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NOTICE BIOGRAPHIQUE XXI

Perse chez des amis qui l'appellent. Sa barque n'a pas de but. L'incertitude étreint dans les moindres replis cette riche nature. Quel sera son pilote?... L'amour de Notre-Seigneur, dont elle entendra l'appel, lui disant de se consacrer à ce précepte : charité!

Au-dessus de la couche funèbre de son Albert, elle a comme entrevu l'image de la vocation religieuse. L'amour n'est pas seulement lumière. Avant d'atteindre les hauteurs célestes, il faut marcher parmi les ronces et les pierres des longs chemin». Certaines âmes vont au bercail de la religion comme vers un lieu de calme et de repos, où elles pourront goûter à l'aise les faveurs du ciel, s'appliquer plus facilement à en comprendre le langage. Pour d'autres, c'est Gethsémani, c'est le cadre lugubre des Oliviers! Il fait sombre ; tout est désert ; près d'un rocher un ange tient une coupe. Il faut la boire : Dieu le veut. La nature crie : « Seigneur, que ce calice s'éloigne de moi!... » Mais une vision se dresse, la même qui domina le monde il v a dix-neuf siècles. A cette même place le Christ pleurait, et disait les mêmes paroles. Après avoir prié, il se releva : « Mon Père, non pas comme je veux, mais comme vous voulez. . . »

Bien des cœurs ont passé par le jardin des Oliviers et y ont fait abandon d'eux-mêmes. C'est là aussi que nous pouvons retrouver Blanche de Saint- Martial, au moment décisif où, ayant entendu l'appel du Maître, elle s'orienta de façon irrévocable vers la vie religieuse. Elle allait à Lui par la soif sacrée des choses divines.

Comme de sœur Natalie Narischkine, on pourrait dire d'elle que sa vocation ne fut point une impulsion de la nature, une détermination née des efforts de l'esprit ou de la volonté, mais bien un appel véritable et presque irrésistible. Un appel, toutefois, qu'il n'est pas facile de suivre, et auquel on ne peut obéir sans souffrir.

Le monde jugera avec ses yeux d'aveugle ; mais le Dieu du Calvaire a connu les luttes, les angoisses de sa victime.

Rêves d'avenir, d'affection, de liberté, Mme de Saint-Martial sacrifia tout. Le monde lui a souri à plusieurs reprises, même sous son voile de veuve. Peut-être... Non, elle éleva contre lui une barrière infranchissable, ne voulant pas se sentir exposée à ces retours secrets de complaisance envers le luxe, les plaisirs mondains qui jadis avaient un peu touché son cœur. Au bout du chemin qu'elle va prendre est le salut assuré, et pour « deux » ; car sa religion lui affirme que tous ses mérites, désormais, pourront adoucir le repos de l'âme de celui qu'elle pleure.

La lueur grandit, illuminant sa route. Certes, la blessure de son cœur saignera toujours : mais une divine sérénité adoucira son amertume.

Unum est necessarium, une seule chose est nécessaire à l'âme créée à l'image de Dieu, à l'âme rachetée par la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ; une seule chose est grande, noble, digne d'elle, d'une importance suprême : servir Dieu par l'obéissance,

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l'amour, l'action, le sacrifice; marcher avec courage vers la cité éternelle ; servir Dieu avec toute la soumission de la volonté, tout le dévouement du cœur. Le précepte nous a été enseigné : « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur de toute ton intelligence, de toute ta volonté et de toutes tes forces 1 0

Mme de Saint-Martial avait encore de rudes combats à livrer. Elle se résignait à souffrir ; disons mieux : elle aimait sa souffrance ; mais l'imposer, la faire partager à son père, à sa mère, objets constants de sa vénération, de sa tendresse : quels déchirements ! Se séparer de sa famille, de ses amis, de cette ville natale dont nous avons dit les puissantes attaches : quel sacrifice trop grand pour être mesuré !

Pendant les derniers mois qu'elle passa dans sa chère campagne de l'Enghé, Blanche se consacra entièrement à ceux qu'elle devait quitter bientôt. Assise sous la vérandah, ayant sous les yeux le paysage grandiose qui se déroule au loin, elle échange avec sa mère les suprêmes confidences. Et ce lui est une vraie torture d'affliger ce cœur dont elle connaît si bien l'inépuisable affection et la vaillante générosité. Puis ce sont de longues causeries avec son père, avec chacun de ses frères; des méditations sous les bosquets pleins d'ombre dont chaque détour lui rappelle des jours heureux.

Elle va partir... Elle songe à tout ce qu'elle laisse,

aux réunions familiales, aux lieux aimés qu'elle ne reverra plus qu'au vol. Ces bouffées de souvenirs font éclore d'abondantes larmes. Ainsi elle prépare son holocauste vers le Crucifié... Que de nuits elle passa oubliant tout sommeil, relisant, détruisant les lettres de son Albert! Ce furent là des heures poignantes.

