Maisonnette, du mot saxon : bord
144 EN iiollandiï:
tion du curé, et ne doit point estre des morts, si comme aucuns curés ont accoustuméde faire.
)) Item. A icelle messe le malade doibt esire séparé des austres gens : et doibt avoir son visage couvert et embrunche comme iour trespassés.
» Item. Icelle messe doibt offrir ledict ladre, et doibt baiser le pied du prebstre et non pas la main.
» Item. L'yssue de Téglise, le curé doibt avoir une pele en sa main : et à icelle pele doibt prendre de la terre du cimetière par trois fois, et mettre sur la tête du ladre en disant : Mon amy, c'est signe que tu est mort quant au monde : et pour ce aye patience en toy.
» Item. La messe chantée, le curé avec sa croix et l'eau béniste le doibt mener à sa borde comme par manière de procession.
» Item. Quand il est à l'entrée de ladicte borde, le curé lui doibt faire faire les serments et ins- ' tructions après escriptes, en disant en ceste manière :
» Amy, tu *scez, et il est vrai, que monseigneur l'official, par ses lettres présentées à moi, comme bien esprouvé et battu de la maladie de la lèpre te dénonce ladre. Pourquoy ie te deffens que aucune-
ment tu ne trespasse^ ne offense es articles cy après escripts :
)) Primo. Que tant que tu seras malads, te n'en- , treras en maison nulle aultre que en ta dicte borde : ne ne coucheras de nuict, ne en moulins tu n'entreras.
» îtem. Que en puys ne en fontaine tu ne regarderas et que tu ne mangeras que tout par toy.
)) Item. Que tu nentreras plus en nul jugement.
)) Item. Que tu nentreras plus en l'église tant comme on fera le service.
» Item. Quand tu parleras à aucune personne, va au dessoubs du vent.
» Item. Si tu rencontre aucune personne, va au dessoubs du vent.
)) Item. Quand tu demanderas l'aulmosne, que tu sonnes ta clicquette.
» Item. Que tu ne voise point loing de ta borde sans avoir vestue ta housse : et quelle soit de camelin, sans aultre couleur aucune.
» Item. Que tu ne boyve à aultre vaisseau que au tien.
» Item. Que tu aye ton puys et ta fontaine devant ta borde : et que tu ne puyse à aultre.
146 ï:n itoî.lande
» Item. Que tii aye devant ta borde une escueile fichée sur ung droict baston.
» Item. Que tu ne voise nulle part hors que tu ne puisse retourner pour coucher le soir en ta borde sans congé ou licence de ton curé du lieu, et de mon dict seigneur lofficial.
» Item. Si tu vas loing dehors par licence comme dict est, que tu ne voise point sans aucune lettre de ton dict curé et approbation du dict officiai. »
Qui écrira l'histoire vraie de cette effroyable maladie qui a épouvanté le moyen âge? Au xiv'' siècle, il y avait dix-neuf mille léproseries en Europe (deux mille en France seulement). Aujourd'hui, dans nos pays, on sait le nom de la lèpre et voilà tout; en Orient, sa contrée natale, elle existe à peine. J'ai rencontré quelques lépreux à Rhodes et à Jérusalem; à Damas, il existe encore une léproserie; je vous fais grâce des monstres que j'y ai vus ; les têtes que j'ai regardées, verdissantes dans les bocaux d,u musée de Leyde, sont gracieuses et d'un agréable souvenir en comparaison de ces êtres innommables qui me demandaient l'aumône avec une voix sans palais, sans lèvre, sans langue, sans dents, et qui tendaient vers moi une main dont les doigt^. pour-
ris retombaient comme de la cliarpie humide et ensanglantée.
En revenant sur mes pas, je me suis arrêté à un faisceau de tourelles qui étaient les anciennes prisons de la ville et qui aujourd'hui servent de magasin à un marchand de meubles. Elles sont au nombre de six, élégantes, coiffées en éteignoir, et ceignent de leur gerbe une maîtresse tour bien bâtie. En face s'arrondit une place où se font les exécutions, qui, grâce à Dieu, deviennent de plus en plus rares en Hollande, où l'on pend encore par le vieux système. Les gens progressifs réclament la guillotine comme amélioration; il me semble qu'il n'y a qu'à abolir la peine de mort purement et simplement; cela vaudra mieux que les outils les mieux perfectionnés et constituera un réel et vivant progrès.
Avant de vous promener dans le musée, je dois vous dire que je n'en connais pas un au monde qui soit plus mal éclairé; les jours viennent de côté, et, par conséquent, noient les tableaux, frisent dessus ou les laissent dans l'obscurité; il y a donc bien des toiles que je n'ai pu voir qu'imparfaitement; quelques-unes m'ont. absolument échappé et j'ai dû prier les gardiens, fort complaisants comme tou-
jours^ de vouloir bien en décrocher deux ou trois petites afin que je pusse les regarder. Il faudrait que les gouvernements sussent bien qu'il ne suffit pas, pour avoir un musée curieux^ d'accrocher de bons tableaux dans une chambre ; il faut qu'ils soient disposés de certaine façon, sous un angle facile à trouver, exposés à une lumière d'en haut appropriée à leur nature ; certaines toiles ont besoin du grand jour, d'autres d'un éclat très-modéré; enfin, et pour ne pas me laisser entraîner dans cette digression qui me mènerait trop loin, chaque tableau a, pour ainsi dire, son tempérament particulier qui exige des soins particuliers aussi. Parler de ce sujet, c'est parler dans le désert. Avez-vous jamais, à notre époque^ rencontré quelque part un gouvernement qui se souciât des arts! Je le cherche encore.
Les honneurs de la meilleure salle ont été faits à la Garde de nuit de Rembrandt. C'est peut-être le tableau le plus étrange que j'aie vu, et j'en ai vu beaucoup. On n'est pas encore d'accord sur ceci : l'ar- ♦ tiste a-t-il voulu représenter une scène de nuit ou une scène de jour? Le sujet n'est point un chaos, comme on l'a dit ; il est fort simple et se débrouille de lui-même avec facilité.
Un tambour bat le rappel et tous les bourgeois de la milice arrivent en se hâtant derrière le capitaine et le lieutenant, qui marchent les premiers. Il n'y avait point d'uniforme dans ce temps-là, chacun s'équipait à sa guise^
S'habillant d'une loque et s'armant d'un poignard,
selon sa fortune, les circonstances ou son goût. Rembrandt a su tirer un merveilleux parti, au point de vue du coloris, de cette diversité de chapeaux ronds ou pointus, de casques, de morions, desquels la lumière tire de larges reflets ; hauts-de-chausse, pourpoints, fraises à l'espagnole, rabats, manteaux, vestes courtes, vestes longues, aiguillettes, nœuds de rubans, bottes à entonnoir, souliers à hauts talons, bas de toutes couleurs, se côtoient et s'avoisinent sans se heurter jamais, tant leurs teintes diverses sont réunies et comme jumellées par des glacis habiles et merveilleusement choisis. L'harmonie générale de la composition est fauve clair s'appuyant sur un ton brun, oii presque toutes les têtes se détachent en vigueur. Le vrai soleil du tableau, l'astre éblouissant qui projette ses lueurs et d'où rayonne une lumière essentielle, est placé au second plan.
" ISO liN HOLLAND!<:
C'est une petite fille d'une douzaine d'années qui, à travers les jambes de ces gens pressés, court, le corps placé de profil et la tête tournée de trois quarts vers le spectateur. Pour les autres personnages, Rembrandt n'était point libre; ils étaient des portraits^ et l'artiste devait les traduire dans leur réalité; c'est à cause de cela, sans doute, que, pour sa fantaisie grandiose, ce personnage secondaire est devenu principal, et que de cette petite fille il a fait l'héroïne de ce tumultueux rassemblement. Elle est charmante; la vie jaillit autour d'elle comme la clarté d'une étoile. Il lui a donné cette façon de costume oriental qu'il a toujours aftectionné et qu'il sait traiter mieux que nul peintre. Une pèlerine vert très-pâle, orpaillée d'orfèvrerie, couvre ses minces épaules et jette un ruban d'ombre transparente sur sa large robe en moire blanche glacée de tons blonds comme du miel ; à sa ceinture pend un poulet blanc attaché par les pattes et une bourse pleine flottant au bout de ses longs cordons. (Je vous dirai plus tard pourquoi ce détail, insignifiant en apparence, me semble prouver que la scène ne représente pas une ronde de nuit et se passe en plein jour.) Ses cheveux débouclés, d'un
ton roux et presque léonin , tombent autour de son cou et sont serrés sur le front par un cordelet de perles d'où s'échappent quelques plumes si légères, si fines, qu'on les voit à peine^ et qui n'apparaissent plus que comme repentir. Devant cette enfant, lumineuse et belle comme une petite reine de Saba, s'avance précipitamment un vigoureux gaillard, jeune, brun, accentué, vêtu de rouge, qui marche à grands pas en tirant la baguette de son fusil. On parle, pour la louer, de la couleur de Rembrandt; soit, c'est là un lieu commun sur lequel je ne veux pas revenir ; mais que dire de son dessin après avoir vu cet homme le pied levé, la tête en avant, le dos incliné, qui paraît s'élancer hors du cadre, tant il est merveilleusement compris et justement saisi dans l'harmonie complète d'un mouvement auquel concourent tous les muscles du corps? A droite s'avance le capitaine : pourpoint de velours noir serré d'une écharpe rouge, sombrero, fraise tombante et gaufrée, laide figure, rouge et enluminée malgré sa maigreur qui laisse deviner une grosse charpente; il va, tenant sa canne et son gant à la main, montrant de face son visage ombragé d'une lourde moustache blonde et éclairé de
deux yeux bruns; près de lui, et comme établissant le parallélisme lumineux avec la jeune fille du second plan, marche le lieutenant, vêtu d'un justaucorps blanc, le cou défendu par un gorgerin d'acier damasquiné d'or exécuté en manière de trompe- Tœil, et portant, de son bras détendu, une hallebarde dont le dessin en raccourci ferait aujourd'hui reculer tous nos peintres; il est petit, maigre ou plutôt chétif; de profil son visage, où pend une longue moustache acajou, accuse une certaine fermeté; il est impassible, et pourtant un imprudent, encasqué d'une salade ornée d'une couronne de feuilles de chêne, et qu'on n'aperçoit que de dos, flambe une arquebuse jusque sur le bord de son chapeau de couleur grise. Dans le coin, un homme déjà vieux, à la face épatée, un buveur sans doute, pour ne pas dire un ivrogne, tape sur son gros tambour constellé de clous d'argent. Derrière eux la compagnie se presse en désordre, pêle-mêle : les uns, ceux du fond, tenant leurs piques; les autres, ceux du premier plan, arrangeant leurs mousquets, les chargeant ou avivant la mèche; debout sur les marches d'un monument qui se dessine confusément, l'enseigne agite le drapeau; à gauche de la
bannière déployée se montre un groupe de trois hommes, dont l'un porte une rondaclie, et qui ont des têtes accentuées avec un si profond sentiment de la vie, que l'œil ne peut s'en détacher. De ce côté, la toile se ferme par un garde tenant sa pique et assis à moitié sur une borne; près de lui court un enfant portant une large poudrière. Je n'ai pu détailler tous les personnages, dont, au reste, les noms sont écrits sur un cartouche fixé à une colonne qui surgit au fond; je n'ai pu vous décrire une à une toutes ces physionomies qui regardent, qui parlent, qui écoutent. Ces figures sont des portraits, je vous l'ai dit; quelques-unes soAt donc forcément, pour rester dans la vérité du sujet, communes, lourdes, sans beauté; d'autres, au contraire, sont charmantes et d'une finesse extraordinaire ; je citerai, entre autres, celle d'un jeune homme debout, à droite^ près de la colonne ; il tient sa pique en main et a la tête serrée d'un morion; ses traits délicats et un peu maladifs , la douceur de son regard, la régularité ingénieuse de ses yeux et de ses lèvres en font un des plus parfaits modèles de beauté qu'on puisse rencontrer. Au reste^ vous
l'avez remarqué souvent, sans doute, dans les têtes
les plus laides, dans les bourgeois les plus impossibles, dans les servantes les plus dépenaillées, Rembrand sait toujours découvrir et faire voir le côté saillant, le trait divin, celui qui, entre tous, sépare l'être de la brute. Chez les uns, et je parle des plus repoussants, ce sont les yeux, auxquels il sait donner une profondeur qui traverse l'âme et une intensité de regard qui fait presque peur à la longue; chez les autres, c'est la bouche, qu'il sait entr'ouvrir pour des douceurs d-haleines inconnues, pour des sourires sérieux que l'intelligence connaît seule, pour la vie, enfin, qu'il sait surprendre et fixer dans chaque trait , dans chaque ligne, dans chaque geste, et cela, chose étrange, sans une seule exagération de mouvements, sans violence d'attitudes, par la seule force et la seule connaissance de la vérité. Ce tableau de la Garde de nuit est une preuve de ce que je vous dis : au premier aspect, c'est une grande confusion, c'est une sorte de tohubohu d'ombres et de clartés où l'œil cherche en vain son point de repère ; ces gens courent et se heurtent; ce n'est pas une foule, c'est une bousculade ; puis, peu à peu, quand le regard, accoutumé à cette surprise de la couleur, a reconquis sa séré-
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nité, on voit la scène se débrouiller^ chaque personnage prendre sa place, chaque figure s'animer de son expression, et on comprend alors que ce qu'on avait cru être du tumulte n'est que la vie telle qu'elle a dû se manifester au moment même choisi par l'artiste, et on ne conçoit pas que ces miliciens empressés puissent avoir, à cet instant précis qui les représente, d'autres attitudes, d'antres gestes, d'autres physionomies. C'est là le comble de l'art, etc'estlà ceque j'admire surtout et avant tout dans Rembrandt.
