VOLS DE CADAVRES
val, mais un bon, qui menait comme un Lucifer de chasse-galerie. Les chemins étaient beaux; la pleine lune se levant en arrière de nous, éclairait un ciel calme, profond, bleuté, et cinématographiait, à droite, sur le voile blanc du paysage terrestre, le groupe oblique de nos ombres allongées, à travers lesquelles s’agitait celle de l’arrière-train de notre monture.
Nous fûmes bientôt à proximité de l’église. Sanche donna le signal d’arrêter. Il attacha la bête, puis, muni d’une pince de fer, il se rendit au charnier. Nous le suivions. Il attaqua l’épaisse muraille de pierre. Lorsqu’une brèche parut suffisante pour nous permettre d’entrer, nous nous y engageâmes. Il alluma des chandelles. En effet, quatre cercueils étaient alignés sur des planches. A l’aide cle tournevis, nous enlevâmes les couvercles. Puis, commença le dépouillement, besogne fastidieuse pour des gens pressés que le péril éperonne. Car la loi à cette époque (bien curieuse loi!) qui considérait le vol des cadavres pour les fins de dissection comme une faute légère, passible d’une amende nominale de vingt-cinq à cinquante cents, regardait comme un grand vol punissable d’emprisonnement le fait d’enlever en même temps une partie des vêtements, ne fût-ce qu’un bas.
Le sarcophage que l’on m’assigna, renfermait selon toute apparence, un membre d'une famille plus qu’à l’aise. 11 me tardait de voir
cette figure. J’en approchai ma lumière et faillis m’évanouir. C’était une femme toute jeune et toute belle encore sous le voile de la mort. Et elle ressemblait étrangement à ma fiancée. J’hésitai un instant, comme mes sinistres compagnons finissaient leur travail. Sanche, le plus fort, avait emporté le corps d’un vieillard pesant plus de deux cents livres, Chartrand celui d’un jeune homme, enfin mon frère, celui tout ratatiné d’une vieille femme. Le dernier qui passa par l’ouverture étroite me cria : “Dépêche-toi, Grignon, n’attends pas qu’on se fasse pincer !”
Resté seul avec ma victime, je n’osai plus porter la main, une main sacrilège sur la belle morte, et je me répétais: “Si c’était elle! Si c’était elle!” Qu’allais-je faire? Je ne pouvais discontinuer et abandonner mes compagnons, m’enfuir dans la nuit, à travers les champs, quoique j’en eusse bien l’idée. J’aurais été accusé de la trahison la plus lâche et dénoncé à toute l’Ecole Victoria. Et quelle peine et quels ennuis cet acte de folie n’aurait-il pas fait éprouver à mon frère Eugène!
Sanche, revenu en toute hâte, me cria, par la brèche: “Vite! vite! Grignon! On va se faire arrêter! Je viens de voir des lumières au presbytère et à une petite maison, pas bien loin; ça doit être chez le bedeau. Dépêche-toi !”
Je ne pouvais plus reculer dans la voie du crime. Je me hâtai d’enlever à la morte ses
VOUS Dp CADAVRES
objets de piété, ses bijoux, ses vêtements, et je déposai le tout au fond de la bière. Puis l’enveloppant dans un linceul, j’emportai mon fardeau avec le plus profond respect, et le plaçai entre mon frère et moi sur le siège arrière du grand traîneau.
Le retour fut des plus mouvementés:
l’éveil avait été donné dans le village Saint- Martin et nous étions poursuivis par des gens que l’indignation rendait furieux. Us vociféraient et tiraient de la carabine. Notre cheval, excité par tout ce bruit, courait comme un vent d’orage.
A la vieille barrière du Mile-End, notre monture eut peur du gardien qui sortait de sa guérite. Elle prit le mors aux dents, et brisa de ses pieds le timon et le devant de la voiture, et c’est sur les traits seulement qu’elle descendit à une allure effrénée la rue Saint-Laurent, jusqu’à l'avenue des Pins qu’elle parcourut jusqu’à l’Ecole de Médecine Victoria, en face de 1 Hôtel-Dieu. Nous confiâmes en toute hâte les quatre cadavres au concierge Morin.
