‹ En karriole à travers la Suède et la NorwègeChapitre 10 sur 24 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Un pèlerinage. — La légitimité en Norwége. — Chez les Tofté.

— Un paysan fils de roi. — Le dernier des aigles blancs. — Dans le Romsdal. — La vallée des cascades. — Ballade norwégienne. — Journaux anglais. — La partie aux Iles. — Le Harald Harfagher. — Molde. — Un nouveau Robinson.

— Un type disparu. — Sur les côtes. — Les Alpes submergées. — L'apparition. — Aalesund. — Un pirate retiré. —

— Les précurseurs de Colomb. — Arrivée à Bergen.

ADombaas, dans le Dovre-Fjeld, notre hôte était un homme fort intelligent. Il parlait couramment l'anglais, l'ayant appris à Trondjem, dans une sorte d'école supérieure réservée aux seuls fils de paysans. Ces jeunes gens, quand ils savent lire et écrire , vont à la ville passer quelques années, y acquièrent des connaissances pratiques destinées à étendre leur instruction sans les détourner de leur état primitif, puis reviennent vivre et mourir dans la ferme paternelle , préférant la condition de paysans instruits à celle de bourgeois ignorants.

Après souper, nous suivions des yeux dans la

grande salle du gaard les détails d'une opération culinaire : une jeune femme, agenouillée devant le foyer, puisait avec une écuelle dans un vase rempli d'une pâte bouillante, lançait en l'air le contenu de l'écuelle , le recevait fort adroitement sur une planchette , et nous offrait une pâtisserie fine, dorée, croustillante, parfaite en un mot • nous jouissions du double plaisir de voir faire des crêpes et d'en manger. Tout à coup notre hôte, entre deux bouffées, interrompit cette occupation prosaïque :

« Vous avez entendu parler, dit-il, de nos vieux rois de Norwége, plus anciens que la cathédrale de Trondjem. Ils régnaient sur le pays il y a bien des siècles. C'étaient de grands guerriers, de grands buveurs, de grands coureurs de mer. Voulez-vous voir leurs descendants?

— Mais nous les voyons, avons-nous répondu, croyant à une plaisanterie. Vous descendez tous de vos anciens princes.

— Détrompez -vous, reprit le paysan érudit. Mais ici, dans notre voisinage, vit une famille issue de sang royal. Elle tire son origine de Harald aux Beaux Cheveux, le premier qui gouverna toute la Norwége, réduisit les autres

princes du pays à ramer sur son navire de guerre et fit souche de rois. Cette famille a encore ses parchemins et son arbre généalogique. Nous appelons ces illustres voisins les Toftéj, du nom de la ferme qu'ils habitent depuis des siècles. Ils sont riches d'ailleurs, possèdent trois cents vaches, et mettraient plus d'une semaine à visiter leurs terres, plus d'un jour à recevoir les comptes de leurs fermiers. Chacun les connaît bien dans le pays, quoiqu'on ne les voie guère, car ils vivent et ne se marient qu'entre eux. Si nous leur disons qu'il est bon de renouveler le sang des familles , et que leur race ne tardera pas à s'éteindre, ils répondent qu'ils le savent, mais qu'il vaut mieux pour un père n'avoir pas de fils que d'avoir des fils moins nobles que lui. »

Ces paroles avaient piqué notre curiosité. Nous résolûmes un pèlerinage à la demeure de ces Mérovingiens de la Norwége, qui, du haut de leurs dix siècles de noblesse , peuvent jeter un regard de dédain sur les dynasties régnantes , et traiter en parvenus les princes de droit divin.

Le lendemain, à l'heure où Paris rêve et où Trondjem n'est pas éveillé, nous filions

avec notre hôte sur la route qui mène de Dombaas à la station de poste la plus rapprochée : ce relais est tenu par les Tofté. Voir jusqu'à Harald aux Beaux Cheveux remonter ses aïeux , et louer des chevaux de poste, quelle déchéance! Il est vrai que les Parisiens ont vu récemment le fils d'un empereur d'outre-mer tenir un débit de liqueurs dans une commune suburbaine.

En arrivant au relais, nous apercevons sur le seuil une grande fille dont la stature imposante se détache dans l'encadrement de la porte comme une apparition. Sa robe est vert foncé, son corsage rouge est découpé et ouvert sur la poitrine, son profil est accentué, ses cheveux sont noirs, ses yeux ont quelque chose de l'oiseau de proie, et l'on dirait plutôt une paysanne des Abruzzes , qui fait le coup de feu dans la montagne, qu'une fille de la blonde Norwége. Est-ce aussi une descendante authentique des rois-pirates? Vérification faite, ce n'est qu'une servante.

«Où sont tes maîtres?» demande notre guide.

« Là-haut » , répond-elle, en indiquant du doigt une ferme à demi cachée dans un pli de la montagne, plus près du ciel que de la route, et où mène un de ces chemins qui paraissent résexr

vés à l'usage exclusif des rennes, des chèvres et des touristes anglais. Décidément il faut aller chercher l'aigle dans son aire. Nous nous mettons en route ; notre hôte nous précède de ce pas lent et sûr particulier aux montagnards. Nous nous retournons de temps à autre pour admirer la vallée de Gulbrandsdal , noyée dans une brume transparente , et les cimes du Dovre, vivement éclairées , se profilant à l'horizon comme un décor d'opéra.

A moitié chemin de notre ascension , un vieillard et un jeune homme s'avancent à notre rencontre : c'est le chef de la famille Tofté et son fils unique. Ils nous ont vu d'en haut commencer notre ascension et ont voulu nous prévenir. Le père est un vieillard de haute stature, sec, un peu courbé , l'air à la fois timide et fier ; il porte le costume Pompadour de tous les paysans du Dovre-Fjeld, seulement il a remplacé les souliers à boucle par des sabots assez bien assortis avec le bonnet phrygien qui décore son chef. Le fils est un garçon d'une vingtaine d'années; mais la pâleur maladive, les formes grêles, l'allure gauche du jeune homme contrastent avec la verdeur du vieillard. Dans ce rejeton rabougri se révèle déjà la misère d'un sang appauvri et

jamais renouvelé : le dernier fils des robustes rois de Norwége est petit comme un Grand d'Espagne.

« Voici des étrangers , dit notre hôte au vieillard, qui ont entendu parler de toi et de l'illustration de ta race. Ils viennent te voir.

