LES DEUX REINES
A Madame A. Baumgarten, l’une des deux reines, et a Mlle Eva Sénécal, poétesse.
Quand je dus, il y a quarante-quatre ans, quitter le berceau de mon enfance, dire adieu à mes parents, à mes amis, au vieux clocher de mon village, à ses toits hospitaliers, à ses rues que l’ombrage des ormes rendait familières, ces ormes augustes plantés par la main de mon aïeul ; quand je dus m’éloigner de cette rivière limpide, témoin de mes ébats et de mes premières amours et qui, partie en rugissant du sommet des montagnes, vient baiser les pieds de la Reine du Nord pour reprendre aussitôt sa course désordonnée vers l’océan, vers l’abîme, — je pleurai. Je pleurai des larmes cuisantes qui encore aujourd’hui viennent brûler mon vieux coeur.
Le grand apôtre dont vous êtes glorieux, habitants de Saint-Jérôme, ce colosse qui m’abrita sous son ombre tutélaire, me dit un jour, en me montrant les monts laurentiens, avec ce même geste qu’il a conservé, coulé par vos
mains dans le bronze immortel: “Va! mon enfant, c’est là que tu trouveras le bonheur !”
J eus foi en lui, et, accompagné de ma jeune épouse et de mon premier rejeton, je pris le chemin de la montagne, de la solitude.
Dans les grands bois, sur la rive des lacs méditatifs, reflétant l’azur des cieux et les monts verdoyants, au milieu de cette nature calme et sereine, mon âme, torturée en pensant à 1 avenir des êtres qui m’étaient chers, retrouvait un peu de paix, de repos; mais je gardais toujours, une rancoeur amère contre le village natal qui me forçait de m’exiler en me refusant le pain dont j avais besoin pour les miens.
Seule, ma compagne ne pleurait pas; toujours belle et souriante, elle me répétait : “Courage ! Patience! L,e prophète ne nous a pas ti ompés , le bonheur qu’il nous a promis, nous 1 aurons !”
. Etouffant ma peine, je mangeais le pain noir, arrosé de larmes, arrosé des sueurs des pauvres colons qui m’avaient pourtant accueilli avec tant de joie et de bienveillance, et, depuis six longues années je languissais dans la gêne et dans l’ennui, quand un jour (je n’oublierai jamais ae troisième jour de juillet mil huit cent quatre-vingt-douze!) j’entendis pour la première fois le hennissement sonore du cheval de ter, traversant la Montagne-du-Sauvage, cette barrière réputée infranchissable, pour venir
EES DEUX REINES
s’arrêter, tout haletant, aux pieds de ma nouvelle patrie. Quelle joie!
On aurait dit qu’au son de la trompette d’un nouveau Josué, les murs de Jéricho venaient de tomber et que, par la brèche laissée grande ouverte, entraient enfin, triomphants et glorieux, le Bonheur et la Prospérité, promis par le prophète, le roi du Nord.
C’est alors que l’on vit accourir de tous les joints du Canada, de l’Amérique, et même de 'Europe, des hommes distingués, des personnalités imposantes et fort originales que ces nouveaux horizons devaient fasciner.
Vinrent d’abord: les Rolland, les Préfontaine, les Nantel, les Ekers, les Pérodeau, les Wilson Smith, les J. L. Archambault, les Scott, les Baumgarten, les McFarlane, les Major, les Herdt, les Raza, les Dohertv, les Brodie, les Harvie, les Brown, les Evans, les Sparrow, les Lajoie, les Walker, les Beaulieu, les McArthur, les Donner, les Gardner, les Hodgson, les Laing, les Pailkert, les Internoscia et des centaines d’autres, tous, soit princes de l’industrie, ou du commerce, soit juges, députés, ou ministres, représentants de la France, de l’Angleterre, de la Russie, de l’Italie, de l’Allemagne et même de la Hongrie.
Et des nobles de l’Europe: le Comte de Vosseaux, le Baron de Pierpont, le Baron
luxembourgeois de Van Hugel, oncle de la princesse Chimé, et les premiers en tête: le .vicomte Raoul Ogier d'Ivry et sa charmante compagne, madame la vicomtesse, qui donnèrent leur nom (un des plus beaux de la vieille noblesse française) à l’un des plus chics endroits de villégiature des Laurentides, à Ivry. Ils furent longtemps les châtelains, les seigneurs du . Manitou, seigneurs dont la trop large hospitalité fut le commencement de la fin d’un beau rêve qui n’aurait jamais dû s’évanouir.
Us venaient tous, attirés par la luxuriante beauté de nos paysages et par l’air pur et sain de nos montagnes.
Ht moi, l’humble esculape de campagne, sans . renommée et sans bagage intellectuel, j avais 1 honneur d’être le médecin de la plupart de ces hauts personnages, ce qui ne me faisait pas oublier mes vieux clients, mes chers colons, mais me consolait un peu du pain noir, mangé avec eux.
Plus tard vinrent encore: les lord Shaugnessy, les Sir Mortimer Davis, les Lorne Mc- Gibbon, les Cassidy, les Montpetit, les David, les Jos. Archambault, les Bourgeois, les Dr Dufresne, les Bemieux, les Dr Dérome, les Dr Barr,. les Dr Byers, les Bevington, les Racine, les Rivet, les Laporte, les Bourassa, les Bourdon, les Cape, les Carter, les René Leclerc, les
EES DEUX REINES
Casgrain, les Clerk, les Léon Beauchamp, les Cosgrave, les Howard Wilson, les Danford, les Dansereau, les Décarie, les de Lisle, les Demetri, les McNeilley, les Hanson, les Walbank, les Holden, les Hastings, les Molson, les Nellis, les O’Gilvie, les Schlem, les Sise, les Starke, les Townsend, les Wener, et des milliers d’autres. Parmi les derniers arrivés, nommons : M. Louis Stoner, industriel américain et philanthrope multimillionnaire, le comte J. de Vautibau et sa jeune et sympathique épouse, la comtesse de Vautibau.