Je pus dormir deux ou trois heures avant l’ouverture des cours, mais d’un sommeil fort agité. Je voyais en rêve ma fiancée, couchée dans un cercueil, et le curé Labelle qui chantait son Libéra dans la vieille église de Saint- Jérôme.
^Toute la journée je fus bouleversé, et c’est:
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avec un grand soulagement que je lus, le soir,, dans la Minerve, que le détective Cinq-Mars et ses aides avaient retrouvé les cadavres à l’école de médecine, les sauvant ainsi des outrages du scalpel.
Ce fut mon dernier vol. Ce fut aussi, je crois, le dernier vol de cadavres commis dans ce pa)^s. Le gouvernement provincial, justement alarmé par les clameurs et les cris d’indignation qui s’élevaient de toutes parts, se hâta de passer une loi par laquelle il donnait aux écoles de médecine tous les corps non réclamés de la morgue, des hôpitaux et des asiles, pour les fins de dissection.
Pourquoi n’a-t-il pas légiféré vingt ans plus tôt?
Je ne saurais terminer cette triste histoire sans rappeler un détail, bien lugubre aussi : deux de mes compagnons périrent peu de temps après cet événement d’une façon tragique. L’un fut empoisonné, l’autre tué dans un accident.
Etait-ce la vengeance des âmes dont les tombeaux avaient été profanés qui s’élevait contre eux, comme semble s’exercer encore de nos jours celle des mânes des Pharaons, en particulier de Tout-Ank-Amon? Qui sait? Quant à moi, franchement, je fis prier et je priai pour mes victimes. J’ai gardé l’impression que c’est à cause de telles supplications que j’ai été épargné.
guénard et TI-POTTE ee noir ETNOUBRIABRE BOHÊME.
Me sera-t-il possible de dissiper l’impression de tristesse qu’a dû laisser le récit authentique de cette lugubre aventure que se rappellent les vieillards du village Saint-Martin, en vous i acontant les joyeusetés de nouvelles carabmades, à une époque où la bohème constituait une classe, tout comme la bourgeoisie?
Au début de mes études médicales, il y a environ cinquante ans, nous avions, mon frère Eugène et moi, notre pension au village Saint- Jean-Baptiste, en haut du marché que l’on vient de démolir.
L’étage supérieur comprenait deux parties: en arrière, une grande salle, où avaient lieu les assemblées publiques et où siégeait le .conseil municipal; en avant, sur la rue Saint- Laurent, le logement du gardien du marché, le père Normandin, un homme affable et doux, pesant plus de trois cents livres. Je ne peux pas oublier non plus sa femme, toute petite, mais charmante, ainsi que leurs enfants.
Comme toujours, les deux premiers mois se passèrent dans la paix la plus profonde, absorbés que nous étions par nos études. Mais un midi, après les cours, un joli grand garçon blond nous aborda avec un gracieux sourire et nous dit d’une voix convaincante et chaude : “Messieurs, vous êtes en première année, je srois. Moi, je suis un finissant et mon nom est Guénard. Aimeriez-vous à avoir ma visite?
Nous avions l’habitude d’étudier comme des enragés, (p. 213)
Dessia de Bourgeois .
Je pourrais vous donner de bons conseils et vous aider dans vos études.” Nous acceptâmes. Mais mon frère précisa: “Venez nous voir samedi après-midi, vers deux heures, en haut du marché Saint -Jean-Baptiste, c’est notre heure de réception.”
—C’est bien, répliqua l’étranger, j’irai samedi prochain.
