, il voulait quand même se tenir à la hauteur intellectuelle de ses clients; il aimait à se mêler à leur conversation et à répéter, devant eux, des mots techniques (têcheniques, disait-il) et des phrases savantes.
Presque tous les soirs, surtout pendant les vacances, se rendaient au restaurant: les Nantel, Bruno, devenu ministre plus tard, et son frère Pacifique, inspecteur des écoles, Louis de G. Lachaîne, registrateur, aussi mince que Mailhot était gros; les Laviolette, les de Martigny, les Hervieux, les Prévost: Guillaume, Henri, Oscar et Paul-Emile; les Grignon: Eugène, Hendéric, Edmond, Joseph, et le plus spirituel de tous, Théodore; Honoré Matthe, Joseph Lachapelle, J. D. Guav, Théophile Boivin, Louis Pérodeau, Rodrigue Deschambault, Hermile Leclair, Henri Dorval, A. Bigonesse, Léonidas . Richard, Adolphe Tison, Alphonse Thibault, et combien d’autres . . .
Un jour, nous avions décidé, les étudiants, de descendre la Rivière-du-Nord sur un petit
En guettant ees ours
bateau à vapeur faisant la navette entre Saint- Jérôme et Saint-Canut. Mailhot, qui ne prenait jamais de vacances, nous accompagnait. C’était un beau soir d’été. Le soleil se couchait comme un roi dans la pourpre; penchés, les arbres de la rive se miraient dans le cristal pur; les oiseaux chantaient... les étudiants aussi.
Remi en extase devant ce paysage digne d’un Corot, paysage qu’il n’avait probablement jamais vu, et peintre dont il n’avait jamais entendu parler, s’exclama: “Regardez donc, messieurs, quel beau panama! Comme c’est pytagore!” Guillaume Prévost lui ayant fait remarquer qu’il fallait dire panorama au lieu de panama, et pittoresque au lieu de pytagore : “Ah !, répliqua-t-il d’un ton sentencieux, après tout, c’est synagogue /”
. Après la construction du temple somptueux qui fait 1 orgueil de la Reine du Nord, les gens critiquaient beaucoup la ventilation, l’éclairage,
1 acoustique, le style baroque et autres défauts qu’ils voyaient à l’édifice.
, Un jeune marchand, assez naïf, disait en présence de Mailhot et de ses clients, le lendemain. de 1 inauguration : “Ça n’empêche pas, messieurs, qu’hier j'ai entendu le plus beau sermon'- que. j’ai jamais ouï dans toute ma vie. Mais ce qu’il y a de malheureux, c’est que, de mon banc, je n’ai pas compris un seul mot.”
LE MARINGOUINUS MAGNUS
Tout le monde sourit excepté le restaurateur qui affirma d’un ton grave : “Ce n’est pas surprenant, V aquatique de notre église est si défectueuse."
Aux clients qui lui reprochaient de prendre du bouillon entre les repas pendant le carême, il répondait: “Liquidam non rumpat”.
Pour Remi Mailhot, l’inspecteur des écoles était un oracle, le plus instruit et le plus intelligent des membres de son cénacle, et je crois qu’il n’avait pas tort. Quand l’oracle parlait, Remi buvait ses paroles, et se hâtait d’enregistrer les grands mots dans son calepin et dans son cerveau, afin de pouvoir s’en servir au besoin, pour épater son monde.
Je ne pratiquais pas encore la médecine, n’étant qu’un élève de deuxième ou troisième année, mais Pacifique, qui m’appelait de mon petit nom dans l’intimité, me donnait toujours le titre de “Doc” ou Docteur en présence de Mailhot, avec l’intention sans doute de me rehausser à ses yeux, ce qui me flattait un peu, du reste.
Souvent le soir, attablés devant une bouteille de bière d’épinette, dans un de ces compartiments exigus et indiscrets, nous discutions de science d’une façon sérieuse; d’autres fois, laissant trotter la folle du logis, nous émettions les théories les plus abracadabrantes.
Je me souviens qu’un jour nous causions de l’habitabilité des planètes, et particulièrement de Mars. Pacifique, qui semblait bien renseigné, parlait des récentes découvertes des astronomes, des canaux rectilignes communiquant d’une mer à l’autre et creusés tout probablement par les habitants de ce satellite du soleil, pour voyager et irriguer en même temps le sol, \u 1 absence d’humidite sur cette terre lointaine, détail confirmé, disait-il, par le spectroscope, . (et j’ ajouterai, moi: détail fort contredit aujourd’hui.)
Dans ce cas, dis-je à mon ami, ce doit être une contrée enchanteresse, un climat très doux, un printemps éternel?
— Certainement, affirma-t-il.
-Il ne doit pas y avoir de maladie, pas de grippe, pas de pneumonie, pas de rhumatisme surtout?
Remi, accaparé par ses nombreux clients, ne pouvait, à son grand regret, saisir toute la couver sation. Il s approcha de nous et interrogea^ 1 oi acle : ‘Kst-ce bien loin, ce pavs-là, monsieur Pacifique? Si ça ne coûtait pas trop cher, je partirais tout de suite pour aller y demeurer avec ma vieille mère qui est toute “perclute” de rhumatismes.”
A ce moment, plusieurs enfants se mirent à crier à la porte du restaurant:
LE MARINGOUINUS MAGNUS
Bonsoir, monsieur Mailhot I Vous avez trois poux dans vos culottes I Un qui rit,
Un qui trotte,
L’autre qui dit:
Bonsoir, monsieur Mailhot !
