AIMÉ OLIVIER, VICOMTE DE SANDERVAL
Bonbah à Timbo. — 1880
En 1880, M. Olivier, \'ieomte de Sanderval, propriétaire de plusieurs factoreries en Guinée portugaise, résolut d'explorer les routes conduisant vers le Fouta, tant au point de vue commercial que tlans l'intention de reconnaître sï un chemin de fer reliant Timbo et le Niger Ji Boubah était d'une exécution possible et peu coûtense.
A l'aller, la route suivie fut Boubah, Féfiné, Tounmii, Labé et Timbo. « ... J'attends les retardataires, près et en vue de Timbo, pur le bord d'un marigot, îi l'ombre. J'envoie Diafarou prévenir l'Almamy pour qu'il se prépare k venii' me saluer; mais la religion me dit-on défend à ce haut personnage de sortir, si ce n'est pour aller à la guerre ou pour se rendre, le vendredi, à la mosquée.
" Bientôt je reçois une députatîori de dignitaires : le frère aîné du roi, président du grand conseil, divers vieux, un fils de roi, etc., etc.
On me conduit à ma case, la plus grande du village, c'est presque une maisou; la salle carrée a plusieurs compartiments; il y a Ik de la vraie obscurité, de bons mui-s de terre, épais de 50 centimètres, hauts de 3 mètres, un plafond fait de grosses branches juxtaposées, plus le toit de chaume. Pas de fenêtres, bien entendu. Je respire à Taise pour la première fois k l'abri du soleil.
Le fils du roi vient me saluer; il s'assied hors de la case, sous le chaume qui abrite une sorte de galerie. 11 suppose que je vais me déranger pour aller lui serrer la main, je le salue de l'intérieur. Viennent les grands dignitaires, je les fais entrer. Le fils du roi se décide k se rapprocher pour me dire bonjour. Je donne l'ordre qu'on ne laisse pénétrer pei-sonne qui ne se soit d'abord fait annoncer. Il importe d'inspirer le respect et même une certaine crainte, sinon l'Almamy me prendi-a pour un pauvre diable et je n'obtiendrai rien. Je sens bien que je suis prisonnier autant que plénipotentiaire chargé de mes propres pleins pouvoirs.
Deux vieillards se présentent; l'un, armé d'une sagaie reste k quinze pas; il escorte l'autre qui est le grand chef de tout (sans doute parce qu'il n'y a rien ;
tous d'ailleurs sont grands chefs de quelque chose). Puis d'autres vieux arrivent successivement. . .
.•• Une femme d'un certain rang, parente des propriétaires de mes cases, vient me voir. Elle a le type européen, les traits réguliers, le nez mince. Elle est très aimable ei a bonne tenue. Elle demande si je ne dois pas rester jusqu'à la fin de l'hivernage; elle a entendu parler de cela... Lugubre, la nouvelle de la brave femme! Il me semble cependant que je dois approcher du diango (demain) final. Je n'ose pas encore, néanmoins, donner l'essor à ma pensée et la laisser libre de traverser les mers pour me devancer auprès des miens.
Après huit jours de soupirs étouffés et d'instances indirectes, Mahmadon- Pâté tient enfin entre ses mains le clysopompe de ses rêves. Allah oua-koubarou ! H s'empresse de se faire expliquer le mécanisme de l'instrument et il asperge gaiement les figures impassibles des vieux courtisans qui l'accompagnent. Cette petite expérience de physique intéresse au plus haut point l'expérimentateur, qui ne se lasse point de manifester son ardent désir de posséder un si curieux joujou. L'égoïste sauvage! — Et si je suis malade? — Enfin! l'essentiel est d'avoir ma liberté...
Evidemment le Foutah est une barrière qui empêche le Soudan de nous livrer ses produits. Quel commerce peut-on faire, quelles caravanes peut-on organiser dans un pays qu'il faut traverser mystérieusement, en se divisant par petits groupes, en ne disant jamais où l'on va et en portant assez peu de marchandises pour pouvoir la cacher dans une peau de bouc accrochée en sautoir sur l'épaule — bagage qui n'attire pas l'attention; pareille sacoche étant portée d'ordinaire par les gens du pays?
La foi punique de ces brigands ne paraît pas avoir épuisé ses dernières ressources; il reste encore des diango et des fabé diango en provision. Rien n'annonce le départ. — Mahmadou-Paté est revenu me conter des sornettes; il croit aux balles enchantées et m'affirme qu'une balle arrive toujours au but visé, si l'on a soin de la mordre et de dire bisimillah en l'introduisant dans le canon du fusil... (1). "
M. Olivier de Sanderval, après avoir séjourné k Timbo environ deux mois, regagna le Nunez par le haut Kaki-ima, Bambaya et Boké. Son voyage avait duré près de huit mois; c'était une exploration nouvelle et intéressante au point de vue géographique. Il l'a relatée dans son livre d'une manière très humoristique.