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Consacrant même les dimanches, après la messe basse, à étudier et à transcrire dans nos cahiers les notes prises aux cours ou dans les hôpitaux, nous avions l’habitude de travailler comme des enragés, tous les jours de la semaine, excepté le dernier; dans l’après-midi, il fallait bien détendre l’arc un peu, que diable! et nous ne prenions que quelques heures de congé. N’était-ce point raisonnable? Et entre deux et six. heures du soir, ce jour-là, les visiteurs affluaient et encombraient nos chambres. Je les revois tous: le grand Jos. Pominville, Victor Cabana, le gros Orner Guimond, Jos. Sanche, Mastaï Gervais, Victor Bourgeault, Marchildon avec sa puissante voix de contrebasse, Guillaume Prévost, le grand Trudeau, Joseph Birtz, le sympathique soprano que tout Montréal a entendu dans ses églises, et plusieurs autres.
Guénard fut ponctuel au rendez-vous. Il tombait bien, car le cénacle était au complet. Saluant ses nouveaux camarades qu’il connaissait déjà par leurs noms, il débuta franchement: “Messieurs, permettez-moi de vous présenter mon bon ami Joseph, alias Ti-Potte Le Noir, un étudiant de première, qui a été trop occupé jusqu’aujourd’hui pour faire son entrée à l’Ecole.”
Personne ne le connaissait, personne ne bougea., 1
en guettant ees ours
Guénard, étudiant en médecine depuis dix ans (je l’appris plus tard), était la fleur des bohèmes. Comme Murger l’aurait aimé! Il possédait une voix de ténor si sonore et si belle, qu’on le comparaît à Capoul, le grand chanteur de l’Opéra de Paris, qui, à cette époque, se faisait entendre dans les théâtres de la métropole du Canada.
Ses parents, découragés par la longueur de ses études, l’avaient abandonné à son sort; et pour se créer des revenus, ce pauvre Guénard- Schaunard chantait un peu partout: sur les tréteaux, dans les bazars, dans les bars et même dans la rue.
Des soirs, s’installant à la lucarne de sa mansarde, en bas de la rue Saint-Laurent, il entonnait pour le public des extraits d’opéras, des hymnes patriotiques et même des cantiques. La foule s’agroupait et l’un de ses amis passait le chapeau dans lequel tombaient, nombreuses, les piécettes blanches. Parfois, la rue se bloquait, les petits chars à chevaux s’arrêtaient, et les conducteurs sifflaient pour appeler la police. Peine inutile! Car Guénard, changeant tout à coup de répertoire, lançait des couplets si grivois, si épicés, si dégoûtants, que les filles et les femmes, avec des cris d’effroi, s’enfuyaient ,de toutes parts. Lorsque la police arrivait sur les lieux, les petits -chars étaient partis, la foule aussi, et le grand ténor
b’inoubuabi/e; bohème
avait fermé et sa boîte et sa fenêtre. Ah ! les inoubliables scènes !
Il rencontra Ti-Potte au restaurant de Jos. Poitras, et après que son nouvel ami l’eût chaperonné dans plusieurs bars de la ville, en lui payant maintes consommations, Guénard, à son tour, le chaperonna jusque chez nous.
Après la présentation de son compagnon, Guénard ajouta d’un air solennel: “Messieurs, c’est mon banquier !”
Tous ensemble nous nous levâmes afin de rendre hommage au nouveau Pierpont Morgan, et ceux qui avaient des chaises les lui offrirent avec ostentation.
— Que la Providenec est bonne! un banquier ! Nous allons nous en faire un ami, chuchotions-nous ; c’est si consolant d’avoir un banquier quand on est cassé, et cela nous arrive si souvent de l’être!
Ti-Potte, l’incomparable Ti-Potte, pas plus grand que ma botte, “pas plus haut, disait son ami Guénard, que deux petits pots de chambre l’un par-dessus l’autre,” ressemblait en ^vérité à un pot à tabac. Il portait un capot d’étoffe du pays, qui traînait jusqu’à terre, avec des poches assez grandes pour contenir au moins une demi-douzaine de bouteilles de bière. Sous son bras il tenait un énorme bouquin que je reconnus pour un direct ory , ou bottin de ta ville de Montréal. __j
— Messieurs, reprit Guénard, vous êtes tous des étudiants de première année, je crois; moi, je suis un finissant, comme vous le savez. Estce que ça vous ferait plaisir de faire un peu de dissection?