Quant à la façon dont il a distribué la lumière dans cette toile, elle est tout à fait arbitraire, ce qui, je le dis à regret, lui est arrivé souvent et selon les besoins de ses colorations préconçues. Les deux points lumineux sont la petite fille et le lieutenant, deux blancs qui se détachent et reluisent sur l'ensemble général ; tout le reste de la composition est dans l'ombre ou du moins dans la demi-teinte, à l'exception des têtes qui brillent en relief sur les fonds bruns. Je crois l'art des clairs-obscurs moins difficile à pratiquer savamment qu'on ne l'a dit; les oppositions violentes d'ombre et de lumière sont d'une réussite presque toujours certaine au premier
aspect; souvent renouvelées elles fatiguent, car leurs eflets sont presque constamment et forcément les mêmes. Je crois qu'il est plus aisé de peindre des personnages sous des jours frisants, éclaircis par des clartés de convention et distribuées, avec préméditation, en dehors des lois physiques, que de les représenter en pleine lumière, je dirais même en plein air, avec l'éclat presque uniforme d'une atmosphère ambiante autour d'eux, comme excellait à le faire Paul Véronèse, qui est certainement le plus grand luminariste de tous les peintres. Il est facile de donner du relief et de la vigueur à un visage, lorsqu'on noie d'ombre toutes les parties qui Tenvironnent 5 mais c'est un inconcevable tour de force que de peindre des personnages, sous le ciel ouvert, sans projection d'ombre, sans autre modelé que celui de leurs propres formes, dans un jour d'aplomb qui ne cherche pas ses angles pour obtenir des oppositions factices, ainsi que je le vois dans les Noces de Cana que nous possédons, ou dans VEnlèvemeîit d'Europe, du palais des Doges, à Venise. Dans la Garde de nuit, Teflet obtenu est immense, mais le moyen est trop visible ; or, il ne f^ut jamais dévoiler son dieu, La couleur de ce ta-
KN HOLLANDE , 157
bleau est devenue proverbiale; elle est étourdissante, elle aveugle, elle est poussée aussi loin que possible, au delà elle serait dangereuse, j'allais dire coupable ; elle procède par empâtements violents reliés entre eux par des glacis que les restaurations ont un peu fatigués; mais, parfois aussi, elle semble affolée et comme prise de vertige lorsqu'elle s'élève en reliefs réels sur les fraises blanches et sur les damasquinures des gorgerins.
Quoi qu'il en soit de ces observations, que l'imparlialité placée dans l'absolu a toujours le droit de faire, ce tableau est un chef-d'œuvre, moins peut-être par sa beauté que par son étrangeté et sa force saisissante. Il étonne^ il éblouit, il écrase, mais il ne charme pas; il manque de ce qui fait la grandeur des maîtres, même dans leurs violences les plus excessives, il manque de sérénité et n'a point modifié en moi cette opinion que la Leçon d'anatomie, peinte dix ans avant, est la véritable pièce capitale de l'œuvre de Rembrandt.
Dans cette dernière toile je trouve autant de lumière, autant de composition, autant de dessin, autant de difficultés vaincues, autant de vérité, autant de coloris, et je ne vois pas ces exaspéra-
tions inutiles de la brosse, ces effets conquis à force de recherches, ces négligences intentionnelles, il est vrai, mais blâmables. Dans la Leçon d'anatomie, il me parait un maître absolu ; dans la Garde de nuit, il me semble presque en décadence sur lui-même; car l'exagération outrée n'est souvent que de la faiblesse.
Est-ce une garde de nuit? je ne le crois pas! Nulle torche! nulle lanterne! Ce ne sont pas, comme on l'a cru, des bourgeois qui sortent en hâte , le soir, pour aller recevoir je ne sais quel prince étranger ; ce sont de braves miliciens de la ville qui se réunissent, au son du tambour, pour aller faire l'exercice de la cible^ et qui recevront des mains d'une jeune fille^ selon l'habitude, le modeste prix de leur adresse, cette volaille qu'elle porte pendue à sa ceinture ; les piquiers qui les escortent feront^ selon l'usage, la haie autour d'eux ; car c'est ici un simple service commandé, et non point de ces importants concours d'arquebusiers où les prix, décernés en grande pompe, étaient des vidercômes d'ivoire orfévrés d'argent ou des rœhmer montés en vermeil. Rembrandt a été payé^diV un certain nombre de miliciens pour faire leur
portrait (leurs noms inscrits en font foi)^ il les a groupés, selon les besoins de sa composition, dans l'exercice d'une de leurs occupations les plus fréquentes. S'ils s'élancent le soir afin de recevoir un prince, pourquoi chargent-ils leurs armes, et pourquoi le lieutenant est-il si peu surpris qu'on lui flambe un fusil jusque sur son chapeau? Ils vont à la cible, et voilà tout; la scène se passe en plein jour. Le doute seul est une preuve que, trop emporté par ses rêveries de clair-obscur, l'artiste n'a point donné à son tableau la coloration que le sujet exigeait.
Il y a aussi dans une autre salle un tableau de Rembrandt qui représente les Syndics de ^ancienne corporation des marchands de draps à Amsterdam, Ce sont six hommes vêtus de noir, à rabats blancs, assis derrière une table couverte d'un tapis de Smyrne rouge. C'est fort beau, plus sage que la Garde de nuit, quoique trop empâté aussi et déjà fait dans cette dernière manière qui a donné à quelques-uns de ses tableaux l'apparence de bas-reliefs coloriés.
Le Banquet de la gay^de civique à Amsterdam, à Voccasion de la paix de Munster en 1648, fait pendant, dans la salle principale, à la Garde de nuit. Ce ta-
bleau est de Van der Helst; une belle gravure en a été envoyée à notre exposition universelle de 1855. C'est le diamant de la Hollande, dit-on : je ne trouve pas. Le sujet était ingrat à traiter; des bourgeois, plus ou moins habillés en soldats, ne ^)nt pas faits pour donner naissance à un bien illustre chefd'œuvre, à moins qu'ils ne soient traités par un artiste surhumain, comme Rembrandt ; les uns boivent, les autres mangent, assez malproprement même, car ils tiennent sans façon leur viande d'une main et leur couteau de l'autre, ils causent entre eux, se serrent les mains, s'offrent des coupes d'orfévrerie, tiennent de longs verres de Bohême où moussent les vins dorés du Rhin, et se livrent à une joie hollandaisement calme. Je reconnais toutes les qualités qui dominent dans cette vaste composition, oii chaque figure est un portrait; j'admire le modelé, je dirai mieux, la ressemblance des têtes, le fini des mains, l'habileté des étoffes; mais je vois des nuances mal associées et criardes, je vois des contours secs et nerveux ; je vois, au premier plan, un étrange abus de détails, qui donne toute Timportance ^u tambour qui a joyeusement battu pour répandre la bonne nouvelle; je vois, pour tant de per-
sonnages, une toile trop basse qui ne laisse pas au ciel le développement dont il a besoin pour faire suffisamment valoir les figures; je vois au centre de la composition des bleus exagérés qui tirent l'œil et le fatiguent; enfin je vois que c'est une première toile de troisième ou quatrième ordre, mais je vois que ce n'est point un chef-d'œuvre. ^ A la Haye je vous ai parlé des frères de Witt; voici leurs portraits peints par J. de Baan. Jean, le grand pensionnaire, est costumé de velours noir; son visage busqué, aux yeux foncés, à la lèvre autrichienne, est d'une grande bienveillance; il est maigre, grand et d'une élégance qu'augmente encore la beauté extraordinaire de ses mains. Son frère Gornélis a une physionomie plus douce encore, et ressemble quelque peu à un chien épagneul ; ses traits sont à la fois maigres et mous et indiquent, par leurs grosses lèvres et leurs yeux franchement ouverts, une bonté prévoyante et pleine de pardon. Le même peintre a représenté les deux frères après leur mort, pendus par les pieds à un gibet, noyés de sang, la tête coupée, la poitrine ouverte, le cœur arraché, le ventre déchiré, horribles, effroyables.
On montre ici avec orgueii un Gérard Dov qui a une réputation européenne, c'est Y École du soir ; c'est puéril à force de minutie, c'est peint avec des cils d'enfant nouveau-né, et j'avoue que je ne me suis pas senti le courage, les yeux encore pleins des lumières de Rembrandt, de m'extasier sur quatre différents effets de chandelle.
Je cite simplement, et pour mémoire, de trèsvigoureuses Natures mortes de Hondekoeter; un beau cadre de Van Dyck^ contenant le doux et radieux portrait des Enfants de Charles deux harmonieux tableaux de Van Ostade, l'un représentant Y Intérieur de son atelier et l'autre un Paysage ; une magnifique et verte Cascade de Ruysdaël ; un joli sujet de genre de Terburg, très-semblable à celui que nous possédons à Paris; uïïq Bénédiction de Jacob par Isaac^ qui a un grand style et de fort belles têtes, par Flinck; un terne et assez grisâtre tableau représentant Une femme et un enfant dans un vestibule, par P. Hoog, peintre souvent trop vanté, selon moi ; une Descente de croix, par Crayer, théâtrale, molle, mais bien composée; un très-beau Paysage de Guyp, vert, transparent et profond ; un Massacre de Innocents^ par Van Haarlem, qui n'est
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•que la reprodaction légèreaient modifiée de celui que j'ai vu à la Haye; un Orphée, une Vache rousse de Paul Potter, qui ont des qualités de paysage très-remarquables, et enfin, de ce même maître, une Chasse à fours que je trouve hideuse, dure^ sèche, en bois, sans vérité et ridicule de. mouvement, car j'y aperçois un chien, ceci est littéral, qui grimpe à un arbre pour atteindre un ourson fuyant à travers les branches,
Pèlerinage. — Zaandam et non pas Saardam . — La Maison de Pierre-le-Grand. — Nomina stultorum . — Le Canal du Nord. — Le Village de Broeck.— Hystérie de propreté. — Une Ferme. — La queue des Vaches. — Crépuscule.
21 Février.
J'ai fait aujourd'hui ce que les touristes aiment à appeler « le pèlerinage à la maison de Pierre le Grand. » A neuf heures du matin, j'étais sur un des quais d'Amsterdam qui baigne dans le détroit de l' Y, et je montais à bord d'un bateau, ou plutôt d'un bac à vapeur. La ville, toute voilée encore par les brumes
matinales, s'élevait confusément dans le brouillard. En face de moi débouche, par de larges écluses^ le grand canal de la Hollande, canal qui, partant du Texel pour aboutir à Amsterdam, est, au dire des gens du métier, un chef-d'œuvre de difficultés vaincues, et qui, par la cherté et la lenteur obligée du halage, donne à Rotterdam un avantage dont elle abuse aujourd'hui pour se développer sans mesure aux dépens de son ancienne capitale. Nous sommes partis, nous avons côtoyé un beau brick revenant des Indes> et qui entrait^ les vergues en berne, remorqué par un steamer. Dix minutes après, nous étions débarqués sur une languette de terre, c'està-dire sur une digue, où nous trouvions une voiture qui promptement fut attelée^t prête à partir pour Saardam.
La route suit la digue : d'un côté elle s'appuie contre des prairies quadrillées de canaux ; de l'autre elle descend, par une pente talonnée de larges dalles, jusque dans la mer, où j'aperçois des goélands qui se laissent bercer paresseusement par les vagues et qui ressemblent de loin à un chapelet d'œufs posé sur les flots. Tout est calme; le soleil se lève et dévore le brouillard; dans les prés, les paysans tra-
vaillent parmi les troupeaux : montés dans une sorte de bateau plat, ils curent les canaux à l'aide d'une large cuiller emmanchée d'une perche, et retirent une vase épaisse et noire qui leur sert plus tard à engraisser leurs terres, qu'ils exhaussent ainsi peu à peu. Al'horizon, parfois le ciel est rayé par le panache de fumée d'un paquebot qui passe; ça et là apparaissent de petites maisons abritées sous des arbres, et d'où sortent des enfants qui courent en criant après la voiture; au loin on voit poindre, comme un guidon, le clocher de Saardam.
Mais ce n'est point Saardam qu'il faut dire, c'est Zaandam, En effet, la petite rivière de Zaan, qui traverse la ville, lui a donné son nom; la géographie a été trop bonne courtisane, car, en commémoration du séjour du czar Pierre, elle a débaptisé la ville et l'a appelée Saardam (czardam). Les Hollandais ne se laissent point prendre à cette flatterie, et ils ont conservé l'ancienne et seule vraie dénomination ; je ferai comme eux, si vous voulez bien le permettre.
Zaandam s'arrondit autour d'une anse mignonne formée par le détroit de l'Y. C'est vif, joyeux et trèsmonté en couleur. Les bateaux avancent leur beaupré jusque sur les quais, où sont rangées des maisons
de bois peintes en vert, en gris, en rose, rechampies de nuances claires qui sont d'un effet imprévu et d'une gaieté agréable pour les yeux fatigués, en Hollande, par les tons uniformément rouges de la brique. La construction de ces espèces de chalets, couverts en tuiles souvent vernies, ressemble à celle des barques normandes : elle est à dins^ c'està-dire que les planches qui forment les murailles sont légèrement superposées les unes aux autres, comme les ardoises d'un toit; cela tend encore à rompre la monotonie des surfaces planes, et donne à ces petites demeures des apparences pleines d'une fantaisie amusante. J'ai vu bien des moulins depuis que je suis dans les Pays-Bas, mais jamais encore je n'en avais tant vu qu'autour de Zaandam : c'est un tourbillon d'ailes qui voltigent à tous les coins de l'horizon. Dans les prairies même, les cultivateurs en mettent sur les bords des canaux, moulins dignes de Lilliput, il est vrai, mais qui, vannant les eaux de leurs petites aubes, en facilitent l'écoulement.
Sous l'apparente modestie de cette ville étroite, on sent je ne sais quelle richesse de bon aloi : elle
est eossuC;, comme on dit à Paris; aussi les gens y
sont peu empressés, et c'est avec bien du mal, bien des lenteurs, bien des pourparlers, que j'ai enfin obtenu de manger à peu près un bifteck qui n'était pas cuit. Il n'y a qu'une auberge dans la ville, et l'on s'en aperçoit vite à la façon piteuse dont on y est servi. N'en déplaise au Monopole, j'aime assez la concurrence; chacun y gagne.
