V0ES DE CADAVRES
Malheur de malheur! les tintements drus d’un pie contre le sol durci nous indiquèrent, comme nous approchions, la présence des confrères qui nous avaient devancés. “Ne remue pas, me souffla Sanche à l’oreille ; enveloppe-toi dans ton drap, et tiens tes allumettes et tes pétards tout prêts. On va les laisser faire le travail.”
Les croquemiorts se livraient à une besogne d’enfer, et à l’instant même où l’un d’eux se pencha pour passer le câble au cou de la morte: “C’est le temps, allume,” dit Sanche.
Les pétards éclatèrent avec force tandis que nous jetions nos cris sauvages: “Caouine Chichi! Caouine Chichi! Nabè. Tou Méningate a la attetomata wichta, tou méningate a la atte tomato wichto. Tomahawk! Tomahawk!
Hou! Hou!”
Nous entendîmes crier: “Sauvons-nous!
Sauvons-nous! Voilà les sauvages!” Ils s’enfuirent en sautant la clôture, vifs comme des chevreuils. Il ne nous restait qu’à cueillir le fruit mûr, et à le transporter à l’Ecole de Médecine.
Le lendemain soir, la petite sauvagesse reposait sur les dalles de la salle de dissection.
— Viens donc voir, Leblanc, cria Jos. Pominville, notre petite sauvagesse qui est rendue ici. Comment cela peut-il se faire?
'Ils appellent le concierge Morin, et ils lui demandent: “Qui a amené ce cadavre?
— Vous savez bien, messieurs, que c’est un secret qu’il m’est impossible de dévoiler.
— C’est bien extraordinaire, tout de même,” disaient-ils. Et ils racontaient leur aventure.
Sanche, qui disséquait un autre cadavre avec moi, tout près d’eux, leur dit d’un air sérieux: “Mais au lieu de vous enfuir, pourquoi n’êtes-vous pas allés leur parler? Avec une couple de piastres, vous auriez pu arranger cela. — Mais nous ne parlons pas le sauvage. — On voit bien que vous n’êtes pas des experts, que vous êtes encore jeunes dans le métier. Si vous aviez eu au moins une bonne bouteille de whisky à leur donner. — Mais, nous n’en avions pas apporté même pour nous. • — Ah ! s’exclama Sanche, vous ne ferez jamais de vrais bons voleurs. Si vous aviez eu du whisky à leur offrir, ils auraient vidé leur cimetière pour vous en donner tous les corps.”
Voilà un vol de cadavres qui, à cinquante ans de distance, me fait encore rire.
Ee second, cependant, est beaucoup moins gai. Cette véritable tragédie s’est passée à Saint-Martin, le io janvier 1883. En allant visiter un ami malade, fils d’un vieux médecin de ce village, le docteur Gaboury, j’appris qu’il y avait quatre morts enfermés dans le charnier. Nous partîmes, le soir, quatre étudiants: mon frère Eugène, Jos Sanche, l’expert Louis Chartrand, un charmant compagnon, et moi, dans un grand traîneau attelé d’un seul die-