— Tacha (merci), dit le vieux Norwégien en nous tendant la main , soyez les bienvenus » ; et il nous mène à la ferme qui, à l'exemple de toutes ses pareilles, semble plutôt un hameau que l'habitation d'une seule famille. Arrivé devant le bâtiment central : « Voici , dit le père, notre demeure ; nous y avons reçu deux rois , Charles-Jean XIV et Oscar Ier. »

Nous passons sous une porte en bois sculpté, et aussitôt une bonne odeur d'étable nous saisit; au rez-de-chaussée de ce manoir rustique, une centaine de vaches, pressées devant leurs crèches , ruminent paisiblement sous les pieds plutôt que sous l'œil de leurs maîtres. Un escalier en spirale nous mène aux grands appartements, à l'étage noble, comme disent les Italiens. Une première pièce ressemble assez à la grande salle de tout gaard norwégien ; elle montre sur l'une de ses murailles un exemplaire de la constitution nationale, mais en face, à la place du portrait

absent du roi de Suède et de Norwége, apparaît sous verre un arbre généalogique. Près de ses racines, sont inscrits des noms de rois auxquels s'accolent des surnoms populaires : Harald aux Beaux Cheveux, Hardrath aux Pieds nus, Harold le Roux, Biorn aux yeux étincelants. Le sommet de l'arbre s'épanouit en rameaux touffus, et une dernière branche, s' élevant au-dessus des autres, porte les prénoms du vieillard qu> nous reçoit et ceux de son fils. A côté de ce dernier nous remarquons un rameau cassé brusquement dans son développement, avant de s'être lui-même reproduit. « C'est là sans doute, demandonsnous en anglais à notre interprète, un autre fils du chef de famille. Il est mort prématurément?

— Il n'est pas mort, nous répond-on, mais il n'appartient plus à la famille. Il a épousé une fille du pays qui n'était pas de sa race, et il a été chassé du gaard de ses ancêtres. »

Plus loin s'ouvre une sorte de sanctuaire, musée des souvenirs de famille. C'est une grande et belle salle, où des branches de sapin, jetées sur le sol, saturent l'air de leur pénétrant parfum. Les poutrelles saillantes du plafond se détachent en vermillon sur fond d'azur. Le long des murailles enluminées voltigent des arabesques

capricieuses. Des peintures sur bois s'enchâssent dans les panneaux ; elles représentent de vieux guerriers norwégiens serrés dans leur cotte de mailles , haut casqués , javeline au poing , framée à la ceinture , le front ceint d'un cercle de métal, emblème de la royauté dans ce siècle de fer ; derrière eux, la mer livide et une barque de pirate dressant sur les flots son col de dragon. Le fond de la pièce est occupé par une sorte d'estrade : là, sur de hauts dressoirs, s'entassent des pièces d'orfèvrerie antique , des hanaps ciselés, des cornes d'abondance, des vidercomes, des ceintures d'argent oxydé, des plats de cuivre à découper un bœuf. Au milieu, sur un socle, se dresse une couronne haute et pesante, surmontée d'arcades où se suspendent des boules d'argent mobiles et frissonnantes comme les grelots du bonnet de la Folie. Cette couronne, bien qu'appartenant à une famille de sang royal, ne doit évoquer aucun souvenir princier. Dans le Dovre-Fjeld, chaque famille aisée possède une couronne semblable et la pose sur le front de ses filles au jour de leur mariage. C'est une relique précieuse qui se transmet de génération en génération. Les paysannes de Norwége sont chargées de bijoux pour marcher à l'autel : elles

s'avancent parées comme des madones d'Espagne. Le diadème massif ceint leur front et soutient leur voile nuptial ; leur col est emprisonné entre les multiples rangées de colliers lourds comme des chaînes. Est-ce un ornement ou un symbole?

Cependant le royal paysan a pris la parole. Il raconte sans doute l'histoire de chacune de ces reliques avec l'orgueil de don Ruy Gomez de Silva forçant le roi d'Espagne à saluer le portrait de ses ancêtres. La voix du vieux Norwégien a pris un ton solennel, sa taille s'est redressée, son orgueil fait explosion, et nous comprenons le titre donné aux Norwégiens, de « Castillans du Nord ».

En 1818, Bernadolte traversait le Dovre- Fjeld pour se rendre à Trondjem, où il allait recevoir sur la tombe de saint Olaf la couronne de Norwége. Il passa une nuit sous le toit des Tofté avec sa suite et ses officiers. Le chef de la famille, père du vieillard qui nous reçoit aujourd'hui, avait fait préparer un festin pour cette cour en déplacement : dans la grande salle du gaard plusieurs tables étaient couvertes de la vieille orfèvrerie que les Tofté conservent depuis des siècles. A l'extrémité de la salle, sous un dais

de feuillage, se dressait une table d'honneur, dominant toutes les autres. Elle ne portait que deux couverts. L'un était réservé au roi Charles- Jean, au soldat couronné; Adlercreutz, premier ministre de Bernadotte, chargé d'honneurs et de grands cordons , veut prendre l'autre place auprès de son royal maître, mais l'amphitryon rustique l'arrête , et s'installant lui-même aux côtés du prince : « Pour s'asseoir à cette table, dit-il, il faut être de sang royal. »

Nous nous disposons à quitter la demeure hospitalière des Tofté, lorsqu'une femme aux traits vieillis, à l'air hautain, entre dans la salle. Elle porte une lourde aiguière remplie ftotlvik, sorte d'eau-de-vie de grain dont les paysans norwégiens usent et abusent ; elle nous en verse à chacun une tasse , nous présente en même temps quelques gâteaux secs et croquants avec des tiges d'angélique fraîche, et nous souhaite la bienvenue; c'est la sœur du chef de famille. Sous le toit des Tofté, elle est entourée d'une vénération superstitieuse ; les voisins la respectent et la redoutent. Elle est restée fille, voulant rester noble, et s'est ensevelie dans les souvenirs de sa race. C'est elle qui, pendant les soirs d'hiver, redit à la famille assemblée les vieilles sagas,

les récits épiques de la vieille Norwége. Lorsque l'un de ses neveux s'est mésallié, c'est celle qui l'a chassé de la ferme paternelle et qui a prononcé sur lui la terrible malédiction norwégienne : « Puisse aucune porte ne s'ouvrir devant » toi, puisses-tu ne pas trouver un verre d'eau » si tu as soif, pas un manteau si tu as froid; 5> puisses-tu regretter de n'avoir pas perdu la 5j vie, puisque tu as perdu l'honneur! »