La fameuse maison de Pierre le Grand tombe en ruines, elle craque, elle se disjoint, elle est à jour. Pour la protéger, on Fa enveloppée d'une construction en briques^ de sorte qu'elle ressemble à ces miniatures de chalets qu'on achète en Suisse et qui sont contenues dans des boîtes qui ont elles-mêmes la forme d'un chalet. C'est une vraie cahute de pécheur, composée de deux pièces, garnie de fenêtres croisiilonoées de plomb, et si basse qu'on touche de la main les poutres du plafond. Le lit ressemble à une planche dans une armoire; la table estlarge; les fauteuils, il y en a trois, ont un siège triangulaire en bois dont le sommet s'appuie contre un dossier formé d'un simple rondin d'où s'élancent deux bâtons qui sont les bras. C'est peu douillet, et le cuir de Ptussie seul peut s'en accommoder. Dans la chambre à coucher, une haute cheminée à cham-
branle plat de faïence émaillée^ à plaque de fonte, à manteau de bois noir, s'élève contre un des panneaux. Dans le linteau supérieur on a encastré une tablette de marbre blanc sur laquelle je lis : Petro mogno^ Alexander, Cette familière inscription m'a paru d'une modestie douteuse. Plusieurs souverains, venus en curieux dans cette chaumière à laquelle je trouve, malgré moi, quelque chose de puéril et de poseu?% ont fait graver leurs noms, leurs titres, la date de leur visite^ sur des marbres blancs accrochés aux murailles. Ces murailles, du reste^ disparaissent littéralement sous les inscriptions de toutes sortes dont on les a affligées; tous les badauds, tous les béotiens des quatre parties du monde ont tenu à honneur de graver là leurs noms inconnus et ridicules. J'espère que le gouvernement hollandais aura un jour la bonne idée de faire donner quelques coups de rabot sur cet amas d'inepties^ qui rappelle involontairement ce vers si fréquemment cité au collège :
Nomina slultorum semper parielibus insunt.
Et cependant, sur une table, trente-deux cahiers très gros sont entassés, qui contiennent les noms
de tous les visiteurs. Des drapeaux russes et hollandais s'étendent contre le plafond comme une tenture bigarrée de blanc, de rouge et de bleu.
A côté de cette chambre s'en ouvre une autre décorée des portraits de Pierre et de sa femme et d'un tableau donné par M. Anatole Demidoff'. Là aussi, sur les portes, les murs, les solives, les linteaux, les volets, je vois des noms plus nombreux que les sables du désert. Ai-je besoin de vous dire que quelques riches enthousiastes ont abusé de leurs bagues en diamant pour rayer les vitres, toujours sous le prétexte d'inscription. C'est révoltant de bêtise.
Dans cette maison de bois, datée 1696, qui a été durement secouée par une inondation en 1825, et dont le parquet est tout déjeté, je n'ai eu aucune pensée philosophique de circonstance, je ne me suis point attendri à l'idée de ce législateur à coups de hache dormant sur ces quatre planches, je n'ai point fait de parallèle historique, je n'ai point récité les vers de la Pétréide, je n'ai point admiré l'inscription dictée par l'empereur Alexandre : Rien n'est trop petit 'pour un grand homme; je n'ai point
évoqué l'ombre des vieux rois ; je n'ai point frémi
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en pensant à l'avenir de la puissance russe, parce que je n'y crois guère, et je m'en suis allé, comme un simple mortel, sans demander à Dieu de donner au monde un génie pour le diriger, car j'ai cette conviction baroque que les peuples sont assez grands pour se gouverner tout seuls.
II y a, selon moi, à Zaandam, quelque chose de bien plus curieux que cette impériale masure, c'est la rivière,. c'est la Zaan, qui, au moment où je la regardais, brillait au soleil avec de longs filets d'argent. Elle est large, limpide, peu encaissée; je n'ai pas besoin de vous le dire, l'encaissement des fleuves est inconnu en Hollande; sur chacune de ses rives s'élèvent ces jolies maisons coloriées, tout entourées d'arbres, de jardins, et derrière lesquelles on voit tourner les moulins agiles. Ces constructions peintes m'ont presque rappelé les maisons de Constantinople. Grâce à une batelière, qui n'avait rien de commun avec celles qu'on célèbre dans les romances, j'ai traversé la Zaan; puis je me suis promené dans la ville, admirant son bien-être, son élégance irrégulière et le repos profond dans lequel elle paraît endormie. L'habitude de voir fréquemment des étrangers a donné aux Zaandamois l'usage
de les saluer indifféremment d'un bonjour ou d'un good night, quelle que soit l'heure de la journée.
Je suis remonté dans ma carriole; nous avons refait en partie la route que nous avions déjà parcourue sur le dos de cette large digue serpentant à grandes courbes au-dessus des prairies qui semblent plus basses que le niveau de la mer ; puis nous avons brusquement tourné à gauche, vers le nord, à travers un village étalé au bord du détroit. Nous lorkgeons un canal où passent des navires remorqués et des bateaux qui reviennent d'Amsterdam, où ils ont été le matin porter du lait au marché. L'air est froid, l'horizon est clair ; la prairie, galonnée par l'argent des canelets, s'étend douce et grasse sous les yeux avec un charme intini; au lointain, quelques bouquets d'arbres se groupent autour de maisons à toit rouge; des vanneaux fouillent la terre et voltigent auprès des moutons; des canards s'ébattent dans les petits étangs; des oies, blanches comme des cygnes, lustrent leurs plumes à coups de bec ; des vaches noires lèvent la tête en mugissant; les paysans qui cheminent soulèvent leur bonnet pour nous saluer; c'est la sérénité du calme, de Tabondance et de la force. C'est un beau
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pays que la Hollande, et je ne puis me lasser de l'admirer.
Cependant, malgré cette admiration, il faut que je vous dise quelques mots du village de Broeck, qui est bien la fantaisie la plus cocasse que jamais Chinois ivre d'opium ait pu rêver. Quitte à me répéter souvent, je vous ai parlé plusieurs fois de cette méticuleuse propreté qui donne à la Hollande, entre les autres pays, un caractère absolument spécial. Dans les villes, j'ai vu des marchands parcourir les rues et vendre aux ménagères toutes les poudres et tous les liquides en usage pour le polissage et le nettoiement : émeri pour les fers, rouge de Venise pour l'argenterie, blanc d'Espagne pour les vitres, tripoli et charbon pulvérisé pour les cuivres, briques anglaises pour les planchers, grès porphyrisé pour les dalles de marbre, eau-forte, eau seconde, brosses, peaux, tampons, plumeaux; une pharmacie et une quincaillerie complètes; j'ai lu, sur des placards, qu'il est interdit aux domestiques de jeter devant les maisons des eaux et des ordures; j'ai vu des conducteurs de tombereau aller chaque matin frapper aux portes et recueillir, les uns les cendres de tourbe brûlée, les autres les épluchures
de cuisine; j'ai vu partout, chez les Hollandaises, un besoin de frotter, de laver, de nettoyer; j'ai vu partout une inconcevable propreté ; mais à Broeck, cette manie devient furieuse, c'est de l'hystérie. Il est défendu d'entrer dans le village avec des chevaux ou des chiens, dans un but que vous comprendrez facilement; les rues sont formées de briques de trois espèces : les unes agencées en trottoirs, les autres en bordures, les dernières enfin en chaussée proprement dite : toutes sont, chaque jour, fourbies et savonnées à la main : les premières avec de larges brosses, les secondes avec des brosses à ongles, les troisièmes avec des brosses à moustaches ; les interstices même sont soigneusement nettoyés avec des cure-dents; on n'y aperçoit pas un brin d'herbe folle, pas une plume d'oiseau, pas un grain de poussière, ça en est aride. Le long des maisons on voit de larges crachoirs en pierre, garnis de grès pilé, à l'usage des fumeurs, qui ne peuvent se promener qu'avec une pipe garnie d'un couvercle, et jamais, sous aucun prétexte, avec un cigare allumé, afin d'éviter que les cendres se répandent sur ce pays immaculé. Les domestiques sont tenus d'aller le matin, à cinq heures en été, à six heures en
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hiver, battre les vêlements et cirer les chaussures dans les prairies voisines, à cinq cents pas au moins du village et sous le vent. En automne, des enfants payés ad hoc sont chargés de ramasser les feuilles au fur et à mesure qu'elles tombent, et vont les jeter dans des trous recouverts d'un plancher et d'où le vent ne peut les enlever pour les éparpiller de son haleine. Si la salle de la loterie, à la Haye, est le paradis des araignées de la Hollande, Broeck en est l'enfer.
J'ai visité un jardin: sur sa grille principale je lis ces mots : Vrede zydeningang : Paix en entrant! On nepeut savoir jusqu'où va la puérilité humaine, et je ne sais comment des hommes peuvent vivre dans cette nature factice, rapetissée et odieusement mesquine. Sur de petits canaux, de petits ponts rustiques et japonais ont jeté leurs petites arches; de petits obélisques s'élèvent à côté de petits pavillons chinois, de petites chapelles gothiques, de petits temples corinthiens ; sur les bassins nagent des cygnes et des canards en zinc qui se heurtent avec un bruit de casseroles quand le vent souffle trop fort; dans une chaumière, des automates, grandeur naturelle, d'hommes et de femmes, mis
en mouvement par une criarde mécanique, filent; tissent et dévident; çà et là, sous des bosquets taillés en losanges, en berceaux, en triangles, en couronnes, en étoiles et en croix, apparaissent des divinités de l'Olympe, si fort badigeonnées tous les ans que leurs formes engluées de peinture n'offrent plus que des contours empâtés et douteux. On fait la barbe tous les matins au buis des allées, on peigne les arbres verts, et d'heure en heure on ratisse les allées pour efl'acer la trace des pieds indiscrets empreinte sur leur sable bluté au tamis. Chaque maison a deux portes : l'une sert aux usages journaliers : l'autre ne s'ouvre que dans les trois grandes circonstances de la vie : le baptême, le mariage et l'enterreraent. Une couche de frais badigeon est chaque année appliquée à ces maisons reluisantes; on visite leurs toits pour arracher les mousses parasites; on lave les tuyaux de cheminées salies quelquefois par les oiseaux du ciel, et Ton change de chaussure avant de franchir le seuil. La vie doit être horrible ici, et cependant cette propreté folle est préférable à l'outrecuidante et catholique saleté de nos villages français.
Par la même route, je regagne mon point de dé-
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part, mais en chemin je m'arrête pour visiter une métairie.
Là, j'admire. Ce n'est point une ferme, à proprement parler, c'est une vacherie; car, dans ce canton, il n'y a que des prés et point de champs; la litière des animaux est en foin. C'est d'une santé et d'un confortable extraordinaires. Dans une chambre où jouaient cinq marmots frais, roses, blonds et débarbouillés, ce qui ne s'est jamais vu dans une ferme française, je suis reçu par une jeune femme d'aspect maladif, qui me montre la maison où tout est solide et reluisant; par une salle pavée de dalles de marbre blanches et noires, et où sonne une belle horloge à carillon, nous entrons dans la laiterie, si propre qu'elle n'a point d'odeur, où sont rangés sur de larges tables ces gros et ronds fromages de Hollande, à la célébrité desquels je ne me sens pas le courage de concourir, car ils me rappellent trop les tristes soupers du collège. Les meubles sont lustrés, les cuivres brillent; aux murailles pendent quelques images encadrées, sur le plancher s'étendent des nattes de roseaux. Nous, parcourons la vacherie; une sorte d'ornière, ménagée dans la brique, suit l'étable dans toute sa Ion-
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gueur et arrive juste au niveau des pieds de derrière des vaches; vous comprendrez facilement à quel usage cette fosse étroite est destinée. A l'aide d'une corde fixée au plafond, la queue de l'animal est attachée de manière à lui laisser sa position naturelle et la faculté de s'émoucher lorsqu'il est debout, mais aussi de façon à la lui retrousser lorsqu'il se couche et à le garantir des souillures grossières qu'elle ne manquerait pas de ramasser et de répandre. C'est fort ingénieux, très-simple et ne peut être que bon pour la santé des animaux, qui, je crois, n'ont rien à gagner en se vautrant, comme chez nous, à travers les ordures dont leur litière est toujours encombrée. Autour de la maison s'élèvent des tas de foin, /carrés et abrités par un toit mobile, glissant à volonté à ses quatre angles sur des poutres fichées en terre, ce qui permet de le monter ou de le descendre suivant la hauteur de meules.
Les paysans sont très-riches dans cette partie de la Hollande; les bestiaux et le fromage leur rapportent gros. Leur luxe principal, celui dont ils font volontiers parade, consiste en une tabatière d'or massif, d'une dimension et d'une pesanteur
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extraordinaires; ils ont presque tous une voiture particulière, et quand ils vont à la ville, les jours de marché, ils ne reculent pas devant un copieux déjeuner arrosé de plusieurs, bouteilles devin de Champagne.
Nous sommes repartis, nous hâtant pour ne pas manquer le bateau à vapeur, mais en vain, car il fumait déjà au milieu du petit détroit lorsque nous arrivâmes. Nous prîmes un canot qui nous conduisit facilement à Amsterdam, en passant à travers les barques de pêcheurs qui rentraient.
La nuit planait déjà au-dessus de la ville lorsque j'ai mis pied à terre sur ses quais; les rues étaient presque désertes; la brume bleuâtre donnait aux canaux des profondeurs inaccoutu mées de perspective; les clochers carillonnaient dans le lointain; les mâts des navires noyaient leur sommet dans l'obscurité; cela était calme et très-grand.
La Venise du Nord.— En mer.— Le Zuyderzée. — Banquises. — Harlingen. — La croix des chiens. — Carriole. — Franeker. — Devises. — Soleil couchant.
22 Février..
J'ai traversé bien des rues et bien des ponts ce matin pour arriver au bateau à vapeur qui doit me conduire à Harlingen. C'est en passant dans les quartiers peu fréquentés, où les canaux sans quai et sans bordure baignent directement le pied des maisons, que j'ai compris la ressemblance qui existe entre Amsterdam et Venise. Cette ressemblance est bien lointaine, en tous cas, car à la cité hollandaise il manquera toujours le silence, la solitude et l'aspect artistiquement monumental qui font de la vieille (( reine de l'Adriatique » une ville unique et incomparable. C'était la première fois de l'hiver que les glaces chassées de la mer du Nord dans le Zuyderzée permettaient au steamer de reprendre son service; aussi le pont était-il fort encombré de passagers, parmi lesquels un groupe animé se distinguait par ses rires et ses éclats de
voix. C'étaient des commis voyageurs belges ou français; j'eus soin de m'en tenir prudemment à l'écart.