(l) Olivier de Sanderval, De V Atlantique au Niger.
iv-' .kj
GOLDSBURY
Gambie à Timbo. — 1881
Goldsbury, gouverneur de la Gambie avait été choisi en 1880-81 pour aller présenter à TAlmamy du Fouta un traité d'amitié et de commerce en faveur de l'Angleterre ; cent mille francs avaient été votés par le parlement anglais pour couvrir les frais de cette expédition.
La mission Madrolle et Baillât (1893) passant k Doumbiadji, village de la vallée du Rio Grande, surent, par les Anciens du pays, que de nombreux européens (1) étaient passés un après midi près du village, y avaient aclieté quelques victuailles, mais n'avaient j^as voulu séjourner dans la région.
GABORIAUD ET ANSALDI
Boubah à Timbo. — 1881
Cette mission fut organisée par les soins de M. Aimé Olivier. Partie de Boubah elle gagna Léla, le Toimiini et Fougoumba, où elle se rencontra avec la mission Bayol. A force de persévérance, M. Gaboriaud obtint de VAlmamy du Fouta le droit d'établir une voie ferrée et revint à la côte en passant par le Kaki-ima et le Nunez.
BAYOL ET NOIROT
Boké, Timbo, Médine. — 1831
A cette époque les explorations se succédèrent.
En 1881, une nouvelle mission fut formée h Boké; elle se composait de quatre européens : MM. Bayol, Noirot, Billet et Moustier. Ce dernier revenait des sources du Niger, il se sépara bientôt de ses camarades, et Billet atteint par les fièvres retourna h Boké puis en France, d'où il repartit avec le docteur Crevaux pour le Haut Pilcomayo, où il fut tué par les indigènes.
Bayol et Noirot prirent la route de Timbo par Bambaya, Koussi et Fougoumba où ils rencontrèrent MM. Gaboriaud et Ansaldi. M. Bayol était porteur d'un projet de traité de commerce et d'amitié qui fut accepté par l'Almamy.
" Les cases de Timbo sont coiffées d'un immense chapeau en bambou,
(1) Les Noirs assimilent parfois les malâtres et même les noirs parlant la langue des Blancs, et habillés à Tearopécnne, à des habitants de TEnropc. Ici c*est un pea le cas, car les indigènes prétendirent qu'il était passé à cette époque une dizaine de Blancs.
récouvert de paille, et entom-i^es tlo bananiera et tVoniiig;ers, ainsi que de petit» jardins potagers. II y a, de plus, entre les casen, une cour immense au milieu de laquelle «e trouve un oranger gigantesque. C'est au pied de cet oranger qu'ont Heu les grandes réunions publiques, les palabres, comme on dit. C'et*t là. aussi que l'Aluiamy me reçut le lendemain de mon arrivée, avec toute ma mission, pour parler des affaires que je voulais traiter. H y avait environ 200 personnes. Je lui donnai la lettre du gouverneur du Sénégal, la lettre envoyée par le ehef des Français et la lettre du chef de la religion musulmane au Sénégal. Vouh ne sauriez croire l'effet que produisit cette dernière lettre. Lorsque les ebefs l'eurent lue, ils la baisèrent, ensuite tout le monde se prosterna et on fit un grand salam pour que Dieu conservitt les jours du Président de la liépublique. qui m'avait envoyé, du Gouverneur du Sénégal, et de .tous les musulmans de la Sénégambie. Il me fallut cinq jours de palabres pour expliquer ce que je venais faire. L'AIraamy accéda ;i toutes mes propositions, mais il me dit quelque eliose que je tiens ii rappeler et que j'ai noté : « Il ne veut pas, actuellement, me disait-il, que l'on améliore les routes, que l'on vienne avec des bateaux, que l'on fasse des chemins de fer. Cette idée le trouble. II y voit la fin île son prestige. Le Fouta doit litre aux Pculh^ et la France aux Français. Seulement, ces deux nations, qui ont le même père et la mf-me mh-e, n'en formeront plus qu'une, et la plus forte prêtera son appui Ji la plus faible. Le Fout-aDjallon sera sous le protectorat de la France. " Voilii les paroles que me disait cet homme de soixante ans, très sensé; et rappelez-vous que tous ceux qui étaient là savaient lire et écrire l'arabe; tous compri'naïent très bien ce que je venais de dire (1) "..