Un jour un étranger, admis comme nous sous le toit des Tofté, cherchait à les rappeler à des sentiments plus modernes ; il les pressait de renoncer à leurs habitudes d'isolement , à leurs alliances entre parents. L'altière fille se leva, mena l'étranger sur la porte du gaard, lui indiqua du doigt la montagne, et montrant un aigle qui, immobile, les ailes éployées, planait sur l'une des aiguilles du Dovre : «Vois-tu cet aigle? 55 dit-elle. Tu sais qu'il en est beaucoup d'autres 55 qui vivent et se reproduisent dans nos monta- 55 gnes; ce sont des aigles bruns. Mais autrefois v le Dovre-Fjeld possédait une autre race d'aigles 55 plus forts que ceux-là, plus beaux et surtout 5) plus intrépides. Ils ne se contentaient pas 5) d'enlever nos chèvres et de faire la guerre aux )5 éperviers, ils la faisaient aux hommes, et quand

les chasseurs grimpaient le long des rochers, eux ne fuyaient pas : ils s'élançaient sur l'agresseur et lui mangeaient les yeux. C'était la race des aigles blancs. Mais leur nombre diminuait de jour en jour; on ne les apercevait que rarement planant sur les sommets. Enfin, on sut que le Dovre-Fjeld ne possédait plus qu'un seul nid d'aigles blancs. Un jour le mâle, qui était allé à la chasse, trouva au retour son aire dévastée et sa famille disparue; des paysans s'étaient élevés jusque-là, ils avaient tué la mère et enlevé les petits. L'aigle appela longtemps les siens, puis il se posa à l'endroit où avait été son nid, l'œil fixé sur la vallée où ses enfants avaient été emmenés. Alors les aigles bruns de la montagne vinrent voler autour de lui, et les femelles, se rengorgeant, lui laissaient entendre qu'elles auraient aimé à le consoler. Mais lui ne voyait et n'entendait rien : son regard était toujours fixé sur la vallée. Les

> autres aigles lui apportèrent de la nourriture, et il la laissa pourrir sur le rocher. Alors, les aigles bruns s'éloignèrent, et longtemps on

» aperçut d'en bas l'aigle blanc immobile et

désolé ; ses serres s'étaient comme enfoncées

» dans le roc. Un jour, des chasseurs, à la pour-

» suite du renne, trouvèrent son squelette au » même endroit, desséché et solitaire. Et nous » aussi, ajouta la sœur des Tofté, nous sommes » de la race des aigles blancs ! 5)

A Dombaas la route se bifurque; l'une de ses branches court droit au sud, s'engage dans la vallée de Gulbrandsdal , en suit pendant quatrevingts lieues les capricieux détours et aboutit à Lillehammer, petite ville située à l'extrémité septentrionale du lac Mjosen ; c'est la route directe de Trondjem à Christiania. L'autre branche s'infléchit vers l'ouest, suit le cours de la Rauma et conduit au fjord de Molde et aux rives de la mer du Nord par le val de Romsdal .

« Le Romsdal est aux autres vallées ce que le soleil est aux autres étoiles » , dit un proverbe norwégien ; cette fois la sagesse des nations ne s'est pas trouvée en défaut. La Norwége offre dans ce coin de son territoire un abrégé de ses merveilles et aussi de ses contrastes. Sur les bords de la Driva , sur les hauts plateaux du Dovre, au pied du Snœhattan, c'est l'impression lugubre qui domine ; la nature s'y enveloppe éternellement d'un voile de deuil. Dans le Romsdal, au contraire, elle a varié les sites et multiplié les contrastes, elle est à la fois riante

et sévère, ouvre un frais vallon au pied d'un massif granitique, et étale ses grâces coquettes à côté de ses plus austères grandeurs. Le fond de la vallée, peu élevé, abrité des vents , se pare dès le printemps d'un manteau de verdure; des haies fleuries bordent le sentier, des bosquets arrondissent au-dessus de nos têtes leur dôme de feuillage, mais nous laissent voir à travers les branches des lilas ou des arbousiers le sombre profil des montagnes et la tête décharnée des fjelds que les neiges entourent d'un étincelant collier. A l'un des détours de la route, une vallée plus resserrée s'ouvre tout à coup et nous donne accès dans le royaume féerique des cascades ; de chaque roche tombe une cascade ; sur nos têtes, sous nos pieds jaillissent des cascades, d'autres murmurent au-dessus de nous , arrosent le chemin de leur poussière humide , se déroulent en longs rubans sur les flancs de la montagne; on dirait une armée de reptiles attirés par la voix d'un charmeur; elles rampent, glissent, se croisent, et confondent en d'inextricables méandres leurs anneaux argentés.

Nous poursuivons notre route, et les cascades nous accompagnent : on compterait plutôt les étoiles de la voie lactée que le nombre des chutes

d'eau. Certains pics semblent coiffés d'un écheveau dont chaque brin est un filet d'écume.

De ces innombrables sœurs, aucune qui ressemble à sa sœur! Celle-ci lance d'un jet vers le sol sa gerbe élégante et frêle ; sa voisine , au contraire, divise, éparpille et réunit ses rameaux touffus ; d'autres décrivent dans les airs une courbe hardie; il en est qui, semblables à une apparition aérienne, s'évanouissent en fumée avant de toucher le sol, ou qui, suspendues entre ciel et terre, semblent un voile de gaze oublié par quelque déesse du Nord.

Comment s'étonner qu'à chaque cascade les anciens aient prêté une âme et un cœur, qu'ils en aient fait un génie mélancolique ou rieur? Chacune n'a-t-elle pas son caractère, ses mœurs et sa voix? L'une, pressée et comme effarée, roule avec bruit ; elle gronde et s'irrite de l'obstacle ; l'autre s'épanche avec nonchalance, glisse doucement sur une surface inclinée, s'attarde dans une vasque creusée par la nature, laisse un flocon sur chaque pierre , une perle sur chaque fleur . Celle-ci promène avec majesté sur des gradins taillés clans le roc sa nappe opulente ; celle-là , sauvage et pudique, se cache au fond d'une crevasse et ne se trahit que par son murmure : et

cette autre qui épanche ses larmes entre des roches éplorées n'est-elle pas la Niobé, la mère inconsolable ?