Amsterdam eut bientôt disparu derrière nous.
Les villages que nous apercevons ressemblent, dans réioignement, à des ombres chinoises de couleur grise; les toits des maisons construites derrière les digues, paraissent comme de petites pyramides ou comme ces tumulus gaulois qui, sur les côtes de notre Bretagne, servent de point de repère aux navigateurs. Au-dessus des flots, et les rasant de leur aile infatigable, passent des bandes de canards, de cette espèce que les Orientaux nomment des âmes en peine; les voyant sans cesse parcourir la surface de leurs mers bleues, ils pensent que ce sont des e§.prits criminels que Dieu a condamnés à errer toujours, sans jamais pouvoir se reposer.
Les rivages sont naturellement si bas en Hollande, que, par moments, on les perd de vue dans le Zuyderzée; parfois nous sommes, selon la vieille expression, entre le ciel et l'eau, et l'on peut s'imaginer qu'on est emporté sur les océans lointains. Chaudement enveloppé, assis sur un banc, bercé parla monotonie des flots, j'avais fermé les yeux et
je m'étais assoupi. J'entendais vaguement le bruit des roues, je ressentais, à travers mon demi-sommeil, lés secousses de la machine ; la fraîche haleine de la mer glissait sur mon visage; je retrouvais une à une et involontairement toutes les sensations que j'avais éprouvées jadis, pendant ma traversée de Marseille à Alexandrie. Souvent dans votre vie n'avez-vous pas été tout à coup rejeté en arrière par une impression rapide et inattendue, par un air qui résonne, par un parfum qui passe, par un aspect qui surgit? Je rouvris les yeux. Ce n'est point la Méditerranée bleue et perfide^ car c'est bien pour elle que les poètes ont inventé cette épithète, que je vois se dérouler devant moi; c'est une mer calme, verte et brumeuse. En face de nous un haut clocher se dresse vers lequel nous nous dirigeons; c'est Enkhuizen, où nous relâchons quelques minutes pour charger des sacs de blé, pendant que le carillon chante onze heures et demie.
Le capitaine se tenait sur la passerelle, deux timoniers servaient la barre, le mécanicien était sur le pont prêt à crier des ordres à ses chauffeurs, un matelot en vigie regardait à l'avant, car on redoutait des glaces; elles ne tardèrent pas à paraître,
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d'un gris sale et jaunâtre, immobiles au centre et légèrement agitées sur leur bord que ronge le mouvement des flots. Des goélands, des mouettes, des mauves courent sur elles en glapissant. Beaucoup de glaçons ont déjà fondu, car nous traversons les longues traînées blanches qu'ils laissent en s'effaçant et qui ressemblent k ces sentiers d'écume que trace le sillage des navires. Nous côtoyons pendant près d'une lieue une énorme banquise mamelonnée de petits monticules pareils à des tas de neige salie; sur l'un d'eux une grande pygargue à tête blanche nous regarde, immobile comme une aigle de bronze, puis elle étend ses lourdes ailes et prend son vol en poussant un cri.
Lorsque nous arrivâmes à Harlingen, toute la population du dimanche nous attendait sur la double jetée du port, où nous entrions au moment où la marée baissait si fort que nous faillîmes ne plus trouver assez d'eau. Croiriez- vous que cette ville est si propre qu'elle ne sent pas même le poisson ? C'est à n'y rien comprendre. Pendant qu'on attelait et qu'on chargeait les voitures^ ce qui exige en Hollande un temps considérable^, je me promenai sur la place, à la vive inquiétude des gamins que ma
casquette ronde intriguait beaucoup, et je vis passer un chien qui portait une croix de bois pendue au cou; puis un second, puis un troisième, enfin je m'aperçus que tous les chiens de la ville étaient décorés d'un ornement semblable. Cela me parut d'une dévotion si outrée et, en général, si peu en rapport avec les mœurs de la race canine, que je pris des informations à ce sujet, et j'appris que tout chien non muni de sa croix était, dans le canton de Harlingen, immédiatement appréhendé aux oreilles et conduit en fourrière; car les croix sont remises par la municipalité et prouvent que le chien a acquitté la taxe dont il est frappé en Frise comme en France.
La voiture où je montai, et qui devait me descendre à Leuw^arden, pouvait avec quelque peine contenir six voyageurs; on les tassa si bien, les uns par-dessus les autres, que je m'y plaçai moi neuvième. La carriole ainsi bourrée de créatures humaines, surchargée de paquets, s'ébranla à grand'peine et partit enfin traînée par deux pauvres rosses qui n'avaient rien de commun avec les chevaux frisons si célèbres.jadis; elles allaient au petit trot; quand cela les fatiguait elles allaient au petit pas.
et puis elles s'arrêtaient; le cocher donnait un coup de fouet et on repartait cahin-caha. Il y a cinq lieues de Harlingen à Leuwarden; nous restâmes cinq heures en route, mais l'on s'arrêta deux fois, d'abord pour donner l'avoine aux chevaux, ensuite pour les faire boire.
Je prenais philosophiquement mon mal en patience et regardais le paysage, sans même prêter attention à des matelots qui se disputaient de belle sorte et s'aboyaient force injures, à plein museau, dans cette affreuse langue hollandaise, langue bâtarde qui ressemble à de l'allemand mâtiné d'anglais. Nous traversâmes la petite ville de Franeker où j'ai le temps d'apercevoir, comme toujours ici, des canaux, des bateaux, des ponts tournants, des rues proprettes, et, sur les maisons peintes, quelques devises avec une date : 1741, No^ce te ipsum; 1640, Ou bien^ ou rien.
Des prés verts, des canelets, des saules, des moulins immobiles, car ils chôment le dimanche, des paysans endimanchés qui passent, quelque village fumant à l'horizon ; coucher de soleil magnifique; le ciel est un champ de feu labouré dont les sillons roses bordent un océan d'or.
La nuit est close quand nous arrivons à Leuwarden; les commis voyageurs ont si bien rempli l'auberge du Nieuw-Doëlen, où je voulais m'arrêter, qu'il n'y a plus de place; je ne m'en plains pas, car je trouve un bon gîte à l'hôtel du Phénix, qui est excellent.
Leuwarden. — Tour penchée, — Maisons peintes. — Palazzino, — Hôtel de Ville. — Conscription.— Coiffures frisonnes. — Maison. I —Comme on soupe en voyage.
23 Février."
Ici c'est la vieille Hollande, mais elle a été nettoyée si souvent qu'elle parait neuve. La petite ville de Leuv^ardenaeu l'esprit de faire des promenades avec ses anciens remparts; elle plaît aux yeux par ses canaux frangés d'arbres et par ses rues claires où le soleil entre à pleins rayons. Jadis elle avait une vieille église importante, d'un beau et simple gothique; mais, dans le cours du dix-septième siècle, un ouragan formidable se déchaîna sur elle, la
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renversa et n'en laissa debout que le clocher, qui, maintenant lézardé, fendillé, ouvert, s'inclinecomme la tour penchée de Pise. La construction remonte au commencement du quatorzième siècle; les ogives en lancette, la pureté des nervures, l'élégance et l'élancementdes meneauxle prouvent suffisamment. J'y suis entré; elle sert de magasin à tourbe et d'atelier à un menuisier qui sifflait joyeusement en agençant à coups de marteau une boiserie d'orgues pour un village voisin. Du sommet de la tour la vue embrasse la ville couchée sous la fumée de ses toits rouges, et la verte campagne qui, avec ses mille canaux brillantéspar le soleil, semble un immense écusson de sinople échiqueté d'argent. Quelques vapeurs blanches et abondantes montent au loin vers le ciel » comme les tourbillons d'un holocauste : c'est l'haleine des fours à chaux, qui sont nombreux autour de Leuwarden. A l'horizon, les prairies noyées paraissent une petite mer semée d'îlots. Les inondations doivent être fréquentes par ici, car il n'est pas rare de voir les maisons bâties sur des monticules faits à mains d'hommes.
Ce qui rend Leuwarden agréable et toute curieuse, c'est qu'elle a conservé la bonne et joyeuse
i:n iioLLyVxni': 187 habitude de peindre ses maisons. Depuis le brun rouge jusqu'au vert clair, en passant par les nuances du lilas, du rose et du gris, toutes les couleurs s'étalent gaiement sur les vieilles murailles qu'elles rajeunisent. C'est un peu papillotant à l'œil, mais qu'importe, cela donne aux villes un air de santé et d'allégresse que n'aura jamais une grande cité uniformément badigeonnée en ocre jaune ou en beurre frais.
Sur la place du marché, je me suis arrêté longtemps devant une de ces maisons, au grand étonnement de son propriétaire qui suivait attentivement la direction de mes regards et aurait bien voulu savoir, sans doute, ce que j'écrivais sur mon calepin. La muraille est peinte en rose rechampi de blanc; elle est tout en briques, soulevée entre les fenêtres par de petites arcades cintrées abritant deux médaillons qui, à la distance où je les voyais, m'ont paru remarquables. L'un représente un soldat nu jusqu'aux épaules ; la tête, à longues moustaches, à sourcils proéminents, est couverte d'un casque qui laisse flotter la chevelure bouclée sur le cou musculeux; l'autre est une jeune femme dont un lourd collier de perles entoure les seins nus;
elle est coiffée de cheveux très-frisés, relevés en torsade; son masque un peu écrasé lui donne une apparence orientale tout à fait réussie.
La maison de détention est plus qu'une maison plaisante, c'est un petit palais qui ne déshonorerait aucune capitale. Elle est en briques rouges naturelles, zébrées de longues assises blanches ; elle a deux étages surmontés par un toit d'une élévation extraordinaire; les fenêtres carrées, à arêtes vives, s'ouvrent sous des arcades plein cintre dont la retombée s'appuie sur des modillons sculptés qui, par leur ornementation, rappellent les rares bons monuments de la renaissance; au tiers de la longueur du bâtiment environ, s'élance le pinacle ressorti sur la façade en colonnettes qui lui donnent l'apparence d'un vaste jeu d'orgues burelé de gueules et d'argent, comme on dirait en langage héraldique ; il se compose de quatre redans sur chaque côté et d'un degré de couronnement ; neuf statues y sont debout, statues blanches et figurant allégoriquement la Vertu, la Prudence, la Justice, etc., etc. Devant la porte descend un perron protégé par une balustrade où quatre lions tiennent dans leurs griffes supérieures l'écusson des quatre principales villes du Friseland.
Quel était ce monument avant d'être une prison? Je n'en sais rien ; il porte sur sa balustrade la date 1621, mais ce n'est évidemment pas celle de la construction; peut-être indique-t-elle celle de sa destination actuelle. Était-il la résidence des anciens stathouders de la Frise? Gela est posible, et pourtant, sur une inscription effacée à dessein, je puis déchiffrer encore : ... ptori MDLXXI, Vll-id-nov.; ce qui semblerait indiquer que ce fut une église consacrée au Rédempteur le 19 novembre 1571. La rue était déserte; une sentinelle se promenait gravement au pied du perron; un petit canal poussait lentement ses eaux profondes; le ciel était tout bleu, je regardais ce palazzino^ et pendant un instant j'ai pu me croire à Venise.
Je viens de vous parler des stathouders du Friseland; j'ai voulu voir leurs tombeaux, qui jadis existaient dans je ne sais plus quelle église d'où ils furent transportés au palais de justice. Dans « la demeure de Thémis, » à qui l'on a bâti un temple antique avec portique soutenu par quatre colonnes corinthiennes, personne ne savait ce que je demandais; mon guide s'escrimait de son mieux, sans résultat, et l'on commençait à me prendre pour un de
ces Anglais entêtés qui s'obstinent à vouloir voir l'impossible, lorsqu'un grand jeune homme élégamment vêtu et d'une allure distinguée vint à moi et me demanda en bon français ce que je désirais : j'avais affaire au conservateur de la bibliothèque de la ville. Il m'expliqua que les tombes que je cherchais avaient été brisées, et qu'on avait enterré leurs fragments; puis, avec une grâce de bonne compagnie, il me fit parcourir la bibliothèque et un musée que l'on commence à former avec les antiquités frisonnes; il est encore peu complet, mais l'idée en est excellente^ et si l'on avait soin partout de réunir ainsi les ustensiles et les costumes provinciaux, les histoires locales seraient bien plus faciles à écrire, et, partant, les histoires générales. Je remerciai le jeune Hollandais de son accueil et je me retirai.
La ville était pleine de bruit; des gamins la parcouraient en chantant; je crus d'abord que le carnaval était pour quelque chose dans cette expansion de gaieté; mais j'appris bientôt que le tirage à la conscription excitait seul tout ce tumulte. Les enfants que je voyais passer étaient des conscrits. En Hollande, on les prend à dix-huit ans, mais on
ne les appelle au service que l'année qui suit le tirage. Aussi tous les soldats que j'ai vus, à part quelques vétérans, ressemblent plus à des collégiens qu'à des militaires.
La Frise a la réputation d'avoir conservé encore intacts les vieux costumes et les anciens usages ; quant aux usages, je n'en puis rien dire, ne restant pas assez longtemps dans le pays pour les étudier ; mais en ce qui touche les costumes, cette réputation sera bientôt usurpée, car chaque jour les modes françaises envahissent de plus en plus le pays, et bientôt, des pittoresques accoutrements du temps jadis, il ne restera plus que le souvenir. Déjà les paysans et les matelots hollandais sont vêtus comme nos matelots et nos paysans ; quant aux citadins , vous devez penser s'ils ont hâte d'être habillés à l'instar de Paris. C'est donc chez les femmes qu'il faut chercher les vestiges des modes d'autrefois; celles de la Frise, de leur ancien habillement n'ont gardé que la coiffure, large cercle d'or qui entoure le crâne, presse les tempes et s'ouvre sur le front comme les élytresd'un énorme scarabée; un bonnet de dentelles, retombant jusque sur le cou, enveloppe de ses plis légers ce morion. brillant; cepen-
dant quelques femmes dissimulent leurs cheveux sous un serre-tête noir et appliquent dessus leur coiffure nationale qui, dans ce cas, n'est plus composée que de deux plaques latérales reliées en arrière par un mince filet en métal; ainsi, de loin, leurs visages ressemblent à de colossales têtes de mouches dont les yeux seraient en or. C'est plus étrange que joli, car cette coiffure a le tort impardonnable de cacher absolument les cheveux, qu'un lieu commun bien souvent répété a appelé, avec raison, le plus bel ornement de la femme. Ici, en effet, la chevelure n'apparaît point, et presque toujours elle est coupée ras, à la Titus, comme disaient nos grand'mères. Mais, hélas! de quoi les Hollandaises ne sont-elles pas capables? N'ont-elles point inventé, pour la plupart, d'enfermer leurs têtes brillantes et dorées dans des bibis , dans des chapeaux Paméla^ ornés de toutes sortes de fleurs et de fruits. C'est désolant. J'ai tenu dans mes mains, chez un orfèvre, un de ces gouden-hoofdyzer ; la lame d'or est mince, flexible à peu près comme du papier Bristol peu épais, de sorte qu'elle peut prendre fa~ cilement toutes les formes de la tête sans jamais la blesser.