Il ne manquait plus qu’une ambition à mes rêves, c’était de pouvoir compter des rois ou leurs royales compagnes parmi mes clients. Un jour je fus servi à souhait, car j’eus la visite de deux reines.
Vous vous étonnez, lecteurs? Je ne l’ai pas été moins que vous.
Qu’on ne se figure pas des souveraines avec des trônes d’or et des couronnes de diamants; mais elles auraient pu s’en procurer, aussi bien et même mieux que certains roitelets d’Europe. L’une était reine parce que l’épouse du roi du sucre en Canada, et son mari pouvait disposer de six millions de dollars sonnants; l’autre, sa sœur, l’épouse du roi du sucre aux Etats- Unis, pouvait mettre en danse trente millions.
La veille de Noël 1894, je me trouvais seul oaiis mon bureau, occupé à caresser la Muse ^c[ui s y pi était d assez bonne grâce, la jolie!) pendant qu’au dehors Borée, rugissant comme un démon, soulevait des tourbillons de neige, louettait mes carreaux et ébranlait ma maison. J avais trente-deux ans, les goussets vides, mais 1 ame pleine de poésie.
Soudain, j entendis le carillon argentin de la sonnaille d’un riche équipage qui se dirigeait chez moi. J ouvris la porte en me demandant qui pouvait bien venir par un temps pareil. Ainsi que deux anges enveloppés de nuages, entrèi ent deux formes divines, couvertes de frimas. Je leur aidai avec empressement à enlever leuis riches fourrures et les reconnus. Apres les salutations d usage, la belle et jeune reine en sucre ■ américaine me dit avec un doux accent fiançais: “M. le docteur, je viens vous consulter au sujet de mes oreilles; depuis quelque temps j’éprouve des bourdonnements, des bruits étranges, des étourdissements qui me rendent tout à fait malheureuse.”
-Je désinfectai un petit instrument qu’on appelle otoscope et l’introduisis doucement, tout doucement dans le conduit auditif de ma royale patiente, puis diagnostiquai: “Madame, je vois que vous avez du cérumen sur le tympan, c est la la cause de tous vos troubles”.
Uis DÜUX RUINÉS
—Oh! en effet, reprit-elle, j’oubliais de vous dire que je fais beaucoup de cire.
— C’est que vous êtes diligente comme l’abeille.
— Ah! monsieur le docteur, vous êtes bien aimable, mais si je fais de la cire, je ne fais pas de miel.
— La cire est dans vos oreilles, madame, et le miel, comme dit l’Evangile, est sur vos lèvres.
La reine américaine se tourna du côté de la reine canadienne, en disant: “Charming! charming!”
J’entrais avec précipitation et grande joie sur le terrain poétique et je me préparais à continuer mon idylle; ma muse qui s’était enfuie, effrayée à la vue des deux reines, revenait rayonnante, et se disposait a m accompagner, quand soudain la porte s’ouvrit avec fracas et j’aperçus un homme trapu, couvert de neige, sa longue barbe grise éclatante de glaçons et de jus de tabac, et qui me criait: ‘ Bonjour, mon Elmond !”
Ce ne fut pas un ange qui m’apparut cette fois-ci, mais Pierrot Champoux, un colon mal lavé, un ours mal léché, un travailleur endurci, un bûcheux terrible, en dépit de ses soixante-cinq ans.
Il me tutoyait sous prétexte qu il avait été pendant plusieurs années serviteur chez mon père et m’avait bercé sur ses genoux, ce dont
EN guettant tes ours
je doutais fort, car jamais mes parents ne me parlèrent de lui et il ignorait encore mon petit nom. Au lieu de m’appeler Edmond, il disait Elmond ou Emond et quelquefois, quand il avait bu, il me nommait: mon Poléon.
Les deux reines, surprises, l’examinaient, comme on regarde un animal rare. A la veille de Noël, elles pouvaient bien encore se figurer être en face d’un Santa Claus indien, sortant de la forêt.
Pierrot les tira d’embarras: “Je t’amène un voyage de bois; y fait fret en maudit; t’as pas un p’tit coup à m’donner, mon Emond?
— Oui, mon Pierrot.
J’expliquai en anglais à ces deux dames que c’était un ancien serviteur de mon père et qu’à ce titre, il se permettait la plus grande familiarité avec moi. — “Il vient de loin et il a très froid, ajoutai-je; si vous voulez bien m’excuser, je vais immédiatement satisfaire à sa requête en lui donnant quelque chose pour le réchauffer.”
— Oh ! répliquèrent les deux reines, faites donc, mais faites donc, M. le docteur, vous êtes chez vous, et d’ailleurs nous ne sommes pas pressées.
Pierrot avale son verre d’une lampée, s’essuie la bouche du revers de sa manche, crache dans le registre de ma fournaise et crie: “Char p’tit, char p’tit gars, j’t’ai connu ben jeune, va !”
EES DEUX REINES
— Oui, en effet, pas bien grand, et je désignai avec ma main la hauteur d’un jeune enfant.
— La couche au c . . s’exclama-t-il, la couche au c . . . , mon gars.
*'La couche au c. . . , mon gars!”
Dessin de Labelle.
Le charme était rompu, les deux reines riaient aux éclats; ma muse scandalisée s’enfuyait, emportant sa lyre au fond de l’empyrée, et moi, je souriais d’un air bête.
Pierrot, interloqué, sortit en beuglant : “Eh ben! bonjour, mon Poléonl”