AtMÊ OLIVIER DE SANDERVAL
Bokè à Timljo. — 1888
M. Aimé Olivier avait constitué depuis son deniîer voyage au Fouta différentes mission»* commerciales dans le Fouta occidental : Astrié, en 1880, visita les Bissagos; Bonnard alla vers Kadé; Gaboriaud et Ansaldî, eu 1881, vers Timbo, Hamadou-Boubou, en 1882, au Bouré, et Cardînet, eu 1883-85, remonta le bas Coumpony.
Lui-même, en 1887-88, se décida h retourner dans ces pays africains et reprit le chemin de Timbo, mais, cette fois, par une route peu connue i Guémé, Compéta, le Toumini et Timbi JMadina.
" ... Le soleil porte k la colère, il est bon de le reconnaître pour ne pas se fîlcher !i tort; il vaudrait mieux ne jamais se mettre en colère, rester toujours en possession de soi-même; ici les chefs sont toujom's impassibles, en apparence,
(l) D' Bayol, Rn-ue /)
time et colonîale, i
la vivacité est de très mauvais ton (comme partout ailleurs) ; mîiis il est «liffifilc de ne pas céder au climat ou ïi la nécessité qui exige parfois un peu de manifestation.
Il a fait froid cette nuit, dans tous les enclos j'entends tousser; et comment ne pas s'enrhumer h. courir tout im ou .\ peu prtis dta le matin par 12 degrés de température?
Lundi. — Le roi de Médina, Modlii Saga, prétendait que j'aille le voir, lui parler, lui faire ma cour; il m'a envoyé son entourage, les esprits ont tourné contre sou obstination, il est venu. C'est un bon vieux qui vaut mieux que ses sujets, comme presque partout les chefs dans ce pays. II portait la bague que je lui ai envoyée en remerciement de son dîner d'hier soir. Il a beaucoup insisté pour que je dispose de toutes choses h, ma Cfluveuauce dans sou royaume; c'est la formule d'une politesse toujours agréable. Je n'ai rien demandé bien entendu, il ne faut pas confondre les affaires souvent orageuses avec les visites de cérémonie dont la quiétude est la caractéristique; je veux seulement remarquer, en passant chez ce nègre, que la politesse, formule de la vie sociale que l'on retrouve partout parmi les hommes, est toujours rcx])rcssion généreuse des meilleurs sentiments...
Le village de Daïa Kadé appartient, parait-il, h ce bon vieux roi, jl sait l'histoire de mon excursion sur le touldé Paray et le mécontentement qu'elle a clause dans le pays. Mais lui, me dit-il, n'est pas mécontent, et si le elief de l'endroit m'avait contrarié, il l'aurait fait ainaiTcr et amener ici. Le fait accompli a toujours raison chez ces gens IJi, il est la démonstration de la force ou du droit, ce qui poui- eux est tout un; chez les nègres la force prime le di'oit! Chez le musulman, c'est la juste conséquence du fatalisme.
Depuis la visite du roi, les gens du village sont moins obsédants de curiosité, ils se tiennent k distance, j'ai la paix sans trop de peine. La population non pas hostile, mais hardie, indiscrète, a obstrué mon repos dès mon arrivée, j'ai pris le parti de renvoyer tout le monde.
Ces gens qui s'imposent ne sont le plus souvent que des gens de peu de chose, inutiles et non des personnages dont on ait h. rechercher l'influence; leur mécoutentemeut n'est dangereux que s'il est encouragé par les cliefs.
Ouana, noir anglais de Sierra-Léone, au service d'une maison française du Sénégal, vient me dire des bonjours. II me dit qu'il est Anglais, mais très dévoué kr la France; il faut venir chez les nègres pour voir un Anglais dévoué à la France; si je pouvais l'embaumer, ce phénomène, je le rapporterais en Europe, b, Grévin ou Ji Tussaud; les Anglais eux-mCmes voudraient le voir. 11 est arrivé sur les talons du roi et n'a pas perdu un mot de ce que nous avons dit, aussi n'avona-nous rien dit.
... Le roi est vieux, ses femmes sont jeunes, presque autant que sa fille
Cependant, après la lecture du traité, dont chaque article est longuement expliqué et commente, tout ne se passe pas sans encombre. L'Almamy croit de son devoir de rt^sister devant le public, et pendant une grande lieure c'est une lutte émouvante contre de misérables objections; puis il renvoie la 8ij,'nature au lendemain matin : les esprits malins volent dans l'air la nuit, et viennent souffler et ternir les lunettes, objecte-t-il.
A quatre heures du matin, une reprise d'hématurie me replongeait dans les misères d'une fièvre assez violente pour inspirer des inquiétudes au docteur. Jlais le traité de protectorat de la Fi-ance sur le Foutar-Diallo était signé en séance puljlique ce vendredi 30 mars 1S88 (1). "