L'heure de partir est arrivée, et pendant qu'on attelle les chevaux, longue opération, je regarde la maison qui s'élève en face de moi ; elle est de couleur rose tirant sur le lilas. Elle a un rez-de-chaussée, un premier étage et un second dont la fenêtre s'ouvre dans le pignon qui la surmonte. La porte, évidemment moderne, est en bois noir, avec quelques ornements dans le goût Louis XVL Les deux fenêtres du premier étage sont contenues dans des arcades plein-cintre plates qui s'appuient sur des pilastres couronnés d'un simple tailloir et montés sur une petite base à deux moulures ; la fenêtre du second est abritée par une arcade également pleincintre dont les retombées sont soutenues par des pilastres à chapiteaux approchant del'ionique. Les arcades sont alternées de briques et de voussoirs en pierre. Le pinacle, à deux redans de chaque côté, est terminé par un couronnement cintré. Les corniches, les chapiteaux, les linteaux et les chambranles sont peints en jaune gris. Sur deux tablettes je lis : Anno 1668, et sur une troisième, je vois un fer à cheval banderolé d'un nœud de rubans : quelque ancienne marque de maréchal - ferrant sans doute. Devant elle s'étend un petit trottoir en marbre
noir où s'élèvent quatre bornes pentagones reliées par une chaîne de fer dont chaque anneau rond et armé de deux pointes figure assez exactement un collier de force. Toutes les maisons de Leuwarden ressemblent à peu près à celle que je viens de vous décrire : Ab unâ disce omnesl
On appela les voyageurs et nous montâmes dans la voiture^ voiture primitive et quelque peu sauvage, composée d'un seul compartiment encombré de trois banquettes. Je regarde par la vitre qui est à côté de moi ; ce ne sont plus des prairies, ce sont * des marais dont les joncs^ grisonnés par la gelée, inclinent jusque dans l'eau leur tête courbée par le vent; des canards volent au loin comme des points noirs sur le soleil couchant; les canaux sortis de leurs lits se sont répandus autour d'eux ; sans les cépées d'arbres qui apparaissent çà et là, on croirait que la digue où nous roulons est construite au milieu d'un lac immense ; les teintes empourprées du ciel se reflètent dans les eaux immobiles et donnent au paysage des colorations fulgurantes et splendides.
J'étais parti trop tôt de Leuwarden pour avoir dîné, La nuit nous enveloppait depuis longtemps
déjà, la route devait durer plusieurs heures encore et j'avais faim. A trois relais successifs, je descendis dans des cabarets très-soignés, aux murailles desquels pendent de jolies gravures anglaises coloriées représentant des enfants jouant la comédie et la tragédie; dans chacune de ces auberges je demandai à manger; à la première, on m'offrit du pain^ du beurre et du fromage; à la seconde, du fromage, du pain et du beurre; à la troisième, du beurre, du fromage et du pain. Je n'avais plus d'appétit en arrivant à Groningue ; le fromage de Hollande se vengeait des mauvais propos que j'ai toujours tenus sur son compte.
Groningue. — Église Saint-Mathieu, — Les Époques ogivales. — Mardi-gras. — Mélodies.
24 Février.
Groningue, oii je suis arrivé hier à onze heures du soir, n'a rien de curieux et me semble même une ville déplaisante. C'est ce que nous appellerions,
en France^ une belle ville de province; c'est-à-dire trop et trop peu ; ça n'a pas le cachet original des petites villes oubliées par la civilisation, et ça n'a pas non plusTanimation des vastes cités» populeuses et industrielles. C'est quelque chose de bâtard entre les deux; c'est indéfini et, par conséquent, désagréable. Je ne vous en dirais rien, si son église, jadis dédiée à saint Matthieu, n'était fort belle et réellement importante comme spécimen des différentes époques du gothique.
C'est une nef avec deux bas-côtés ; pas de transept. Le chœur, dont les hautes ogives rétrocies en lancette sont supportées par d'énormes piHers, est du commencement du quatorzième siècle; il est abandonné aujourd'hui, et, quoique fort bien entretenu, il ne sert plus au culte qui^ avec ses bancs de chêne protestants, ses chaires et ses becs de gaz, s'est réfugié dans la nef, dont l'ogive plus ouverte et le fleuronnement des piliers indiquent le quinzième siècle. Les dalles de marbre noir ne sont qu'écussons et armoiries couvrant des tombes; j'y aperçois celle d'une princesse 'Anne de Ligne de Barbançon. Quelques salles latérales, destinées actuellement aux assemblées d'administration inté-
rieure, sont soutenues au milieu par un pilier décagone d'où s'élancent, comme une gerbe de palmiers, toutes les nervures de la voûte; de longs et minces meneaux à biseau séparent les fenêtres, jadis vitrées d'écussons dont quelques-uns ont échappé aux mains françaises.
La tour du clocher est à cinq étages^ en retrait Fun sur l'autre, et s'appuie sur une base carrée percée d'une voûte élevée qui sert de passage. Les deux premiers étages, troués de hautes ogives bouchées par des abat-son, ornés de gargouilles aux angles, couronnés par des balustrades tréfilées et trilobées, indiquent le quinzième siècle, mais le quinzième siècle encore sobre et n'étant pas déjà tombé dans les folles exagérations du flamboyant. Le troisième étage est octogone; mais les tourelles parasites apparaissent aux angles, l'ogive s'aplatit, les meneaux se surchargent, les gargouilles se multiplient, la décadence apparaît ; les deux derniers étages ne sont d'aucun ordre, d'aucun genre; le seizième et peut-être le dix-septième siècle y ont travaillé; le goût hollandais y a ajouté ses petits obéhsques et l'a couronné d'une boule à jour surmontée d'une croix.
J'y suis monté, j'y ai vu fonctionner le carillon, qui a trente-six cloches et cinquante-deux marteaux. Figurez-vous un énorme rouleau d'orgue de Barbarie, mis en jeu par le mécanisme de l'horloge, et dont les pointes, heurtant les touches d'un clavier de fer, soulèvent et font retomber le marteau qui doit frapper les cloches.
Il y a bien encore Fhôtel de ville, qu'on montre avec orgueil çt qui^ porte sur sa frise la date de son érection, MDGGGX; mais c'est affreux; une chose carrée avec application de pilastres et portique corinthiens. En Hollande, un hôtel de ville antique ! Passe encore à Athènes, ce serait de tradition; mais ici, c'est aussi bête que la Bourse de Paris, l'église de la Madeleine et le reste, et ce n'est pas peu dire.
C'est aujourd'hui le mardi-gras; on ne s'en douterait guère ; chacun vaque à ses occupations le plus paisiblement du monde et sans paraître savoir que c'est jour de liesse et de réjouissance. Il y a marché sur la place de Breemarkt qui s'étend sous mes fenêtres, j'entends grogner les cochons et bramer les veaux, et quand je regarde, je vois la
coiffure des femmes qui reluit au soleil comme des casques de pompiers.
Cinq lieues me séparaient d'Assen. oii je voulais aller coucher; je les franchis dans une carriole comme celle qui, la veille, m'avait amené à Groningue, mais avec le désagrément fort sensible d'avoir pour voisin un paysan ivre qui braillait à tue-tête et à chaque cahot retombait sur moi. Malgré l'ennui de subir un pareil compagnon, ce qu'il chantait m'a vengé de bien des admirations toutes faites qui m'ont agacé souvent; il détonnait, et en hollandais! la Normandie de M. Bérat et le Pi tanti palpiti de M. Rossini ; à ces deux pontsneufs, il ajoutait en onomatopées inénarrables les polkas qu'il avait entendues et dansées aux musicos d'Amsterdam. Quand il eut épuisé son répertoire, il s'endormit; j'en fis autant et je ne fus réveillé qu'à Assen par des jeunes gens qui^ sortis d'un café, crièrent trois fois : Hip! hip! hip! hourra! et tirèrent un coup de pistolet; je crois que cette manifestation hollando-saxonne avait lieu en l'honneur du mardi-gras.
Assen. — Geltologie. — Légende. — Coche hollandais. — Le Canal.— Le Parfum des Nations.— Pays plat. — Souvenir de Palestine.— Meppel.
25 Février.
Un canal ombragé d'arbres , une grande rue bordée de maisons basses et neuves, c'est là tout Assen, où il n'y a rien à voir. Il fallait faire deux lieues pour aller visiter un monument druidique qu'on appelle ici Hunnebeden (le lit des Huns); mais ma curiosité celtique est tellement émoussée depuis mon voyage en Bretagne; j'ai touché de la main tant de dolmens, de menhirs, de peulvans, de gasgals, de barrows, de pierres branlantes et de lichavens; j'ai parcouru tant de cromlechs, d'alignements et de roches aux fées , que je demeurai insensible à la nouvelle séduction de cette archéologie monotone. Cependant , ce Hunnebeden offre cet intérêt singulier qu'il s'élève dans un pays absolument dépourvu de pierres, dans un pays où, faute
de cailloux pour le macadam, on dalle les routes avec des briques, où l'on importe à grands frais d'Allemagne le pavé des rues, le marbre gris des palais et la meulière des moulins. De quelle Islande, de quelles Ferroë, de quelle Scandinavie furent apportées les six pierres énormes qui composent ce dolmen? Sur quelle barque en bois de Norwége sont-elles venues? Quels efforts les ont poussées jusqu'à Assen? Quel langage parlait le druide qui les a consacrées au dieu Kirk ou au dieu Tarann? Voilà ce que je n'aurais jamais pu vous apprendre, cher ami, quand bien même j'aurais visité , examiné, mesuré et dessiné ce muet témoin d'une civilisation disparue. J'aurais bien pu, il est vrai, faire une petite digression archéologique, vous parler du concile d'Arles, en 452, et de celui de Tours, en 587, qui défendirent le culte des pierres druidiques; vous dire que les gas-gals sont partout dans l'univers ; que Pallas en a vu sur les bords de TOural , Spartmann chez les Gafres, Barow chez les Hottentots, Jefferson en Virginie; que Wormius décrit ceux du Danemarck, et que Rudbeck en a compté plus de douze mille aux environs d'Upsal. J'aurais pu ajouter quelques paroles sur l'îlot de Gavr'Innis,
à propos duquel on n'a encore dit que des niaise-ries; mais à quoi bon? Vous rappelez-vous la légende? La fdle du roi a quitté le château bâti sur le bord de la mer; à l'aide d'une longue corde tressée d'algues et de goémons, elle s'est laissée glisser du haut de la tourelle; elle s'est enfuie avec son amant. Le père^ furieux, a juré par la corne profonde, cerclée d'or et reluisante d'émeraudes, où il boit riiydromel, qu'il retrouverait sa fille; il la cherche à grand fracas de cavaliers , de fanfares et de hennissements; il fouille les forteresses, les villes, les hameaux, les masures, les cavernes et jusqu'aux huttes des bergers. Mais c'est en vain , il ne la rencontre jamais; car, chaque nuit, les génies dressent pour les jeunes amants le lit de roches^ où ils s'aiment et dorment en paix, lit qui devient.pour eux plus doux qu'une peau d'ours blanc, et dont la vertu les rend invisibles. Voilà certainement ce que l'on a raconté de plus sage et de plus probable sur l'archéologie celtique; aussi je m'y tiens et je vous engage à en faire autant.
D'après ce que je vous en ai dit, vous comprenez que la ville d'Assen fut bientôt vue : un coup d'œil m'avait suffi. Je voulai^. allor co ich'r à Meppel ;
EN HOLLANDE i03
mais j étais las des voitures hollandaises, cahotantes machines, peu suspendues et à peine traînées par deux rosses poussives, boites incommodes, point .rembourrées, garnies de paille, et oii les voyageurs ont la fâcheuse habitude de dormir sur l'épaule les uns des autres. Je pris donc un treschuit. Le treschuitest un coche, non pas le coche d'Auxerre, qui fit tant parler de lui autrefois, plein de futailles, de vaches, de soldats, de trop galants mariniers, de maris inquiets, et d'où sortaient indéfiniment des nourrices rebondies, mais un petit coche hollandais, peint à neuf, poncé, verni^ coquet, abritant deux chambres bien chauffées sous son habitacle, et tout à fait engageant.
Je m'y installai. L'heure du départ allait sonner; on agitait une cloche pour appeler les retardataires; le cheval qui devait nous haler arriva, monté par un enfant d'une douzaine d'années, blond, disparu dans une redingote trop large, bleui par le froid, abrité d'une casquette tombée sur ses yeux, un peu bancal, tout à fait bossu, juché sur un paillasson qui faisait office de selle, et soufflant à toute poitrine dans une trompette d'oii une nichée de canards s'envolaient en faisant des couacs abomina-
bles. Le cheval ne valait guère mieux que son cavalier, avec ses jambes qui se heurtaient aux genoux, ses naseaux flétris, ses sabots en pied de vache, son étroite poitrine, sa queue absente, sa lèvre trop longue, ses côtes trop visibles et son poil de caniche qui fumait à l'air froid du matin. Derrière lui, fixé à deux traits, pend un palonnier auquel on attache la corde de traîne ; la bête prit un petit trot balancé, le gamin écorcha une fanfare, et nous partîmes. *
Nulle façon de voyager n'est plus agréable que celle-là : on va lentement, il est vrai, mais les eaux du canal sont si paisibles, la traction est si douce, qu'on ne sent aucun mouvement et qu'on n'entend, pour tout bruit, que le sillage presque muet du bateau, à moins, toutefois, qu'un coup de barre mal donné ne jette le treschuit sur une grosse barque chargée de briques, ce qui nous arriva ; alors le poêle se démantibule, les colù roulent sur les passagers, les femmes s'effrayent, les hommes rient un peu, le patron jure comme un templier; on échange quelques injures à bonne distance avec les autres mariniers, et l'on repart, chacun s'accommodant de son mienx^ les uns pour dormir, les
autres pour causer en fumant, et moi pour regarder.