Et plongeant la main au fond d’une des poches du banquier, il en sortit un morceau de chair gros comme le poing, enveloppé dans une gazette ensanglantée. — “Comme vous le voyez, messieurs, c’est un coeur, un coeur humain, que j’ai apporté hier soir de la salle de dissection. Si vous le désirez, je vais vous donner une leçon d’anatomie.”
“ — Très bien, très bien!” s’écrièrent tous les camarades en applaudissant.
Il me semble encore voir notre chambre fort encombrée (nous étions bien une douzaine de carabins dans l’étroit appartement empesté par la fumée des pipes) et entendre la voix de mon frère qui proposa: “Je vais demander au gardien de nous laisser aller dans la salle du conseil pour y faire nos études cet après-midi.”
D’abord, le bon père Mormandin parut hésiter, mais il finit par céder, en nous recommandant bien de ne pas faire de bruit, afin de ne pas mécontenter monsieur le maire J. -O. Villeneuve, (i) et messieurs les échevins.
Nous nous installâmes autour de la grande table, sur les sièges des membres du conseil;
(O M. J. O. Villeneuve fut plus tard maire de la cité de Montréal et sénateur.
i/lNGUBIvIABIvE BOHÊME
le nouveau professeur monta à la tribune et prit le fauteuil de son Honneur le Maire.
— Avez-vous des scalpels, messieurs? demanda-t-il.
Mon frère répondit que nous n’en avions point, puisqu’en première année nous ne faisons pas de dissection.
— Alors, je vais aller en chercher chez mon bon ami le docteur Vilbon, déclara Guénard. Viens avec moi Ti-Potte.
Ils partirent tous les deux, et, par les fenêtres nous les vîmes faire un arrêt à deux des auberges Ouimette. - (Les anciens doivent se rappeler que les trois Ouimette, trois frères, tenaient trois débits de liqueurs autour du marché). Puis, ils descendirent la rue Sant-Laurent, du côté de chez le docteur Vilbon. Celui-ci nous raconta quelques jours plus tard que Guénard s’était servi de nos noms pour emprunter ses instruments, et comme le docteur connaissait bien notre frère aîné, avec qui il avait fait ses études médicales, il consentit à remettre sans défiance ses scalpels au commissionnaire. Nos gais lurons revinrent bientôt et le professeur reprit son siège.
Entr’ouvrant la trousse, qui contenait quatre couteaux tout neufs et flamboyants, il en saisit un et tenta de fendre le viscère. . .Criche ! criche !... le scalpel se cassa.
—Ah! ce n’est rien, dit-il.
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Il en reprit un second et essaya de pratiquer une incision plus profonde. . . Crouche! crouche!. . . la lame était tout ébréchée.
Après avoir employé les autres instruments et les avoir endommagés comme les premiers, le coeur finit par s’ouvrir, et Y habile démonstrateur d’anatomie nous fit constater que c’était un organe d’ivrogne, d’alcoolique: “C’est pourquoi, expliqua-t-il, l’endocarde, la membrane interne est dure, racornie et comme incrustée de pierres, et pourquoi aussi les scalpels de mon bon ami le docteur Vilbon sont tous détériorés. Mais j’arrangerai cela avec lui”, ajouta-t-il, tandis qu’il remettait la trousse dans la poche de Ti-Potte.
Il est bien entendu que son bon ami ne revit jamais ses outils.
— Maintenant, messieurs les étudiants, regardez bien et écoutez-moi bien.
Intéressés et attendris, nous no-us penchâmes tous sur ce pauvre coeur d’ivrogne.
— Voici, messieurs, continua-t-il, le ventricule droit et l’oreillette droite, à droite naturellement; le ventricule gauche et l’oreillette gauche, à gauche, comme de raison. C’est tout ce qu’il importe de savoir. A présent, Ti-Potte, paie la traite!
Qu’est-ce que vous voulez boire? demanda notre richard.
; De la bière, pour commencer, répondit Guénard.