On est en octobre. Les teintes d'automne brillent au soleil. C'est le moment du sacrifice. Les roses s'effeuillent; les arbres, dépouillés de leur parure, montreront bientôt leurs squelettes sombres; les écureuils, qui gambadaient sur les pelouses, partent pour la forêt. La nuit tombe plus vite ; on sent la fin des joies humaines qui approche ; il y a des adieux dans l'air...

La décision de Mme de Saint-Martial est inébranlable : elle appartiendra au divin Maître. Toutefois elle se demande par quelle voie spéciale elle atteindra son but : elle se sent attirée vers les Missions, car le zèle du salut des âmes l'entraîne. Mais sa santé résistera-t-elle à de semblables labeurs? Doitelle imposer aux siens une séparation aussi complète?

Après une courte probation à l'hôpital Saint-Jean de Turin, elle va jusqu'à Rome, puis part pour l'Afrique. Elle veut voir le cardinal Lavigerie et entendre de la bouche même de l'auguste patriarche, vieilli dans l'apostolat, un arrêt qui fixera son irréso-

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lution. Elle lui expose ses désirs et ses craintes... Sa place est-elle marquée par Dieu sur ce sol étranger, parmi les burnous aux larges plis, parmi les gandouras en haillons, parmi le poudroiement des sables sans limites, parmi toute cette beauté et toute cette misère? — a Non, répond l'archevêque de Carthage, ce n'est pas votre voie. »

Et cette âme, humblement soumise, renonce sur l'heure à ce qui l'avait attirée ; elle trouve un second sacrifice au sein même du sacrifice.

Désormais, elle connaît la route qu'elle est appelée à suivre : l'institut des Filles de la Charité lui est ouvert comme le champ le plus vaste où elle puisse déployer son zèle.

Mme de Saint-Martial revient à Berne; elle donne à ses parents ses derniers jours de liberté. Qui dira les paroles, les silences, les sourires et les larmes de ces instants, véritable agonie pour celle qui part et pour ceux qui restent,! On les compte,, ces heures; on voudrait les retenir. A chaque réveil, il semble que l'on entend la nouvelle pour la première fois : « Elle va nous quitter pour toujours! » — Cependant la vaillante femme se multiplie pour donner à chacun les témoignages d'une tendresse qui restera toujours avec eux. Elle les quitte seulement pour aller sur la tombe si chère porter encore une fois ses fleurs et ses larmes ; elle y renouvelle son généreux serment...

La nature a pris son manteau de glace. Il neige. Peu à peu le sol tout entier disparaît sous un uni-

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forme et blanc linceul; tandis que, du haut des sapins aux branches rigides, l'oiseau de deuil lance aux échos les durs appels de son cri lugubre...

Ah! les affres de cet ultime départ... Une mère qui ne peut s'arracher des bras de son enfant!... Up. père dont le visage bouleversé trahit la douleur!... Le public qui ne sait pas, et les sanglots qu'il faut cacher!...

Quelques jours plus tard. Blanche de Saint-Martial frappait à la porte du séminaire des Filles de la charité de Saint-Vincent de Paul. Les lourds battants retombaient, creusant un abîme entre elle et le monde. Elle était à son Dieu, à ses pauvres, victime volontaire et pleine d'amour.

Vie religieuse.

La prise d'habit qui fit de la comtesse Albert de Saint- Martial une Fille de la Charité eut lieu à Paris, le 10 novembre 1888. Jour solennel! Le passé est clos d'une barrière ; une nouvelle étape s'ouvre dans la vie, toute de renoncement, d'abnégation, d'humilité.

Pour son premier office a sœur Blanche » fut

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envoyée à Turin, dans ce même hôpital qui avait eu les prémices de sa vocation. Avec joie et courage, la jeune refigieuse prit possession de la salle de chirurgie où sa tâche lui fut désignée. Très vite, elle sut se faire aimer de tous. Cherchant de loin à égayer, à distraire sa mère, elle poétise les infimes détails de sa vie : a Je reprends ma lettre après mille interruptions, désespérant presque d'arriver à la terminer, et je me mets à ma table inondée par un magnifique clair de lune! N'est-ce pas charmant cette correspondance tracée à la vapeur, vite, vite, à la lueur argentée qui brille plus que ma petite lampe? Autour de moi, à moitié noyés dans l'ombre, gémissent quelques pauvres diables. On voit flotter en l'air des nuages blancs éclairés par la lumière des infirmiers; ce sont... les chemises et les draps qu'on change ! Dans un instant je vais servir le café ; puis viendront les élèves bousculer la table, correctement préparée de mes blanches mains et... sœur Blanche ne pourra plus, de la journée, compter sur une minute ! »

Les médecins l'admiraient; les malades l'adoraient. Bientôt elle eut un si grand renom de charité que les pauvres ne voulaient entrer à l'hôpital qu'à condition d'être admis dans la salle de soeur Blanche (i). Elle se donnait entièrement. Il suffisait

(i) Fragment d'une lettre écrite par elle bien des années plus tard, alors qu'elle a depuis longtemps quitté l'Italie :

« ... Vous souvenez-vous d'Antonio, un de mes infirmiers à Saint-Jean? Il était pauvre comme un rat, maladif, chargé d'enfants, et j'avais eu l'occasion de les tirer d'une misère noire. Il

de la voir près des couchettes, le visage transfiguré, entourant de soins les plus délicats ceux qui lui étaient confiés, pour comprendre qu'elle voyait en eux les membres souffrants du Sauveur : c'était toujours Lui qu'elle servait.