Vous avez trois poux dans vos culottes I
(.bis et rebis )
“Bonsoir,” M. Mailhot! vous avez trois poux dans vos culot-
Dessin de Labeile.
— “Quels gamins! et dire que c’est comme ça tous les soirs !”
Remi prit un grand gobelet d’eau, pour aller les arroser, mais les enfants, à sa vue s’enfuirent, criant toujours:
Bonsoir, monsieur Mailhot !
Vous avez trois poux dans vos culottes I
etc.. etc.
62 en guettant EES ours
/Us étaient rendus en face du bureau du docteur Jules Prévost, et on les entendait encore.
— Vous devriez appeler la police, suggéraije à Mailhot.
■ — Ne lui conseille pas cela, Edmond, me souffla mon ami à l’oreille, il y en a peut-être des miens parmi la bande. Puis, il ajouta plus haut: “Voyons, Remi, ne vous occupez donc pas d’eux. Ce ne sont après tout que de jeunes enfants. Un homme de votre importance doit toujours se montrer “ platonique.”
Mailhot courut à son comptoir et écrivit quelque chose dans son calepin.
# — Tiens, me dit Pacifique, il vient de transcrire ce mot-là afin de ne pas l’oublier.
Et dès le lendemain, on entendait Remi disant à sa clientèle : “Dans la vie, vous savez, il faut se montrer pelotonique”. Et il l’était avec sa bedaine en forme de pelote de laine.
Une autre fois, il interrogea de nouveau l’oracle :
Monsieur Pacifique, vous qui connaissez tout,, dites-moi, est-il vrai que les hommes de 1 antiquité vivaient jusqu’à cinq cents et même six cents ans? Moi, je ne crois pas ça.
g — Comment! Vous ne croyez pas cela, répondit 1 impayable Pacifique. Allez-vous essayer de récuser les témoignages des prophètes et de l’Ancien Testament où il est écrit
LE maringouinus magnus
en toutes lettres que Mathusalem mourut à l’âge de neuf cent soixante ans, et beaucoup d’autres patriarches à quatre cents, cinq cents, six cents ans.
Seulement, docteur, continua-t-il, en se tournant de mon côté, le temps de l’adolescence et de la jeunesse était proportionné à la longueur de la vie. Un jeune homme n’atteignait pas sa majorité avant cent ans: à trente-cinq, quarante ou cinquante ans, ce n’était encore qu’un bambin. Et il arrivait parfois d’entendre des conversations comme celles-ci : un fermier de la Judée, disons de quatre cents ans, c’est-àdire dans la force de l’âge, disait à sa femme, encore jeune et belle à trois cents ans : Regarde donc, Sarah, notre petit Josué. S’il est fin cet enfant-là! Il n’a que cinquante ans, et il ferme déjà la barrière tout seul.”
— Mais dans ce cas-là, risqua Mailhot, les hommes devaient être beaucoup plus grands et plus forts qu’aujourd’hui?
— Certainement, Remi. Vous n’avez pas lu, la semaine dernière, ce que disaient les journaux au sujet des découvertes faites récemment par des explorateurs, dans les montagnes de la Chine?
En réalité rien de tel n avait paru.
— Oui, en effet, j’ai lu ça.
— Ils ont trouvé là des os fossiles, des tibias et des fémurs mesurant plus de six pieds de
longueur et qui devaient appartenir, par conséquent, à des hommes d’une taille de quarante à cinquante pieds. Et ces individus ont vécu bien des siècles après le premier homme. D’après les données scientifiques les plus récentes et qui semblent irréfutables, mon cher docteur, Adam devait mesurer quatre-vingt-dix pieds de hauteur, et Eve, sa femme, plus petite naturellement, soixante-dix pieds.
—Vraiment! s’exclama Remi, les yeux grands comme des piastres.
—Seulement, ajouta l’oracle, s’adressant toujours à moi, tout s’harmonisait dans la nature: les lions, les tigres, les chevaux, les ours, les bœufs devenaient hauts comme des maisons, les éléphants, comme le clocher de l’église; les serpents de la grosseur de tonneaux, mesuraient deux ou trois arpents de longueur.”
A ce moment, Pacifique ressentit une petite douleur sur le revers de sa main gauche: un maringouin, entré par la fenêtre ouverte, du côté de la rivière venait de le piquer, pour 1 avertir, sans doute, de ne pas trop mentir. D une tape, il en fit une petite bouillie rouge : Tiens, mon cher docteur, vois-tu cette mouche? Tes insectes, à cette époque, étaient énormes. Ee M aring ouinus Magnus , par exemple, atteignait la grosseur d’une poule, et son dard, les proportions d’une mèche de vilebrequin ; i] le fallait bien, pour percer la peau des hommes, épaisse d’un pouce” ...
LE MARINGOUINUS MAGNUS
Ht comme je réfléchissais sur de telles monstruosités, les gamins de la ville, de nouveau assemblés devant la porte du restaurant, répétaient leur ritournelle :
Bonsoir, monsieur Mailhot !
V ous avez trois poux dans vos culottes I Un qui rit.
Un qui trotte.
L’autre qui dit:
Bonsoir, monsieur Mailhot !
Remi, enfin lassé, remplit son gobelet d’eau, et nous en profitâmes pour lui dire bonsoir.
Êt quand tombait l’ombre de la nuit, on pouvait entendre, par-dessus les cloisons basses du restaurant, la voix imposante du professeur Mailhot, instruisant de nouveaux élèves:
— Le Maringouinus Magnus, par exemple, leur expliquait-il . . v