Les légendes du Nord sont souvent les mêmes que celles du Midi, empreintes d'une poésie plus grave et vues, pour ainsi dire, à travers une autre lumière. Les poètes du Nord, eux aussi, ont animé les cascades. Au milieu du torrent de la Rauma, qui boit toutes les eaux du Romsdal, se dresse une île qui n'est qu'un rocher. Des cataractes mugissent autour d'elle, des eaux écumantes la pressent de toutes parts et s'élancent jusqu'à son sommet en colonnes de vapeur : c'est là que la ballade norwégienne place le rendez-vous des Génies des eaux : « L'hiver a fui; » le printemps, venu sur l'aile des brises du sud, » a ranimé la nature : les neiges roulent en ava- » lanches du haut des fjelds, et dans les fleuves » les noirs glaçons se pressent et s'amoncellent, » comme désireux de gagner la mer et de » fuir.

» C'est la nuit ; mais la lune éclaire de sa » pâle lueur les flots de la Rauma et les mille m torrents de la montagne. Alors accourent de » toutes parts, dans l'île sacrée, les Génies de » l'onde y pendant de longs mois, ils sont restés

55 emprisonnés par les glaces dans de glauques » cavernes ; mais le printemps leur a rendu la 55 liberté, et ils s'unissent pour célébrer leur dé- » livrance et saluer le ciel!

55 En voyez-vous glisser sur les rapides, dans « des chars légers, qui ne craignent n la pointe 55 acérée des rochers ni l'impétuosilé des flots? 55 Les torrents bercent les chars des Génies, les 55 cascades les entraînent et les mènent où ils 55 veulent aller.

55 Ceux-ci sont apportés au sommet de l'île 5> par le nuage humide qui s'élève des cataractes ; 55 la vapeur les balance dans les airs et les dé- 55 pose doucement sur le rocher.

» Alors les Génies chantent les louanges 55 d'iEgir, le dieu puissant, père des vagues, 55 qui habite au delà des monts dans la mer du 55 Nord, et auquel les Génies envoient leur hu- 55 mide tribut.

» Et les rennes, les daims rouges, accourent 55 de leurs forêts en apercevant au loin des lueurs » divines briller au-dessus des eaux, et en re- 55 connaissant la voix des Génies délivrés : on 55 voit ces animaux perchés sur des blocs de 55 rochers, immobiles comme des statues ; on m voit leurs ramures couvertes de poils sortir len-

j> tement du feuillage, et les rennes tendre leur » cou nerveux pour mieux entendre.

» Mais voici que l'aube blanchit ; un rayon du « matin passe dans la vallée comme un éclair. » Tout a disparu , on n'entend plus dans le » Romsdal que le bruissement des cascades et le » faible cri du courlis . »

Le Romsdal se termine par deux montagnes qui dominent toute la chaîne et semblent défendre l'entrée de la vallée : l'une, le Troltinderne, aux formes tourmentées, hérissé de rocs menaçants, blessé par de profondes entailles, porte à son sommet une couronne d'aiguilles qui semblent les flèches multiples d'une église gothique. L'autre est un pic aigu, ses flancs sont nus, et sa tête se perd dans les nuages ; il porte le nom significatif de Romsdalhorn, « la corne du Romsdal » . Longtemps son sommet a été considéré comme inaccessible ; un jour deux montagnards tentèrent l'ascension : après des prodiges de courage, ils atteignirent la pointe du Romsdalhorn ; là, ils mesurèrent de l'œil la profondeur de l'abîme qui les cernait de toutes parts, l'effroi les saisit, et on les vit rester deux jours au sommet, sans oser descendre, emprisonnés dans leur propre conquête.

La gorge du Romsdal s'ouvre dans un vallon que l'on dirait transporté en Norwége d'un coin des Apennins, avec ses jardins en terrasse, ses allées ombreuses et ses senteurs printanières : l'herbe y est haute d'un pied, drue comme une fourrure du Nord ; les fermes y ont des airs de villas , elles émergent de corbeilles de fleurs ; l'aubépine neige dans l'air, les cascades sont remplacées par des torrents de verdure qui roulent pendant l'été dans les sillons creusés pendant l'hiver par les avalanches. Derrière nous, la masse du Romsdalhorn rappelle les mornes des tropiques, dont la tête se perd dans les nuages , et dont le pied se cache sous une végétation resplendissante.

Les citoyens de la Grande-Bretagne, dans leur irruption en masse sur le sol norwégien, ne pouvaient manquer de prendre possession de ce vallon privilégié. « Lorsqu'il s'agit de fonder une colonie, a-t-on dit, les Espagnols commencent par construire une église, les Yankees une usine , les Anglais un hôtel ! » Le Romsdal a donc son auberge, où tout est britannique, même les prix ; et pourtant, hôtel Aak, que ton nom barbare soit béni, car ton propriétaire reçoit des journaux anglais qui parlent de la France.

Tristes nouvelles, hélas! les cataractes du ciel se sont ouvertes sur notre pays j la Garonne , le Rhône , sortis de leur lit , ont frappé plusieurs provinces d'un irrémédiable désastre. Enlisant ces douloureux détails dans un jardin inondé de roses, au milieu d'une nature aimable, sous un ciel sans nuages, nous songions que pour nous, exilés volontaires, depuis deux mois le soleil avait presque constamment brillé , l'air était resté calme , le ciel pur , et nous nous prenions à envier pour notre patrie la tranquille sérénité de ces étés du Nord , qui succèdent à des hivers de huit mois sur cette terre des contrastes.

A quelques pas de là, nous retrouvions un autre fjord, dont un bras égaré au milieu des montagnes s'est glissé jusqu'à l'entrée du Romsdal et semblait s'avancer au-devant de nous. Nous étions sur le bord d'une crique arrondie qui paraissait entièrement fermée et qu'on eût prise pour le plus paisible des lacs. Cependant dans ses eaux flottaient quelques algues marines, longues lanières vertes que la mer du Nord ballottait sans doute peu de jours auparavant. L'onde était immobile ; de hautes falaises encadraient ce coin du fjord et se détachaient en vigueur avec une netteté sculpturale sur l'azur

du ciel . Une presqu'île s'avançait jusqu'au milieu de la crique , mirant dans les eaux les maisons bleues ou rouges dont elle était couverte. Elle portait un village , accident rare en Norwége.

Vœblungness n'est habité que par des pêcheurs. Heureux pêcheurs, et à coup sûr les plus favorisés entre tous les membres de leur corporation : ils ne vont pas chercher le poisson , c'est le poisson qui court les trouver chez eux et qui s'offre à leurs hameçons, sans qu'ils aient à se déranger, à quitter même leurs coquettes demeures. Nous les voyons, assis sur le rebord de leur fenêtre, les jambes pendantes, cueillir de leurs lignes des saumons venus tout exprès des côtes de l'Ecosse , des passes des Orcades ou des environs du cap Nord.