En Hollande, le canal s'entretient par le péage des ponts, comme la route par le péage des barrières. Les ponts sont fréquents, les écluses nombreuses; le petit conducteur sonne de la trompette ; d'une maison sort quelqu'un, presque toujours une femme; elle se pend aux chaînes du pont, les montants s'abaissent peu à peu, par secousse, le tablier se redresse, puis la lourde machine s'ouvre tout à fait et nous passons.
Aux écluses on s'arrête ; lentement et à grands efforts de leviers on soulève la vanne ; l'eau se gonfle, se crève en quelques bulles dont les cercles blanchâtres tournoient comme des anneaux d'argent, se brise en petites vagues heurtées les unes contre les autres, s'étend en longs ruisseaux rapides, bouillonne avec fracas, et, pénétrée par le soleil, brunie par les tourbières qu'elle traverse, elle ressemble aux tourbillonnements d'une cuve immense pleine de curaçao en ébullition; puis, tout se calme peu à peu, l'eau a gagné son niveau, les grandes portes roulent avec bruit sur leurs gonds humides, et la
barque entre dans le bassin en attendant que la
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seconde écluse s'ouvre à son tour. Alors, les voyageurs descendent, ils entrent au bouchon; on boit un verre de genièvre, on allume sa pipe et l'on repart aux appels du patron.
Tout le long du canal, qui est le Suilder Waarty il y a des maisons, petites et pauvres, presque des chaumières. Beaucoup de monde en vit, de ce canal ; à chaque écluse, à chaque pont, à chaque passerelle, il y a des cabarets ou des magasins de combustibles. C'est ici surtout le canton où l'on fabrique la tourbe; les bateaux que nous côtoyons en sont chargés jusqu'à demi-hauteur du mât. Âvezvous remarqué, vous qui avez beaucoup voyagé, qu'en dehors de son aspect particulier chaque pays a une odeur spéciale qui le fait reconnaître : l'Egypte sent la fleur des fèves, l'Italie sent la cire et l'encens, l'Angleterre sent la fumée de houille, la Grèce sent l'araki, la France sent le pain de munition ; la Hollande a aussi son parfum à elle et tout à fait distinct : elle sent la tourbe humide.
Le soleil, plus haut sur l'horizon, avait fondu peu à peu la gelée blanche qui argentait les plats-bords, le temps .s'était adouci; je suis monté sur l'habita-
cle et je me suis accroupi dans cette posture musulmane que j'affectionnais à l'époque où ma cange remontait le Nil toujours regretté. Ce n'est plus la terre légère et noire des environs de Haarlem ; ce ne sont plus les prairies verdoyantes qui bordent le grand canal du nord, entre Zaandam et Broeck, ce sont des terrains sablonneux que je vois, couverts de maigres bruyères brûlées par le froid, plantés de pins parmi lesquels s'élance la haute tige de quelques épicéas ; ce sont des marais où des vaches vont paisiblement avec de l'eau jusqu'aux genoux et de l'iierbe jusqu'au ventre.
Le paysage s'étend à perte de vue sans soulèvements, sans ondulations, uniforme et plat. A le considérer attentivement, on y découvre mille singularités d'aspect, mille variétés de lignes et de couleurs, et, malgré son apparente monotonie, on ne se lasse pas de le regarder. Et puis, vous l'âvoueraije, j'aime les paysages plats; les pays accidentés ne me sont pas agréables et les montagnes ne me plaisent plus ; non pas que je les trouve inutiles dans l'harmonie générale, non pas que je veuille faire du monde une grande machine sans relief et sans imprévu, non; mais, une fois en ma vie actuelle.
j'ai contemplé de telles montagnes^ que maintenant je ferme les yeux lorsque j'en rencontre.
Quand, debout sur les crêtes décharnées, pleines de serpents et de chacals, par où, suivant les méandres pierreux d'un sentier désolé, Ton se rend au monastère de Saint-Saha, on a vu, au delà de la mer Morte miroitant sous le ciel implacable comme un lac d'étain en fusion, les montagnes du pays de Hauran soulevées ainsi que des mamelles gonflées de lait, profiler sur l'horizon bleu leurs lignes largement découpées et d'une simplicité magnifique, pousser en avant leurs contre-forts rebondissants jusque sur les grèves stérilisées par les eaux maudites, rejeter en arrière leurs fronts couronnés de laves, montrer à nu leurs flancs blanchis par des rochers de sel, s'envelopper de tons si éclatants et si blonds qu'elles paraissent dans le lointain un écrin gigantesque où les aigues-marines, les saphirs, les rubis, les opales, les topazes brûlées, les améthystes se mêlent et se superposent sans se confondre, gardant chacun sa nuance particulière et s'harmonisant par transparence dans ce merveilleux concert de couleurs; quand, charmé, ravi, stupéfait, on est resté de longues heures immobile, re-
gardant ces teintes limpides changer insensiblement du bleu pâle au violet foncé, du lilas au pourpre, et prendre, sous le soleil couchant qui les pénètre, un éclat violent, profond et toujours si doux qu'il en est attendrissant; quand on a vu la montagne entière évanouie dans le crépuscule verdâtre, reparaître tout à coup sous la lune, ainsi qu'un cône d'argent brodé de perles fines, on a vu alors la nature dans sa plus grandiose manifestation de forme et de couleur, on conserve dans son souvenir cette apparition supérieure, on détourne les yeux des monts les plus renommés, et, quelles que soient les montagnes que le hasard des voyages fait surgir sur votre route, que ce soient les chaînes apennines blanches de neige et noires de sapins, que ce soient ces belles collines qui, portant Albano et Rocca-di- Papa, ferment de leurs croupes gracieuses la mélancolique verdure de la campagne romaine, que ce soient les Pyrénées bleuissantes et coiffées de glaciers roses, que ce soit le Parnasse où coulent des fontaines sacrées, que ce soit l'Olympe d'où les dieux sont partis^ jamais on ne peut chasser de sa pensée cette montagne forte, lumineuse et pénétrante; elle reste dans votre mémoire comme un
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des chefs-d'œuvre de la création, comme une de ces rares merveilles que Dieu a jetées sur la terre pour donner aux hommes un exemple inimitable, et, semblable à ce paysan de l'Attique qui, après avoir vu Vénus en songe, avait pris toutes les femmes en dédain, on a pitié de ces pauvres mamelons qui arrondissent leurs lignes, renforcent leurs teintes, se blanchissent de neige, s'empanachent de forêts et versent bruyamment leurs cascades, sans jamais parvenir à vous faire oublier cette immense pierre précieuse que, pendant tout un jour, on a contemplée du haut des collines qui descendent vers Jéricho.
Ah ! comme les souvenirs sont bavards et comme les transitions de la pensée sont pleines de trahison; me voici loin, bien loin de cette paisible Hollande, du canal où glisse notre bateau et des bruyères, qui peu à peu s'amoindrissent, se mêlent à quelques rares bouquets, et finissent par céder la place à des prés qui n'ont pas besoin d'engrais, car chaque année ils sont inondés naturellement, et qui me rappellent, malgré leur très-vaste étendue^ ces plaisantes prairies de Sotteville qu'on aperçoit en arrivant à Rouen par le chemin de fer; seulement,
au lieu de la haute tour de Saint-Ouen, de la ferronnerie inachevée qui sert ridiculement de flèche à la cathédrale, desbeauxponts et des larges quais J'aperçois une petite ville tapie derrière des arbres, entourée de moulins et sur laquelle le soleil projette ses dernières lueurs avant de se coucher : c'est Meppel.
La ville est franchement de province et n'affiche point d'exorbitantes allures de capitale €omme &roningue;. elle est simple, coupée de canaux sans quais ni parapets, oii des bateaux carguent leurs voiles rouges, et percée de trois ou quatre grandes rues patriarcalement solitaires. A la bonne heure, voici de nouveau les jolies maisons à pignons étagés, et en voilà une, assez étrange, en plâtre rugueux peint en noir avec application de fragments de vitres; c'est d'un aspect sombre, praliné, relevé par quelques points brillants de l'effet le plus singulier. Ici, plus de coiff'ures d'or, plus de ces beaux clinquants qui scintillent sur la tête des Frisonnes de Leuwarden, mais de grands bonnets gaufrés, tuyautés, godronnés, à coiff'e plissée, à barbes tombantes, qui cachent les cheveux, amaigrissent le visage et donnent aux femmes un aspect monacal déplaisant et prétentieux.
Soleil. — Landes. — Colonies pénitentiaires. — Ommerschans. — Questions difficiles. — Canards sauvages. — Zwolle. — Forteresse.— Architectures.
26 Février.
La route qui conduit de Meppel à Zwolle laisse loin à sa gauche, vers l'est, la colonie pénitentiaire d'Ommerschâns que je voulais visiter ; je ne pouvais donc penser à prendre la diligence; je fis prix avec un loueur de voitures, qui mit à ma disposition une carriole où je m'établis assez commodément. La journée devait être fort occupée; aussi, presque au lever du jour, nous partîmes par un petit froid sec et une atmosphère limpide comme du cristal de roche. Partout j'ai lu, et vous aussi sans doute : (( la brumeuse Hollande ; » jusqu'à présent je n'y ai vu que du soleil et fort peu de nuages ; le dieu des voyages a reconnu en moi son plus fervent adorateur, et, en signe de protection, il m'envoie un de ces temps inespérés et joyeux qui embellissent toute chose, qui brillent sur les prairies, découpent en
lignes pures la silhouette des villes et donnent aux horizons d'incalculables profondeurs; les Hollandais eux-mêmes n'en reviennent pas, si les arbres avaient des feuilles, je serais l'homme le plus heureux de la terre. -
La route est sablonneuse; nos deux chevaux y vont au pas, tirant à grand'peine la voiture, dont les roues enfoncent jusqu'au moyeu ; sur les talus quelques pins poussent leurs tiges résineuses hors des terrains blanchâtres; au delà, des bruyères, des bruyères et encore des bruyères : cela me rappelle cette lande de Lanvaux qui, dans le Morbihan, va d'Elven à Malestroit. Les défrichements commencent, mais ils sont rares et difficiles, car les canaux ne coulent pas ici par oii Ton apporte les engrais. La route est presque animée; c'est jour de marché à Meppel, et les paysans qui s'y rendent sur leurs longs et étroits chariots passent près de nous en nous donnant le bonjour dans un patois particulier à cette partie de la Hollande et qui offre quelque analogie avec l'anglais parlé en Cornouailles. Le costume est bien moins spécial que le langage, je vous jure : redingote, pantalon et casquette en drap gros bleu pour les hommes ; pour les femmes,
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robes de mérinos, bônact cl fichu blanc, tablier en soie gorge-de-pigeon et parapluie; aies voir, on les prendrait pour de minces propriétaires des environs de Paris, de Garpentras ou de Lyon, si l'on ne se savait sur la limite des provinces de Drenthe et d'Over-Yssel.
Pendant que notre voiture s'en allait cahin-caha, criant dans les sables et me secouant de ses cahots, je lisais la brochure du docteur Haring ^ sur les colonies que j'allais visiter et dont voici rapidement Thistorique.
Les années 1816 et 1817 furent calamiteuses; les récoltes de céréales manquèrent ; ce fut plus que de la disette, ce fut presque de la famine. Le pain atteignit un prix exorbitant; les petits cultivateurs ruinés, les paysans sans ouvrage, les artisans incapables de se nourrir se répandirent en Hollande^ racontant leurs misères et tendant la main ; la mendicité acquit de telles proportions, qu'elle devint une sorte de danger public et que de grands efforts
1 . Notice sur les colonies agricoles de la Société néerlandaise de bienfaisance, adressée à M. V. N., à Bonn, par W. C. Haring, pliil. doct. mag. Arnhem, G. J. Thience. 1849.
furent faits pour y remédier. Dans ce but, une société de charité, fondée sous les auspices du roi Guillaume P% présidée par le prince Frédéric des Pays-Bas, se constitua avec le titre de Société néerlandaise de bienfaisance. Vingt mille personnes s'inscrivirent pour une cotisation annuelle de trois florins et demi, et l'on put ainsi réunir une somme d'environ cent cinquante mille francs, à l'aide de laquelle on acheta dans la province de Drenthe, aux confins de l'Over-Yssel, treize cents acres de terre passable et deux mille six cents acres de landes stériles. Sur ces terrains, quatre colonies furent établies : deux, celles de Frederiksoord et Wilemsoord, réservées aux mendiants valides et aux familles pauvres qui obtiendraient l'autorisation d'y résider; les deux autres^ Veenhuizen et Ommerschans, destinées à servir de maisons pénitentiaires aux colons libres réfractaires, aux mendiants récidivistes, et enfin d'asile et d'école aux orphelins abandonnés. On avjait fondé aussi quelques colonies dans la province d'Anvers, mais depuis la révolution de Belgique elles ont cessé d'exister.
