RENÉ CAILLIÉ
Boké à Timboncton et le Maroc — 1827-29
Parti de France avec T expédition de la Méduse, sur la gabare '4a Loire", il séjourna au Sénégal et k Sierra-Léone et vint à Boké dans le Nunez d'où il partit pour le Niger. Il voulait arriver h Timbouctou (2); son voyage est encore un des plus merveilleux qui se soit fait en Afrique. Il traversa le Fouta Uiallo, gagna Kankan, Djenné, le Niger, Timbouctou, traversa le Sahara, le Maroc, et atteignit Tanger, d'où il fut transporté à Cadix et h Toulon, par les soins du consul français. ^
Sans fortune (2,000 francs), sans escorte, il dut, pour parvenir au Soudan, se faire passer pour musulman, raconter qu'il était né en Egypte de parents arabes, qu'il avait été emmené eu France dès son plus jeune âge par des Français faisant partie de l'armée d'Egypte, et que, depuis, il avait été conduit au Sénégal pour y faire les affaires commerciales de son maître qui, satisfait de ses services, Tavait affranchi. Libre maintenant d'aller où il voulait, il désirait naturellement retourner en Egypte pour y retrouver sa famille et reprendre la religion musulmane.
" ...Depuis le vol que l'on m'avait fait de mon papier, j'étais devenu très soupçonneux, et je ne m'absentais de ma case qu'avec circonspection : je me rendais cependant h la mosquée deux fois par jour, afin de paraître dévoué h la religion ; car j'avais besoin d'en imposer aux nègres ; j'en trouvais toujours qui n'étaient pas disposés favorablement pour moi; ils ne cessaient de dire que j'étais un Blanc : or, les
(1). MolUen. Voyage dans V intérieur de V Afrique. 1822. (2) Ou dit aussi Tombouctou.
Manditignes ne nous aiment pas du tout: ils ont lion-eur du nom chriîtîen. Cependant ils ne nii^piiaent pas les Euroinîeus : le fanatisme seul les porte k nous détester, et s'ils m'eussent connu pour ce que j'tîtais, il est possible qu'il ne m'eussent fait aueun mal ; mais, sans scrupule, ils m'auraient dévalisé et empCclié de eontînuer mon voyag:e. Je trouvai les liabitaiits de Kankan aussi importuns et mendiants que
ceux de Carabaya Après souper, j'eus la visite d'un vieux marabout venant
de Ségro ; il me regarda avec curiosité ; il ne pouvait s'empêcher de rire de la longueur de mou nez, asHurant qu'il n'en avait jamais vu de pareil...
Cailliiî parvînt Ji ])jenné et de lîi descendit le Niger jusque vei-s Timbouctou.
"... Depuis mon départ de Djenné, je souffrais horriblement de me trouver seul de Blauc avec des nègres dont je n'entendais pas la langue : cette circonstance, jointe il ma qualité d'étranger, presque dépourvu de tout, semblait les autoriser ît m'insulter gi*osaièrement ; ils me mettaient absolument fiu rang des esclaves.
Le jour, la chaleur était trfcs forte; j'avais une peine infinie Ji trouver une place pour me mettre ii l'abri de l'ardeur du soleil brûlant, qui devient presque insupportable lorsqu'on est obligé de rester dans l'inaction. La nuit, je couchais sur le pont, car il n'y avait pas de place pour moidans l'embarcation ; j'étais exposé au serein et à toutes les intempéries de la nuit : j'avais cependant le soin de m' envelopper d'une peau de mouton ; mais cette précaution ne m'empêcha pas d'être atteint, le 31 mars, d'une forte Indisposition ; j'eus de violents étourdissemcnts, sui'/i» d'une grande faiblesse ; mon estomac ne pouvait plus supiiorter aucun aliment.
Depuis cette indisposition, ou me peraiit d'habiter l'intérieur de la pirogue; maïs la place qui me fut assignée était fort incommode ; j'étais avec un nègre mandingue et son esclave, qui était mie femme ; ils me laissaient si peu d'espace, que je ne pouvais m'étcndre : ma tête touchait h mes gcixoux. J'avais été précisément recommandé aux soins de ce nègre, mais il n'en tenait aucun compte et fut aussi impitoyable pour moi, que tous ceux qui composaient notre embarcation...
... Enfin nous arrivâmes heureusement h Timbouctou, au moment oh k soleil touchait îi l'horizon. Je voyais donc cette capitale du Soudan, qui depuis si longtemps était le but de tous mes désii-s. En entrant dans cette cité mystérieuse, objet des recherches des nations civilisées de l'Europe, je fus saisi d'un sentiment inexprimable de sati.sfaction ; je n'avais jamais éprouvé une sensation pareille et ma joie était extrême. Mais il fallut en comprimer les élans : ce fut au seïn de Dieu que je confiai mes transports ; avec quelle ardeur je le remerciai de l'heureux succès dont il avait couronné mon entreprise ! que d'actions de griVce j'avais îi lui rendre poui* la protection éclatante qu'il m'avait accordée au milieu de tant d'obstacles et de périls, qui paraissent insunuontables ! Revenu de mon enthousiasme, je trouvai que le spectacle que j'avais sous les yeux ne répondait pas ii
mon attente ; je m'étais fait de la grandeur et de la richesse de cette ville une toute autre idée : elle n'offre, an premier aspect, qu'un amas de maisons en terre, mal constiniites ; dans toutes les directions, on ne voit que des plaines immenses de sable mouvant, d'un blanc tirant sur le jaune, et de la plus grande aridité. Le ciel, à l'horizon, est d'un rouge pA.le ; tout est triste dans la nature ; le plus grand silence y règne ; on n'entend pas le chant d'un seul oiseau. Cependant, il y a, je ne sais quoi d'imposant à voir une grande ville élevée au milieu des sables, et l'on admire les efforts qu'ont eus k faire ses fondateurs... " (1).
Pendant vingt-deux ans, aucune expédition ne fut tentée vers le Fouta Diallo. Le Sénégal, non encore pacîfié, attirait alors toutes les forces coloniales dont la France pouvait disposer. Cependant, le réveil de notre expansion fut donné, en 1850, par un officier de cavalerie, nonimé Ilecquard, qui, au péril de sa vie, séjomma plus d'un an dans les pays musulmans du Fouta.