Dans l'étroit bassin qui sert de port à Vœblungness, se tenait à l'ancre un de ces navires audacieux qui vont pêcher le hareng et la morue sur les récifs des îles Lofoden . Un des mâts est brisé à moitié de sa hauteur ; les voiles déchirées pendent le long des antennes. Le navire a sans doute lutté longtemps contre la tempête j puis, brisé, ballotté, à demi désemparé, poursuivi par la rafale de refuge en refuge , il a gagné le coin le plus reculé du fjord. La forme du bà-

timent est vraiment norwégienne , elle révèle le descendant des vaisseaux pirates, des dragons de mer. La proue s'élève au-dessus de l'eau, ondulée comme un col de serpent ; à l'arrière se dresse une sorte de tour qui sert d'abri aux matelots pendant la tempête, mais qui porte encore le nom de chambre du « champion ». Autrefois, c'élait une sorte de blockhaus où les défenseurs du navire recevaient l'ennemi quand il tentait l'abordage; aujourd'hui le navire, ne fait plus la guerre qu'aux morues et aux harengs qui, au printemps de chaque année, s'aventurent par myriades dans les passes des Lofoden.

Nous montons à bord , conduits par le landsman ou maire de Vœblungness, qui est en même temps notre hôtelier. Ce dernier est un blond Norwégien, à l'allure timide et indolente. Le patron de la barque, au contraire, offre en sa personne un échantillon frappant des habitants du Norrland , province septentrionale de la Norwége : c'est un homme trapu, haut en couleur, à l'œil vif et au langage saccadé. Il porte des bottes de peau de vache, une jaquette fourrée, un tablier en cuir et de gros gants de laine ; il a l'air d'un ours qui revient de la chasse, satisfait de son butin. Sa femme vit avec lui dans son humide de-

meure j si elle ne portait pas une jupe de frise verte, bordée de rouge, par-dessus ses bottes et ses pantalons de cuir , il serait difficile d'assigner à chacun des époux son sexe respectif. Deux ou trois matelots accoutrés de même complètent l'équipage. Le patron a longtemps navigué dans la mer du Nord et dans l'Océan, il a vu l'Angleterre et les Etats-Unis, dont il parle assez correctement la langue; mais il a été saisi, parait-il, de la nostalgie des fjords ; il a voulu reprendre la vie aventureuse et accidentée du pêcheur norwégien : « Chaque année, au printemps, nous disait-il , je songeais que mes compatriotes faisaient alors la partie aux îles, et que je n'en étais pas.

» Dans notre pays, ajouta-t-il, on va à la pêche comme on irait à la guerre; d'ailleurs plus d'un n'en revient pas. Au mois de mars, on apprend que les morues sont entrées par bandes immenses dans le West-Fjord, auprès des Lofoden ; l'ennemi est là, nous partons. Depuis le cap Nord jusqu'à Bergen, la côte s'anime ; yachts de toute forme et de toute dimension, lougres, bricks, schooners, goélettes, tous mettent à la voile; arrivés aux îles, on se partage le terrain; quatre ou cinq cents bateaux jettent leurs filets à

la fois et les retirent chargés de prisonniers frétillants , se débattant et reluisant au soleil. Le reste de la troupe débarque dans une anse bien abritée pour recevoir les poissons et les faire sécher sur des perches.

— C'est un horrible spectacle, reprend le pacifique landsman ; j'y ai été mené dans ma jeunesse et n'y suis plus retourné. Figurez-vous autour d'une baie quatre ou cinq cents hommes, les mains et la bouche ensanglantées, l'œil en feu , le couteau à la main , attendant les barques qui viennent leur apporter leur proie. Dès qu'un filet verse sur les rochers sa cargaison vivante, les bourreaux s'élancent; chacun choisit sa victime, la frappe, la dépèce, d'un coup de couteau lui tranche la tête qu'il envoie rouler dans un tonneau d'huile, arrache les entrailles et mord à pleines dents dans le foie chaud de l'animal , comme dans un fruit mûr.

— Eh quoi ! dit en souriant le patron, n'est-ce pas la guerre? Nous avons pour nous notre adresse et notre audace, mais les poissons ont pour eux la tempête, le maëlstrom qui attire les navires et les engloutit, les courants glacés qui soufflentdans l'océan du nord ; nous risquons notre peau j mais quelle joie aussi que le triomphe !

Tenez, messieurs, dit-il en s'adressant à nous, nous allons à Bergen , puis de là nous retournons aux Lofoden ; venez avec nous , et vous verrez un pays qui vous étonnera et qu'on ne peut oublier quand on y est né. »

Nous déclinâmes l'offre de ce pêcheur passionné; un grand steamer venait d'entrer dans la baie. Moins norwégien peut-être que la barque que nous visitions, mais plus confortable et plus rapide, il allait nous conduire en vingt-quatre heures à Bergen.

De Vœblungness, la traversée débute comme une promenade. Le Harald-Harfager (c'est le nom de notre bâtiment) s'égare dans les capricieux détours du fjord ; il passe devant Molde, petite ville dont les maisons s'étagent en espalier sur des rampes verdoyantes en face de l'un des plus beaux panoramas que présente la Norwége : au premier plan, des îles basses, couvertes de végétation, puis un rideau de collines, et tout au loin, fermant l'horizon, les pics qui entourent la vallée du Romsdal, aussi nombreux et aussi pressés que les mâts des vaisseaux dans un dock de Liverpool.

La plupart des îles qui encombrent le fjord sont désertes; elles n'ont pour habitants que des

lièvres blancs ou des daims rouges. A la pointe de Tune d'elles, nous voyons avec surprise le pavillon britannique flotter sur une construction assez élégante, sur une sorte de cottage en bois, rappelant de loin les coquettes villas de l'île de Wight. Le gouvernement de la reine Victoria s'est-il fait concéder en toute propriété ce coin de la Norwége, et faut-il joindre cette île à la liste des possessions anglaises, après Gibraltar et Héligoland? Notre navire fait escale; nous visitons la colonie. Elle se compose d'une seule maison, et cette maison vient en droile ligne de Londres, avec son toit, ses persiennes vertes, sa tourelle mignonne et son bow window. Chaque année elle s'élève durant la belle saison au fond de quelque fjord Scandinave, puis à l'automne elle se démonte planche par planche et va passer l'hiver sous quelque hangar de la Cité. Le propriétaire nous fait entrer dans une salle tapissée d'emblèmes de pêche et de chasse, de panoplies et de lignes de fond. Il nous promène au milieu d'un potager qu'il a lui-même ensemencé avec des graines venues d'Angleterre ; il nous offre le dernier numéro de la Pall Mail Gazette et du Punch. Nous avons affaire à un sportsman pur sang, passionné pour la pêche et pour la chasse.