La pensée qui avait donné naissance à ces établissemenis mérite des éloges; la méthode d'entretien
des mendiants y est fort économique, car on a rigoureusement calculé, sur un laps de vingt-deux ans, de 1818 à 1840, qu'ils n'y reviennent pas annuellement à plus de soixante-dix florins par téte; mais la cotisation est réduite à deux florins et demi, et le nombre des souscriptions va s' affaiblissant chaque jour. De 20,000 qu'il était au début, en 1839 il n'est plus que de 10,666,; à la fin de décembre 1847, il tombe à 7,300; j'ignore ce qu'il est aujourd'hui, mais je le crois absolument insuffisant, car il est, dit-on, très-sérieusement question d'abandonner ces établissements de charité. Le but de la Société était :
1° D'entretenir, non pas dans l'aisance, mais du moins dans la possibilité de vivre, des familles libres auxquelles, en échange d'une somme de 1,700 florins une fois versée, on donnait quatre hectares et demi de terre, une maison, un cochon et des instruments aratoires ;
2° De former des ouvriers et des agriculteurs, en détenant pénitentiairement et en faisant travailler, soit à des métiers, soit à la terre, pendant trois ans au plus, les pauvres arrêtés en flagrant délit de mendicité;
3^ De donner un état et une instruction primaire aux orphelins qu'on garde jusqu'à leur dix-huitième année, et au besoin, mais sur leur demande, jusqu'à l'âge de vingt ans accomplis. On comptait, pour entretenir ces colonies de bienfaisance, sur des souscriptions charitables et sur la vente des produits fabriqués ou obtenus par les colons.
Malheureusement les résultats ne furent point aussi brillants que ceux que l'on espérait. On avait cru trop facilement, dans le principe, qu'on parviendrait à transformer des familles urbaines et artisanes en familles d'agriculteurs, et qu'avec la terre et les outils donnés, on en ferait de petits fermiers, vivant de leurs produits et pouvant en outre payer un bail à la Société. L'expérience a prouvé que ce projet n'était point aisément réalisable. En effet, en 1848, sur quatre cent vingt fermes organisées d'après ce système, vingt seulement étaient libres et louées à bail; les quatre cents autres étaient occupées, pour le compte de la Société, par des ouvriers soldés par elle.
On avait cru aussi que la plupart des mendiants,
dont on évaluait le nombre à huit mille environ,
étaient des gem valides, qui, hommes ou femmes,
â18 EN HOLLANDE
pourraient, se livrant sous une surveillance continuelle aux travauxde l'agriculture et des fabriques, arriver à se procurer ainsi leur entretien. L'expérience a encore démenti cette idée, car elle a prouvé que, sur neuf personnes expédiées aux colonies, quatre au moins était invalides, ipcapables de se livrer à un labeur régulier, et devaient être nourries, habillées et logées. Le gouvernement a eu beau payer une pension plus élevée pour ces mendiants inutiles, afin de soulager la Société écrasée par ses charges, les colonies n'en sont pas moins encombrées de pauvres diables qu'il faut entretenir et soigner sans dédommagement.
Quant à la situation pécuniaire de la Société, elle me paraît singulièrement compromise aujourd'hui. En effet, (( peu de temps après la fondation, en 1818, ditM. Haring, auquel j'ai emprunté les renseignements qui précèdent et que maintenant je copie, on a parfaitement compris qu'on ne pourrait continuer d'après le plan primitif, et que les colonies ne se soutiendraient jamais de leur propre fait et au moyen des secours pécuniaires résultant des contrats conclus avec le gouvernement et les particuliers. Mais, au lieu d'en convenir franchement, on a célé
de son mieux l'état des choses, on a tellement confondu les dépenses des différentes colonies, qu'il est à présent (1849) presque impossible de démontrer laquelle a le plus besoin de secours ; on s'est procuré clandestinement, et par suite d'ordonnances du feu roi des Pays-Bas, les fonds nécessaires, en y affectant les revenus des possessions néerlandaises aux Indes orientales, jusqu'à ce qu'enfin^ en 1841, on s'est vu forcé de demander du secours au pouvoir législatif. Après de grands différends et beaucoup de négociations, la Société s est reconnue débitrice de l'État pour la somme de 3,604,464 florins qu'elle avait reçue depuis 1831. Elle a donné hypothèque pour cette dette, et l'État est devenu propriétaire des colonies de l'Ommerschans et de Veenhuizen. Depuis ce temps, les affaires restent in statu quo^ parce que ni le gouvernement, ni les États-Généraux n'ont le coUrage de régler, par un grand coup, les affaires embrouillées de la Société. En attendant une réforme quelconque, la Société a reçu, en 1843, un subside de 74,635 florins; en 1846, de 80,000 ; en 1847, de 161,000; et en 1848, de 86,000, pour subvenir aux pertes énormes que les colonies ont souffertes par suite de la maladie des pommes de
terre, et de la mauvaise récolte de seigle en 1846. » A ces détails précis, j'ajouterai, d'après des renseignements particuliers dont je n'ai pu contrôler l'exactitude, que, depuis 1§49, la Société reçoit une subvention anuelle de 80,000 florins.
Les mendiants ne peuvent rester plus de trois ans dans les colonies (il est bien entendu que je ne parle point des coloiis libres^ qui demeurent à vie dans leurs fermes acquises au prix de 1,700 florins une fois payés), et c'est là, il faut le dire, un déplorable système. Trois ans ne suffisent pas pour changer des habitudes de paresse en habitudes de travail, ou pour donner à un homme accoutumé aux secours publics la volonté et l'énergie de chercher, de trouver, d'accomplir un travail et d'en vivre. Aussi, dès qu'un pauvre est congédié après les trois ans de maximum expirés, il se hâte de mendier de nouveau, afin de retourner aux colonies, où, du moins, il est abrité, nourri et couché.
J'aurais voulu visiter tous ces établissements^ mais ils sont trop éloignés les uns des autres, et le temps me manquait pour parcourir la distance qui les sépare; je dus donc me contenter de l'Ommerschans. Voici ce qu'en dit le docteur Haring :
(( L'Ommerschans, près d'Ommers en Over-Yssel, sert de dépôt de mendicité. Un bâtiment central y est entouré de dix-huit fermes à trente-deux hectares chacune, ce qui forme en tout sept cent quarante hectares de terre cultivée. Il s'y trouve une église réformée et une école qui sert en même temps d'église catholique, en attendant que le plan projeté de construire celle-ci soit effectué, et une
hôtellerie H y a quelques maisonnettes où l'on
place par mesure pénitentiaire, pour un temps proportionné aux délits, des colons libres qui y sont tenus sous une discipline sévère.
» Les orphelins et enfants abandonnés par leurs parents sont placés, pour la plupart, par les grandes villes de la Hollande, ou ce sont des enfants dont les parents se trouvent aux colonies parmi les mendiants... On paye (la commune ou la ville) au gouvernement, par an, pour chaque orphelin de deux à six ans, soixante-dix florins; de six à treize, soixante-trois florins ; de treize à dix- huit, trentecinq; pour un orphelin impropre à un travail quelconque, quatre-vingt-cinq ; et pour frais d'admission, par tête, quinze florins.
» Les mendiants sont : l'' des personnes condam-
nées par les tribunaux, pour délit de mendicité, à un emprisonnement de trois à six mois, puis à une détention dans un dépôt de mendicité, selon l'article 274 du Code pénal français, qui est encore en vigueur dans les Pays-Bas ; 2° un petit nombre de mendiants envoyés par des communes, pour leur propre compte, afin de s'en débarrasser; 3° les pauvres qui ont témoigné le désir d'être transportés aux colonies, parce qu'ils ne pouvaient trouver ailleurs le moyen de gagner leur vie. Les communes où ils ont leur domicile sont contraintes, plus ou moi as, de les y faire transporter et de les entretenir à leur demande. On conçoit que, par ce système, la charité légale est ici en pleine vigueur. Les pensions et les frais de transport rendent cette manière de soigner les pauvres tellement onéreuse pour les communes, qu'elles cherchent continuellement et par tous les moyens imaginables à se soustraire à cette charge. Une loi vicieuse qui assigne, comme domicile d'assistance, la commune où un pauvre a demeuré consécutivement pendant les trois dernières années, contribue beaucoup à aggraver les charges qui ruinent les finances de plusieurs communes. La commune, considérée comme domicile légal d'un men-
diant envoyé aux colonies, est obligée de payer au gouvernement quinze florins par tête pour frais d'admission, et ensuite, par an, pour un mendiant valide, trente-cinq florins ; pour un mendiant mivalide, soixante-douze et demi, et pour un invalide incapable de tout travail, quatre-vingt-cinq florins... Les frais de transport et d'âdmission sont avancés à rOmmerchans par l'administration de la Société, qui en est remboursée par le gouvernement, et celui-ci se les fait rembourser par les communes. Quant aux frais d'entretien, le gouvernement a contracté avec la Société un arrangement renouvelé en 1845 pour l'entretien de deux mille orphelins ou enfants abandonnés; mille neuf cent cinquante pauvres, sans famille, à placer dans les dépôts de mendicité; mille deux cent cinquante pauvres environ, ou deux cent cinquante familles à cinq tôles chacune; quatre mille mendiants, et environ six cent cinquante vétérans de l'armée ou cent soixante-dix-huit familles. Le gouvernement paye trois cent vingt-deux mille florins par an à la Société pour l'entretien de cinq mille huit cents à neuf mille deux cents de ces personnes. S'il y en a moins de cinq mille huit cents, le gouvernement soustrait trente-cinq florins par
tête. Pour indemnisation de ce qu'elle ne peut employer certains colons comme travailleurs, la Société reçoit encore du gouvernement, pour un orphelin de deux à six ans, trente-cinq florins par an; pour un autre de six à treize, trente florins ; pour un sujet impropre à un travail quelconque, cinquante florins; pour toute autre personne mi-valide, trente-sept florins et demi, et enfin, pour un aveugle ou un incurable qu'on ne pourrait employer à aucun ouvrage, cinquante florins.
» Tout travail effectué par les colons se fait, à peu d'exceptions près, à la tâche ou à la pièce. La Société fournit aux colons libres tout ce dont ils ont besoin, mais ils doivent le payer au moyen de gages ou salaires qu'ils gagnent en travaillant pour la Société. Les gages sont payés en monnaie de plomb qui n'a de cours que dans les colonies mêmes. Les mendiants ne reçoivent gratuitement que le vêtement, un hamac, un repas chaud et du pain sec. Toute autre chose dont ils peuvent avoir besoin se vend pour de la monnaie coloniale dans des boutiques établies dans les bâtiments centraux. Ils doivent gagner cette paye par leur travail et se procurer de la même manière un fonds qui leur
sert à s'acquitter lorsqu'ils quittent les colonies.
» Beaucoup de colons sont occupés à un grand nombre de métiers pour confectionner presque tout ce dont les colonies ont besoin en outils ou en objets destinés au ménage. Au commencement, on avait des maîtres charpentiers, des maîtres charrons, etc. ; mais à présent, presque tout se fait par les colons. On trouve aux colonies des ateliers de charpentiers, de charrons, de forgerons, de cloutiers, de maçons, de ferblantiers, de tonneliers, de vanniers, de sabotiers, de cordonniers, de tailleurs, de tisserands pour toute sorte de vêtements, de tricoteuses, de couturières; même un petit chantier. Tous les bâtiments dont on a besoin sont à présent construitspar les colons, etilsconfectionnentdepuis l'an passé (1848), tout seuls, dans les tourbières de la Société, toute la tourbe nécessaire aux ménages et à l'alimentation du combustible des machines à vapeur de la filature,
Tels sont les renseignements les plus curieux que
j'ai trouvés dans la brochure de M. Haring. Quel a
été le mouvement de ces colonies depuis 1848? Je
l'ignore ; mais j'ai tout lieu de croire qu'il n'a point
marché dans une progression satisfaisante ; car j'ai
entendu dire que le prince Frederick venait de donner sa démission de président de la Société de bienfaisance^ que les colonies étaient sur le poin d'être supprimées, et que chaque ville allait reprendre ses pauvres. Ce serait un réel malheur pour le pays; car, malgré certaines erreurs d'organisation au début, ces colonies ont rendu de très-importants services en abritant la population mendiante, en élevant avec quelque instruction de nombreux orphelins, et en faisant défricher plus de quatre mille hectares de terre inculte par des hommes dont on ne savait auparavant obtenir aucun travail.
J'arrivai à Ommerschans vers onze lieures et demie, et je trouvai à déjeuner dans une auberge qui ne me parut point mauvaise, parce qu'elle est trèspropre. Je franchis à pied, sur une belle route, les deux kilomètres qui me séparaient encore de la maison centrale. Le directeur, après avoir écrit mes nom et prénom, m'autorisa à visiter la colonie, et me donna un chef gardien pour guide.
Quelques hommes vêtus en paysans et armés d'un sabre briquet suspendu à un baudrier, servent de gardes et se tiennent dans une salle ouverte sur l'entrée principale, qui donne accès dans une im-
meiftse cour divisée au milieu et entourée sur chacune de ses quatre faces par un long bâtiment composé d'un rez-de-chaussée et d'un étage. D'un côté sont les femmes, et de l'autre les hommes ; la séparation des sexes, quoique maintenue avec sévérité, n'est donc point absolue ; les époux seuls peuvent se réunir pendant l'heure de récréation qui suit le dîner, dans une cour spéciale et attentivement surveillée.'
Il était midi : c'est l'heure du repas ; je suis entré dans le bâtiment des femmes; elles se tenaient assises en silence autour de tables longues sur lesquelles fumaient dans des assiettes d'étain des fèves cuites à l'eau qui répandaient un parfum désagréable. Une des détenues, debout et appuyée contre la muraille, lisait un chapitre des Évangiles. Bien peu de ces malheureuses étaient jeunes; pas une ne me parut jolie; sur leurs visages amaigris, la souffrance et la misère ont tracé des rides profondes. Elles inchnaient lentement la tête pour me saluer lorsque je passais près d'elles, et me regardaient avec plus d'hébétement que de curiosité. La propreté hollandaise a pénétré jusqu'ici, et, d'après ce que me disait mon guide, la discipline n'a rien à
faire pour l'imposer; elle est tellement dans les mœurs de cette nation, que ces misérables s'emploient d'elles-mêmes à fourbir les carreaux, à savonner les tables , à épousseter les plafonds et à nettoyer les vitres. Les réfectoires sont voisins les uns des autres, séparés seulement par une simple cloison et communiquant entre eux par une baie que nulle porte ne ferme. De même que les batteries d'un navire de guerre, ces gi^andes salles servent de réfectoire pendant le jour et de dortoir pendant la nuit; aux poutres saillantes du plafond pendent les hamacs chargés d'un matelas et de deux couvertures. Près des réfectoires fonctionnent les cuisines, garnies de larges fourneaux économiques servis par des détenus. Au bout du bâtiment des femmes, s'ouvrent deux salles destinées aux enfants ; là, point de hamacs, mais des lits si petits qu'ils peuvent bien passer pour des berceaux; des femmes s'empressent autour de quelques pauvres babies couchés et les barbouillent d'une .bouillie épaisse et grise où il est entré plus d'avoine que de froment. Des enfants plus grands sont dans une autre chambre; les assiettes dont ils se servent sont en grosse faïence et laissent lire sur leur fond
blanchâtre et fendillé une maxime morale tirée des livres saints.