Pour sœur Blanche la vie religieuse est un Calvaire, gravi en souriant; car elle ne permet point à sa pauvre humaine nature de défaillir. Elle sait déjà souffrir sans tristesse, sans arrêt, sans retour! Jamais un mot sur la peine qui tenaille son cœur. Le silence sied mieux à son profond sacrifice, à ce grand amour d'un cœur jeune qui arrive à trouver tout simple que Dieu soit le maître de susciter les pires tempêtes, d'envoyer les pires épreuves. Elle s'en est remise à son Seigneur dans un complet abandon, le priant de la soutenir, de lui découvrir ce qui manque à sa perfection, de lui montrer ce qu'elle ne Lui donne pas encore...

Après de lorgues années passées dans une existence de luxe et d'élégance, cette jeune femme dut se vaincre avec une constante énergie pour se plier aux fatigues d'une vie si rude, sans que jamais le sourire s'éteignît sur ses lèvres.

Quand elle eut achevé trois ans à la salle de chirurgie, sœur Blanche fut placée dans une autre maison de Turin, à la tête de la Miséricorde de Saint-

vient de mourir; sa femme m'écrit une lettre déchirante; pendant deux jours et deux nuits il a déliré, me demandant sans cesse, me parlant, croyant que j'étais là. Pauvre garçon 1 II a toujours montré une reconnaissance touchante. »

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Sauveur. Elle y trouva des occupations variées. La vie d'une o Miséricorde » de grande ville est pleine d'intérêt comme aussi de mouvement. — Elle avait besoin, d'ailleurs, de cette activité de corps et d'esprit pour ne pas songer. Elle espérait que le Tout- Puissant lui accorderait la grâce, après avoir privé sa vie de toute joie, de l'absorber dans une œuvre à laquelle elle pourrait se donner en y mettant toute son âme.

Les voies de Dieu sont insondables, mais conduisent à notre fin. En 1892, à peine installée depuis un an, nouveau transfert. Cette fois, c'est la France. Un appel subit vient de la rue du Bac, et, douze heures après, sœur Blanche est en route pour le grand hôpital d'Angers.

Ici, comme au séminaire, comme à Turin, elle attire et retient les cœurs :

« Sœur Blanche — écrit une personne qui est venue l'y visiter — sœur Blanche, sous sa cornette qui recouvre une tête si bien organisée, sous sa robe grise qui cache un cœur si plein de courage et de véritable amour de Dieu ! Pauvre petite ! Quelle vie méritoire elle mène ! Et quel chemin elle a fait pour venir jusqu'où Notre-Seigneur l'attendait! S'il a fait des pas vers elle, combien elle en a fait vers Lui ! Quel miracle de grâce que de la voir là, elle ! Qui aurait jamais pu le croire?

f Elle m'a profondément édifiée. Rien qu'à la contempler, en silence, je suis plus vivement touchée que par tous les sermons. Les actes ne valent-

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ils pas mille fois les plus éloquentes paroles?

« Elle a maigri; sa petite figure s'est amincie; mais elle n'a pas mauvaise mine, et son regard a cet apaisement, ce calme doux qui est le reflet des sentiments de son âme. Comme elle m'a paru mesurée, et pleine d'empire sur elle-même! »...

Et une autre:

t ... La concierge à laquelle j'avais dit que je désirais voir soeur Blanche m'a fait son panégyrique : « En voilà une qui est aimable, distinguée et qui ne a boude pas devant les choses les plus répugnantes ! « Et cependant on voit qu'elle doit être de la grande a noblesse. Ce sont toujours celles-là qui sont le « mieux. » Bref, elle ne tarissait pas jusqu'à ce qu'elle nous eût introduites dans un petit salon. Après un moment d'attente, madame sœur Blanche est entrée; j'étais surprise de la trouver si jeune, si fraîche, si jolie »...

« En conscience, mon Isa (i), c'est à toi que je dois ma première lettre en quittant ta fille chérie, que j'ai eu la douloureuse joie d'embrasser sous sa cornette des Filles de la Charité; elle en a l'habit, le dévouement et la grâce touchante. Elle est très aimée et la supérieure m'en a fait des éloges dont elle n'est pas^prodigue. Nous avons passé de douces et mélancoliques heures ensemble, quoique j'aie été obligée d'abréger mon séjour àcause d'une misérable extinction de voix qui me faisait craindre de tomber malade en route. Ta fille m'a soignée comme si elle

(i) De la comtesse du Planty à Mme de Fischer.

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