Mais il ne peut renoncer à ses goûts, à ses habitudes, à ses manies exclusivement britanniques, et, quand il voyage, il emporte sa patrie avec lui. Il s'est fait construire, sur le modèle de la villa qu'il possède aux environs de Londres, un chalet articulé dont les pièces se rajustent avec facilité. Au printemps, notre original s'installe à bord de son yacht, embarque sa maison sur son navire, joint à ses bagages une collection de graines, une cave complète, des provisions de thé, et cingle vers l'Est. Arrivé en Norwége, il prend possession d'une île déserte dans un fjord poissonneux , édifie son cottage et plante ses salades ; le jour, il chasse le daim et pêche le saumon; le soir, il mange le poisson qu'il a pris, le gibier qu'il a tué, les légumes qu'il a semés. Les rares paquebots qui passent devant ses fenêtres lui apportent des nouvelles du monde et donnent au monde de ses nouvelles. Dès les premiers froids, il plie bagage, remet à la voile, va passer quelques mois à Londres, et recommence l'année suivante sa vie en partie double, gentleman pendant l'hiver, Robinson pendant l'été.

Après Molde, la végétation qui teignait le flanc des montagnes disparaît peu à peu; des saillies -grises, dévastées, s'élèvent de toutes parts et

parfois laissent à peine entre les escarpements des falaises un étroit passage au navire. Cependant, d'âpres senteurs révèlent l'approche de l'Océan, la cime des vagues blanchit d'écume, des nuées de mouettes et d'eiders tourbillonnent autour des mâts, le navire se cabre sur les flots, dirait un poëte. — La brise fraîchit, dit un marin.

Nous sommes sur la mer du Nord et nous ne la voyons pas; des centaines d'îles et d'îlots, des chaînes de récifs monstrueux, des écueils aussi élevés que le Romsdal, des promontoires qui ont deux mille pieds de haut, se dressent de toute part et déchirent le ciel de leur silhouette aiguë ; du milieu des flots jaillissent des gerbes de pics ; point de terre végétale à leur base, point de piédestal à ces pyramides de granit ! Elles s'élancent d'un trait au-dessus de la mer comme des poussées volcaniques projetées par quelque convulsion sous -marine : c'est une rangée de pieux cyclopéens que la nature a plantés dans l'Océan pour cacher et défendre les côtes de la Norwége. Figurez-vous les Alpes submergées; la mer a comblé les vallées, noyé les forêts, s'est élevée le long des rampes ; seuls, les hauts sommets élèvent encore au-dessus de

T Océan leurs têtes neigeuses et leurs arêtes dentelées ; ils luttent contre le flot, et le flot les bat, blanchit leur pied de son écume, le ronge, le mine, le pénètre et s'y creuse des cavernes hautes comme les voûtes d'une cathédrale.

Le Harald-Harfager navigue depuis un mois au milieu de cet archipel de montagnes : il vient en droite ligne du cap Nord. Ce vigoureux steamer est parti de Christiana il y a trente-cinq jours, a remonté dans la direction du nord la côte de Norwége, visité successivement Bergen et Trondjem, franchi le cercle polaire, salué de loin les îles Lofoden, relâché à Hammerfest, la ville la plus septentrionale du monde, et doublé le cap Nord. Arrivé à Vadso, sur les confins de la Norwége et de la Laponie russe, il a rebroussé chemin et regagne Christiania en passant par les mêmes points. Ce navire audacieux, qui a peutêtre heurté dans sa route quelque îlot de glace détaché d'une banquise, est plein comme un train de plaisir. Des passagers de toute nationalité, de toute condition, s'y pressent, se bousculent dans les escaliers , se partagent les cabines, s'arrachent les canapés. Sur le pont, des couples allemands en voyage de noce se disputent, des familles anglaises au grand com-

plet promènent leurs gros bataillons, des étudiants de l'Université de Christiania prennent des notes, et une nuée de stewards ahuris court à travers cette foule cosmopolite. Dans le salon d'en bas, décoré avec un luxe de mauvais goût, les Américains prennent du thé; les Allemands, du café au lait, et un Français pérore. « Quand un de nos compatriotes s'assied à une table d'hôte, a-t-on dit, il ne tarde pas à la présider. » Nous retrouvons à bord du Harald-Harfager, par 63 degrés de latitude nord, un type que nos contrées ne connaissent plus et rangent parmi )es espèces disparues , le commis voyageur français. Mais dans le passager du Harald, rien ne rappelait l'illustre Gaudissard, de classique mémoire. Notre compatriote était un personnage morose, amer, misanthrope; il récitait des tirades philosophiques, et émettait des aphorismes tranchants. Il plaçait des vins de Bourgogne , et tonnait contre les tendances matérialistes du siècle. « Le développement des appétits , s'écria-t-il bientôt en s'échauffant, la passion de jouir, tel est le mal qui ronge notre génération ; nos sociétés meurent faute d'esthétique, je n'aurai pas de peine à vous le démontrer. Mais avant, reprend-il avec un sourire qui s'efforce d'être

aimable, permettez-moi de vous faire goûter et de vous recommander un chambertin de 1869. C'est un vin parfait, chaud et velouté; du fonds et du bouquet. Le chambertin de 69 est le meilleur des chambertins. »

Pour échapper à ce cours d'esthétique et de viticulture mélangées, nous remontons sur le pont d'où la brise de nuit a chassé les passagers. Dans les vallées de la Norwége, pendant les mois de juillet et d'août, la température est presque toujours douce et le ciel lumineux. Sur les côtes, les jours ne sont ni plus clairs ni plus sombres que les nuits, une lueur blafarde tombe éternef lement d'un ciel gris. Il est minuit; sur le pont., quelques matelots dorment pêle-mêle, roulés dans leurs manteaux de poil de chèvre. L'humidité de la nuit a mouillé les cordages, trempé les voiles, et transsude par toutes les fentes du pont. Trois jeunes femmes, vêtues comme les paysannes du Norrland, venues sans doute d'Hammerfest ou de Vadsb pour chercher du travail à Christiania, sont assises mélancoliquement sur les planches humides. Chacune d'elles tient entre ses bras un petit enfant qu'elle cherche à protéger du froid en le serrant contre sa poitrine et en l'enveloppant dans un pli de sa robe. La pâle lueur de

l'aube verdit leur visage et accentue plus profondément des rides précoces ; leurs yeux sont fixes, leur regard vague a une expression d'indéfinissable tristesse. Elles ne contemplent pas le spectacle sans cesse renouvelé que nous offre la côte, mais revoient sans doute quelque pauvre cabane du Norrland, appuyée à un rocher, au bord d'un fjord.