Le bâtiment réservé aux hommes est semblable à celui que les femmes occupent. Quand j'y arrivai, le repas était terminé et les détenus se promenaient dans les cours. Beaucoup d'entre eux sont jeunes et tous m'ont paru porter avec insouciance, mais sans forfanterie, cette lugubre livrée de la misère. Quelques-uns sont vêtus de casaques et de pantalons jaunâtre zébrés de noir : ce sont ceux à qui l'air de la liberté a manqué, et qui, pour le respirer à tout prix, ont essayé de prendre cette belle clef d'or qu'on appelle la clef des champs. Les tentatives d'évasion sont assez fréquentes ; mais sur soixante prisonniers qui, en moyenne, essayent de s'échapper dans le cours d'une année, cinquante-cinq au moins sont repris, et alors, non pas pour les punir, mais pour les signaler à l'attention des gardiens, on leur inflige ce laid costume bariolé. J'ai pénétré dans la cantine où ces malheureux ont la permission d'acheter certaines denrées désignées : j'y voig du fromage, de la cassonade, du tabac et du pain ; mais quel pain, pain de seigle^ si mou, si chargé de son, si humide, qu'il ressemble à une brique de
tourbe mouillée. La monnaie spéciale à la colonie est sinistre : un jeton de cuivre représente un florin; un jeton d'étain, cinquante cents; un demijeton, vingt-cinq cents.
Je visite successivement la boulangerie, la forge, la clouterie, la charronnerie : tout assez confortable et bien outillé. Quand Theure du travail eut sonné, on agita une cloche; les détenus se rangent quatre par quatre, et, sous la conduite de chefs choisis parmi eux, ils se rendent aux ateliers; c'est alors que, les voyant marcher, je pus remarquer combien, parmi eux, il y a de bancals, de bossus, de béquillards et d'estropiés; je regardai curieusement défiler devant moi tous ces pauvres diables, cette Cour des. miracles de la Hollande, ces cagoux, ces marcandiers, ces rifodés, ces polissons, ces capons, ces malingreux, ces franc-mitoux, ces callots, ces hubains, ces orphelins, ces piètres, ces coquillards, ces sabouleux, ces courtauds de boutange, ces marpaux, ces millards, ces drilles et ces narquois des Provinces- Unies. Au reste, cette truanderie paraissait assez honnête, et il me semble que Pierre Gringoire n'aurait pas couru grand danger au milieu d'elle.
EN HOLLÂMDE 231
Je parcourus les ateliers où ils confectionnent les sacs destinés à contenir le café; la fabrication de ces sacs suffirait seule à prouver combien le commerce est encore arriéré. La matière première est leju(e^ sorte de jonc très-textile qui croit au Bengale; du Bengale on l'apporte en Angleterre, où la Hollande va le chercher pour le tisser chez elle et le reporter ensuite aux Indes orientales, dans ses possessions de Java, sous forme de sacs qu'on remplit de café et qui de nouveau reviendront en Europe. Pendant que les hommes s'occupent 4 ces sacs grossiers et aux dures professions de notre sexe, les femmes, à l'aide de métiers à navette, tissent ces mouchoirs à carreaux, façon de madras, qui sont bien la plus laide pièce de toilette que je connaisse. Tous les différents objets faits par les prisonniers sont vendus, et sur le produit on leur réserve seize pour cent, dont une partie est retenue pour les frais de leur entretien, et dont l'autre partie leur est remise en cette monnaie dont je vous ai parlé.
La maison contient deux mille trois cents détenus, et çl'après le peu d'observations que j'ai pu faire dans les quelques instants que j'ai passés près
d'eux, il me semble qu'ils sont traités très-paternel lement, sans violence, sans cette grossièreté brutale dont ailleurs nous avons vu tant d'exemples, et qu'ils jouissent d'une certaine liberté relative; enfin ils ont plutôt l'air d'être dans un hospice sévère^ ment dirigé que dans une maison de détention ; c'est, du reste, un des caractères du Hollandais de ne faire que ce qu'il faut faire, avec bonté, sans rigidité inutile, sans excès de zèle^ honnêtement et toujours avec une commisération naturelle et de bon aloi; en un mot, dans toutes ses actions, le Hollandais n'est jamais faiseur d'embarras, pardonnezmoi l'expression, et c'est là une qualité qui vous réjouit et vous repose quand on arrive de France.
Ommerschans est bâti sur l'emplacement d'une ancienne forteresse démantelée et dont les matériaux ont, je pense, été utilisés dans les constructions nouvelles; de celles d'autrefois on a conservé deux casemates qui maintenant servent de prisons. On n'y est pas bien malheureux, sans doute, car en passant près d'elles, j'entends des voix qui chantent et qui rient à gorge déployée. Les honneurs de l'infirmerie, petite, mais aérée et bien distribuée en quatre salles, me sont faits par le médecin, qui
parle purement français, comme, du reste, presque tous les Hollandais de quelque éducation. Je vous fais grâce des cas curieux que j'y ai observés et des furieuses attaques d'éclampsie dans lesquelles se débattait une jeune fille nouvellement accouchée. En me la montrant^ le docteur me disait : — On a beau les surveiller et les punir, ces gens-là sont incorrigibles, et tous les mois nous avons deux ou trois baptêmes!
J'ai visité l'église et l'école, qui se ressemblent tellement qu'on les confondrait volontiers; puis je pris congé de mon guide et je rejoignis l'hôtellerie.
Pendant qu'on mettait les chevaux à la voiture et que je fumais en me promenant de long en large, je me posais innocemment les questions suivantes :
Une société dont quelques membres ont trop, tandis que d'autres n'ont pas assez et souvent même n'ont rien , est-elle une société bien constituée?
Une société dans laquelle, sous peine de mourir de faim, un homme est contraint de mendier, estelle une société respectable ?
Une société qui enferme pénitentiairement
l'homme qui a mendié étant en état de légitime défense contre le besoin, est-elle une société juste?
Enfin, une société qui n'ose remédier à la misère que par des dépôts de mendicité, des colonies agricoles et autres mesures répressives, est-elle une société viable ?
Je me répétais cette définition de Chamfort : (( En résumé, la société n'est jamais composée que de deux grandes classes : ceux qui ont plus de dî nersque d'appétit, ceux qui ont plus d'appétit que de dîners. » Et je me disais : Ne pourrait-on pas trouver le moyen de rendre les dîners égaux aux appétits?
Mais j'avais fait plusieurs lieues déjà avant d'avoir pu me répondre, et j'étais arrivé dans une magnifique avenue de chênes, longue de deux lieues, qui rejoint la grande route de Zvs^olle. C'est ici le pays des canards sauvages, car les marécages abondent etles convient à rester pendant l'hiver. On les voit se lever en longues bandes qui passent à l'horizon, battant l'air de leurs ailes rapides et tachant le ciel de leurs lignes irrégulières et noires. Les paysans les chassent à outrance et les prennent dans des filets tendus à travers les arbres, où ils les atti-
rent à l'aide d'un appelant dressé à cet usage. Cette chasse, fermée à la fin du mois de mars, est une source de gros bénéfices pour les habitants de ces provinces qui sont beaucoup moins riches que les paysans de la Hollande occidentale ; dans ces premières, en effet, les cultivateurs ne fabriquent que du beurre, denrée peu exportable, qui se consomme sur place et ne rapporte qu'un gain modéré, tandis que, dans la seconde, on confectionne ce fameux fromage qui est une des causes les plus sérieuses de la richesse du pays. (( Ils transmutent le fromage en or, » a dit Michelet.
Vers quatre heures, j'arrivai à Zwolle, qui est une belle ville plaisamment ornée et qui a conservé les vieilles allures d'une capitale de province. On sent, à la voir, qu'elle eut son indépendance, sa force et son gouvernement propre. De ses fortifications d'autrefois, il ne reste qu'une porte dans le goût de celle que j'ai vue à Haarlem, mais beaucoup plus grande et plus intéressante. Elle se compose d'un très-haut massif carré, ouvert de longues baies ogivales et s'unissant, sur chaque angle, à une tourelle qui, prenant naissance à neuf pieds du sol environ, appuie sa base arrondie sur des modillons trilobés.
devient tout à coup heptagone et se termine par un clocheton pointu. Ces quatre tourelles sont reliées, sur les façades, par des galeries abritées d'un toit et dont les mâchicoulis sont actuellement aveuglés par des moellons noyés de mortier. Des figurines, que la distance m'empêche de bien distinguer, se dressent aux angles contre la muraille ; au-dessus de la porte s'arrondit une petite niche où, sans doute, se tenait dévotement jadis le saint protecteur de la cité. Toute cette construction, en briques et couverte d'un vaste toit d'ardoises sous lequel court une galerie historiée qu'on a peinte en blanc, est percée d'étroites fenêtres garnies de solides barreaux de fer. Par quel hasard cette forteresse, qui était évidemment une tête de pont, a-t-elle échappé aux démolisseurs qui démantelèrent la ville en 1672?
Malgré la tempête extraordinaire qui submergea et ravagea Zw^olle en 1825, on y retrouve encore ces maisons luxueuses que les Hollandais aimaient à se faire bâtir, àgrand luxe, pendant le seizième et le dix-septième siècle. Voici une maison qui sert aujourd'hui de magasin de modes et qui est un cu^ rieux spécimen de la Renaissance. Elle porte sa date, 1571 ; mais, malgré les soins extérieurs de propreté
qui la font reluire à l'œil comme une construction récente, on voit que l'âge l'accable, car elle penche et semble s'affaisser de vieillesse. Le fond est d'un gris lilas sur lequel l'ornementation se détache en blanc. Des piédestaux fleuris de rinceaux élégants à peine soulevés, soutiennent une frise dont les triglyphes séparent les caissons où des massacres de taureaux montrent leurs orbites vides, leurs mâchoires dénudées et leurs cornes festonnées de guirlandes. Dans le pignon qui sert de tympan, des chimères à mamelles saillantes et des dauphins au dos bossu recourbent leurs queues et s'enlacent dans les accouplements élranges auxquels cette époque excellait.
Le style ampoulé, guindé, forcé de Louis XIV se retrouve par-ci par-là, et je vois sur les bords du canal une maison lourdement chargée de chevaux marins, de Neptunes barbus armés de tridents, d'opulentes Thétys couronnées de glaïeuls, de Fleuves appuyés sur leur urne « murmurante, » qui certainement eût arraché un sourire d'admiration à celui que ses contemporains seuls ont surnommé le Grand Roi.
Les promenades qui entourent la ville sont, dit-
on, fort belles; mais je n'eus pas le temps d'aller les visiter; la nuit était arrivée pendant que je bayais aux maisons à travers les rues, et je suis vite rentré à l'auberge pour dîner, vous écrire et me coucher. Ah! j'allais oublier de vous dire que c'est à Zw^olle qu'est né Gerrit Terburg, un peintre intime qui me plaît beaucoup et à vous aussi, je crois.
L'Yssel. — Les Femmes. — Lois de Manon. — Hasselt. — Amsterdam.— Maison légendaire. — Boissons et Cuisine. — Théâtres.
27 Février.
Zwolleest assise sur l'une des branches de l'Yssel qui se jettent dans le Zuyderzée. Avant sept heures du matin, j'étais installé à bord du steamer qui doit me conduire à Amsterdam. Nous sommes partis; les bords du fleuve sont à certains endroits cloisonnés de claies, afin de neutraliser le remou des vagues chassées par la roue des bateaux à vapeur. Le ciel est 2;ébré de teintes couleur de safran coupé d'une ligne plus claire qui ressemble à une
bordure en vermeil dédoré. Une brunie pâle noie de ses tons uniformes les moulins, le haut clocher de Zwolie, les arbres, et donne au paysage un aspect si gris, si gris, qu'il en fait frissonner.
Sous la tension de leurs voiles gonflées par le vent, de lourds kofs hollandais remontent le courant; c'est une maison qui vogue, maison qu'on ne quitte jamais et où vivent le mari, la femme et les enfants. Les enfants jouent sur le pont, la femme tient la barre du gouvernail, le mari s'occupe aux choses de la manœuvre. Quand le vent manque, quand la voile alanguie retombe le long du mât, on saute à terre^ on s'attelle à une amarre et on tire la pesante machine avec bien des coups de reins et bien des efforts d'épaules. Souvent, depuis que je parcours la Hollande, j'ai vu des femmes courbées, haletantes, la poitrine écrasée par une sangle, traîner les bateaux chargés de tourbe, comme si elles étaient des bêtes de halage.
Admirez-vous, mon ami, de quelle ingénieuse façon et dans quelle limite l'homme admet l'égalité de la femme; c'est toujours en l'associant aux travaux les plus pénibles; voyez : elle haie les barques, elle bat en grange, elle moissonne, elle sème les pins
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dans les dunes; attelée côLe à côte avec son mari, elle traîne le pesant tonneau; les répugnantes et dures besognes lui sont attribuées ; et partout il en est ainsi ; mais, en revanche, la législation la tient toujours en tutelle; quand elle est coupable, des hommes seuls la jugent, et lorsqu'elle est veuve, on lui adjoint un tuteur pour élever ses enfants. En un mot, elle n'est égale que devant le travail et la pénalité. Est-ce juste? Ne croirait-on pas que nous sommes gouvernés par les doctrines de Manou,qui a dit:
c( Dieu a donné aux femmes l'amour de leur lit, de leur siège et de la parure, la concupiscence, la colère, les mauvais penchants, le désir de faire le mal et la perversité ^.
» Pendant son enfance, une femme doit dépendre de son père; pendant sa jeunesse, elle dépend de son mari; son mari étant mort, de ses fils; si elle n'a pas de fils, des proches parents de son mari, ou, à leur défaut, de ceux de son père; si elle n'a pas de parents, du souverain : une femme ne doit jamais se gouverner à sa guise 2. »