Le Harald continue sa route, parcourt des détroits, double des caps et reconnaît d'heure en heure l'embouchure d'un fjord que nous voyons s'enfoncer en serpentant dans les terres. De temps à autre, par une échappée de vue, l'Océan apparaît à notre droite, fermant l'horizon de sa ligne dure et nette. Des silhouettes de navires se balancent au loin sur les flots. Alors la mer se soulève autour de nous, des flocons d'écume couronnent la crête des vagues , les poulies grincent, les ais du navire craquent, et le Harald- Harfager présente son flanc à la lame qui vient s'y briser, inondant le pont d'une poussière humide. Mais bien lot un rempart de rochers se dresse de nouveau entre nous et la mer , il nous protège contre la houle, et le Harald poursuit sa marche paisible dans le dédale des îles.

Au milieu des sommets qui émergent de toutes

parts, trois dominent l'horizon; leur hauteur est démesurée, leur forme étrange ; ils servent de guide aux navigateurs. Le premier, YAlden, rappelle la forme d'un lion couché. Des mouettes tourbillonnent autour du monstre sans troubler son éternel sommeil, becquètent impudemment ses yeux et s'ébattent par myriades sur sa croupe polie. Près de là, s'élève la montagne de Batalden, bloc immense fendu par le milieu; on dirait qu'une hache monstrueuse a pratiqué cette brèche de seize cents pieds. Le pic Hornelen, au contraire, est une mince fusée de granit de deux mille pieds de haut ; il se dresse à l'embouchure du Nord-Fjord comme un phare gigantesque jeté par la nature à l'entrée de celte mer intérieure.

Malheur au navire qui se hasarderait dans ces parages sans être guidé par un pilote norwégien. Seuls, les habitants de la côte connaissent les mystères et les périls de ces parages, ils ont reconnu chaque écueil, lui ont donné un nom, et le devinent quand ils ne le voient plus. Les hommes de ces côtes ne sont pas les fils de la terre ; la mer est leur élément. Nés dans ces cabanes qui semblent clouées çà et là sur le flanc de la montagne, le premier spectacle qui frappa

leurs yeux fut celui de la tempête, le premier son qu'ils ont entendu fut le mugissement de la mer. S'ils veulent labourer les quelques poignées de sable que la nature leur a accordées , leur charrue heurte le roc ; s'ils ont semé, l'ouragan fauche la moisson et les laisse affamés sur le rocher nu. Alors ils se retournent vers la mer et lui demandent ce que la terre leur a refusé ; ils sont à elle corps et àme et se confient à ses flots ; insouciants de ses colères, familiarisés avec ses tempêtes, ils la parcourent, la sillonnent, la dominent et lui arrachent leur subsistance et parfois leur richesse. Suivant les époques, ils sont pirates, explorateurs ou pêcheurs ; avant-hier, ils pillaient les contrées du sud; hier, deux siècles avant Colomb, ils découvraient l'Amérique. Aujourd'hui, ils harponnent les baleines sur les côtes du Groenland et pèchent la morue à quelques milles du Maëlstrom, toujours les premiers marins du monde. « Pour dominer les mers, disait un amiral de la Grande-Bretagne, je voudrais une flotte de vaisseaux anglais, montés par des matelots norwégiens. »

A la vue de cette nature étrange et tourmentée, les souvenirs du passé viennent m'assaillir, et il me semble apercevoir au détour d'un promontoire

un de ces vaisseaux d'aspect bizarre qui portaient des côtes de la Norwége à l'embouchure de nos fleuves les Northmen, les hommes du Nord. C'est un navire allongé, étroit ; il rampe sur les flots, la proue figure la tête d'un dragon, le dos du monstre porte le pont, ses flancs forment la carène et sa queue se recourbe à l'arrière, dressée et menaçante. A bord se pressent des guerriers roux, vêtus d'une cotte de mailles, semblable à une carapace écaillée. Leurs boucliers sont suspendus aux vergues ; sur les avirons sont gravés des caractères mystérieux, les runes delà victoire, qui jettent l'épouvante dans les rangs de l'ennemi; les runes des flots, qui apaisent les Génies malfaisants de la mer. Au màt flotte une flamme de soie blanche, sur laquelle se détache, le bec ouvert, les ailes déployées, le noir corbeau d'Odin; les sœurs, les fiancées des guerriers ont brodé pendant la nuit cet étendard symbolique en accompagnant leur travail de gestes et de paroles magiques. Derrière ce vaisseau s'avance une flotte entière; chaque navire reproduit l'image d'un animal : des lions, des dauphins, des taureaux élèvent au-dessus de l'eau leur poitrail ruisselant; c'est une armée de monstres lancés à la nage, à la suite du Grand Dragon, le vaisseau

amiral, qui porle le Roi de mer. Ce chef élu n'est pas le fils d'un prince, c'est le plus brave des guerriers, celui qui n'a jamais dormi sous un toit de planches, jamais vidé la coupe près d'un foyer abrité ; ses compagnons l'ont choisi pour diriger la flotte, pour commander la bataille; mais dès qu'au retour il a touché la terre de Norwége, il n'est plus roi. Sur mer, il est maître absolu , et sous sa conduite les Wikings , comme ils le disent eux-mêmes dans leurs poésies, lâchent la bride à leurs grands chevaux marins et s'élancent au pillage sur la route des cygnes. Où vont ces écumeurs de mer? En trois jours, le vent d'est les aura portés à la pointe de la Grande-Bretagne. S'arrêteront-ils aux bouches de l'Escaut? Remonteront-ils la Seine, et mettrontils le siège devant Paris? Est-ce la Bretagne qui les tente ou la grasse Aquitaine? Mais qu'importe! ils iront où le vent conduira leurs dragons, où la tempête et la fortune les jetteront. Ne trouveront-ils pas partout des contrées plus heureuses que la leur, un ciel plus clément, un sol plus fertile? « Pourquoi, disent ces guerriers, le ciel a-t-il accordé à d'autres hommes de fertiles séjours, des fruits, des troupeaux, de plantureuses campagnes, et à nous des rochers

glacés? Partageons. » Leur victoire ne peut être douteuse, ils ne craignent pas la mort, qui n'est que le passage à une vie d'interminables voluptés mêlées à d'interminables batailles; leurs adversaires sont amollis par le soleil du Midi, eux sont vigoureux et rudes comme la mer. Leurs adversaires sont esclaves, ils sont libres. Ils se saisiront de quelque île située à l'embouchure d'un fleuve, s'y retrancheront, tireront leurs barques sur le rivage, puis de ce poste fondront sur les pays environnants, dévastant, brûlant, pillant. Si une ville leur offre rançon, ils prendront l'or et saccageront la ville ; ils chanteront aux chrétiens la messe des lances. Rudes oiseaux de mer, ils partent en chasse, et retourneront, fouilleront, dépèceront les provinces de leurs forts becs de cormoran !

Mais voici Alesund, petite ville de pêcheurs; elle est située sur trois îles que couronnent des huttes en planches ornées de filets et de harpons; triste demeure pour un prince vaillant et ambitieux 1 Comment s'étonner que le seigneur d' Alesund ait échangé son vieux nid de Norwége contre le palais épiscopal de Rouen. Le jarl Rolf, que nos chroniqueurs appellent Rollon, partit d'Alesund pour s'emparer de l'une des plus

belles provinces de la vieille Gaule; il s'y fixa et lui donna le nom de Normandie qu'elle porte encore. Le roi de France, ne pouvant lui résister, se vit forcé de lui offrir la main de sa fille, avec la seigneurie héréditaire d'un des plus riches fiefs delà couronne. Toutefois, ne soyons pas injustes pour la mémoire de Rollon : il commença mal et finit bien. Ce fut lui qui débarrassa nos ancêtres des incursions de ses compatriotes. Doté de son duché de Normandie, il reçut fort mal les Wikings qui cherchèrent à le troubler dans la possession de son fief; le pirate retiré fit la police de la Manche. Le révolutionnaire nanti devint conservateur féroce.

Détournée de l'esprit de pillage et de conquête, l'activité des pirates norwégiens devait naturellement se porter vers d'autres entreprises. On les vit s'élancer hardiment sur cet océan sans bornes, qui s'étend à l'ouest de leur patrie, pour chercher à se frayer une route vers des contrées nouvelles dont ils pressentaient l'existence. Deux Rois de mer abordèrent, dans le nord-ouest, à une terre sans végétation, aux côtes profondément déchirées, au sol agité de périodiques secousses, où la flamme des volcans se faisait jour à travers des glaces éternelles.

Les Wikings nommèrent cette île Islande et s'y établirent. Cette découverte n'était qu'une étape, qu'un jalon jeté sur la grande route de l'Occident. Un siècle plus tard, un vaisseau Scandinave venu d'Islande, et faisant voile vers le sud, était jeté par la tempête sur une côte inconnue; de retour en Islande, le récit des navigateurs attira d'autres explorations dans les mêmes parages. En l'an mille, le navigateur Leif, avec trente-cinq compagnons, reconnut l'île de Terre- Neuve, et, poussant encore vers l'ouest, il aborda dans une vaste contrée couverte de vignes et lui donna le nom de Vinland, « pays du vinj> . C'était l'Amérique du Nord, non loin de l'embouchure du fleuve Saint-Laurent. Une colonie Scandinave s'établit sur ces rives ; les côtes de la Nouvelle- Angleterre furent reconnues, et les Normands paraissent s'être aventurés jusqu'au delà de la baie où s'élève aujourd'hui Boston. Des relations régulières s'étaient établies entre la Norwége et le nouveau monde, entre la métropole et la colonie; le pape nomma des évêques en Amérique quatre siècles avant Las Cases. Les guerres civiles qui divisèrent pendant longtemps les peuples Scandinaves, la peste noire, fléau terrible, dont la Norwége conserve encore le souvenir, semblent avoir

interrompu, vers 1350, les communications entre les deux continents. Ce n'est qu'un siècle et demi plus tard que le nouveau monde devait être définitivement découvert. L'esprit d'aventure avait appris aux Européens la route de l'Amérique; le hasard la leur fit perdre; le génie devait la retrouver!

Cependant sept pics apparaissent à l'horizon, rangés en cercle autour d'une crique assez vaste. Sur leurs rampes, Bergen étage ses maisons blanches et rouges, coiffées de pignons aigus.

La nature a doté Bergen d'un port spacieux; mais elle lui a refusé l'espace nécessaire pour se développer à l'aise autour de ce golfe. Entre le port et les sept montagnes à pic qui l'enserrent de toutes parts, séparées l'une de l'autre par d'étroites ravines, point de place pour une ville. Bergen s'est niché néanmoins dans l'un de ces vallons. Pour s'étendre, il lui a fallu enjamber des falaises, sauter d'une vallée dans une autre en franchissant des montagnes, remonter, redescendre et remonter encore, si bien qu'aujourd'hui c'est moins une cité unique que nous contemplons que quatre ou cinq villes disséminées sur les bords du même golfe, et séparées l'une de l'autre par des falaises aiguës et des massifs de

granit. Au moment où le Harald jette l'ancre, dans le panorama pittoresque qui nous entoure, l'œil cherche en vain la ligne droite ; il se heurte partout à des cassures, à des sinuosités, à des protubérances. Il voit des places irrégulières, semées de précipices, hérissées d'escarpements, des rues serpentant en tous sens, une cité contrefaite, qui serait digne d'être la capitale des bossus où nous mène je ne sais quel conte fantastique.

Tantôt, dans un ravin resserré, les maisons s'entassent, s'amoncellent, grimpent les unes sur les autres; tantôt elles se suspendent clair-semées sur une pente abrupte, et semblent chercher à se dépasser l'une l'autre dans une escalade impossible. Ainsi pressée entre la mer et la montagne, incessamment battue par les rafales, fouettée par la pluie, Bergen voit passer et crever sur sa tête tous les orages qui s'accumulent dans les mers du Nord; elle semble à la merci d'un coup de vent qui va emporter cette ville de bois mal équilibrée sur quelques rochers; mais que lui importe? Bergen a le génie du négoce et le courage de la cupidité ; la place est bonne pour les affaires, elle y reste. Elle reçoit tous les ans 600,000 morues des Lofoden et renvoie à l'Europe 200,000 barils d'huile et de salaisons ; elle

exporte, échange, perçoit, calcule, encaisse ; elle attend peut-être que sa fortune soit faite pour se chercher un gîte plus hospitalier que le nid incommode où elle est juchée, et en attendant elle y est depuis six cents ans !

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