‹ En karriole à travers la Suède et la NorwègeChapitre 11 sur 24 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Siège d'un hôtel. — L'étoile du matin. — Physionomie de BergeD. — Types et costumes. — Du haut des remparts. — Magasins historiques. — Une ville dans la ville. — Bergen en avance suc Paris. — Compte rendu du Panache, quatre mois avant la première représentation. — Ce que c'est qu'un Fjord. — Le Sogne. — Sur le Styx. — Madame Caron. — Le ballet interrompu. — Le Hardanger. — Odde. — Un prédicateur ambulant. — Duels au couteau. — Comme quoi le latin peut servir en voyage. — Hospitalité biblique. — La Marseillaise dans le Thelemarken. — De Paris en Norroége en vingt-six heures. — Aurore boréale.

Au moment où le Harald-Harfager accoste au quai de Bergen, il est une heure du matin. Le jour implacable du Nord éclaire une ville endormie ; on se croirait dans la cité de la Belle au bois dormant.

A Bergen point de ces portefaix qui, dans nos villes méridionales, guettent le voyageur à la descente du paquebot, fondent sur leur proie, la dévalisent en un tour de main et imposent bon gré mal gré leurs services et leur arrogance. Les passagers du Harald-Harfager , réduits à

leurs propres ressources, se chargent de leurs bagages; puis, au milieu d'une ville silencieuse et déserte, nous nous mettons à la recherche d'une auberge en nous orientant sur une carte. L'ascension commence; ce ne sont partout que roidillons à monter, talus à franchir, escarpes et contrescarpes à enlever d'assaut. Heureux ceux qui ont songé à se munir d'un bâton ferré; cette arme du touriste est aussi nécessaire dans les rues de Bergen que dans les gorges du Dovre-Fjeld. Enfin une maison d'aspect rébarbatif, mais décorée d'une enseigne hospitalière, apparaît à l'angle d'une rue; c'est l'auberge désirée. On sonne, la porte massive ne s'ouvre pas; on frappe, point de réponse; on crie, même silence. La colère envahit les passagers du Harald-Harfager; elle fait explosion en un formidable assaut. Le mystérieux hôtel résiste aux voies de fait comme aux objurgations. Pour comble de malheur, nous apercevons, se dirigeant vers nous, un groupe de veilleurs de nuit chargés de proléger le sommeil des habitants de Bergen ; les intentions de ces policemen semblent menaçantes; ils brandissent une arme trop connue en Norwége sous le nom d'étoile du matin. C'est une sorte de châtaigne monstre en

fer, hérissée de piquants du même métal, et voltigeant au bout d'une chaînette. Dans un péril tel que le nôtre, le salut, c'est un beau désespoir. Un coup plus violent fait céder la porte, nous nous précipitons dans l'hôtel que nous trouvons absolument désert. Nous nous partageons le terrain conquis , nous occupons militairement les chambres, nous prenons possession des petits sacs de plumes que l'on décore en Norwége du nom de lit, et nous attendons ainsi, non le jour, mais le réveil de la ville. Quatre heures après, l'aubergiste vient nous tirer d'un sommeil réparateur; il demeure en face et n'a pas daigné se déranger. Il se présente l'œil souriant, la mine épanouie, et quand nous pensons qu'il va nous demander compte de la façon un peu brusque dont nous nous sommes introduits sur ses domaines, il s'informe gracieusement de l'heure à laquelle il doit servir le premier des quatre repas du jour.

Pendant notre repos, Bergen s'est réveillée. Un coup de baguette magique semble l'avoir transformée et nous la montre sous sa vraie physionomie, vivante et affairée. La place du Marché, que nous dominons des fenêtres conquises, est le rendez-vous d'une population mul-

ticolore, émaillée de types variés et de costumes éclatants. Le pêcheur du Norrland serré dans sa fourrure graisseuse coudoie le touriste anglais en jaquette rayée et en knicker-bockers ; le bourgeois de Bergen, descendant des marchands de la Hanse, aussi Allemand que Scandinave, s'y croise avec un matelot espagnol ou italien. C'est là aussi que se rencontrent tous les paysans des environs de Bergen ; ils apportent les produits de leur pêche à la cité icthyophage par excellence, et, parmi eux, comme en Dalécarlie, chacun conserve depuis des siècles le costume de ses pères. Jupes rayées, ceintures à longues franges , tabliers bigarrés , corsages constellés de bijoux, guimpes de fine batiste, hauts bonnets empesés, ce n'est partout que diversité dans la forme et dans la couleur.

Parfois ces costumes, par l'élégance de la coupe, par la vivacité des tons, font songer aux guenilles pittoresques des paysannes du Transtévère ou de la Calabre, et au milieu de cette foule tumultueuse et bigarrée, on se croirait un instant sur la Chiaja. Mais l'illusion est de courte durée ; comme fond de tableau, ce n'est plus le golfe uni et transparent qui montre Capri à Ischia, Naples au Vésuve; c'est le fjord aux mille bras, aux côtes

284 EUM KARRIOLE.

déchiquetées, aux flots livides, où se dressent des récifs comme les dents d'une scie ébréchée ; sur nos têtes, au lieu de l'azur du Midi, c'est un de ces ciels d'automne aux tons indécis et aux reflets changeants, ciels qui ont aussi leur beauté et qu'en octobre ou en novembre nous revoyons avec plaisir, car ils présagent le retour des amis envolés et annoncent pour Paris la véritable saison du renouveau.

Le meilleur moyen de connaître une ville, c'est de s'y perdre ; à Bergen rien de plus facile ! Quelques pas suffisent pour vous jeter au milieu d'un labyrinthe où le fil d'Ariane serait un guide préférable au meilleur des plans. Qu'importe d'ailleurs ! Bergen n'a point de monuments, mais ses rues abondent en aspects imprévus, en détails pittoresques. On se croirait parfois dans une Lubeck Scandinave, à considérer les fines sculptures qui décorent le front des maisons, courent le long des corniches, enguirlandent les tourelles et s'enroulent autour des pignons effilés. Seulement ces maisons sont de bois, la menuiserie a remplacé l'architecture, et l'ensemble fait songer, toute proportion gardée, à ces cités de bois que Nuremberg expédie en caisse dans toute l'Europe.

Nous continuons à gravir et nous nous heurtons à une muraille massive crénelée de tourelles. Un pont-levis nous livre passage : nous voici dans l'enceinte de l'antique citadelle, Bergenhus, résidence des rois de Norwége, forteresse qu'on a dite inattaquable, peut-être parce qu'elle n'a jamais été attaquée. Du haut des remparts , l'œil découvre Bergen avec ses maisons blanches, ses toits rouges, et son port où les navires se dandinent sous l'action affaiblie de la houle. Plus loin, de longs faubourgs continuent la ville, se faufilant sur le rivage entre la montagne et la mer. Ce ne sont partout que fabriques en activité, cheminées couronnées d'un panache de fumée, navires en construction enfouis au milieu des poutres qui les soutiennent, comme une araignée dans ses pattes. Plus loin, des villas coquettes apparaissent dans les replis de la montagne; autour d'elles, des jardins bien plantés, bien tracés, se parent de toutes ces recherches qui prétendent embellir la nature et n'arrivent qu'à l'enjoliver. C'est dans ces élégantes retraites que les négociants de Bergen vont jouir des belles soirées d'été et oublier le labeur quotidien. Le jour, ils inscrivent, décomptent, empilent, enfermés dans d'étroites échoppes avec vue sur le

port et sur les navires de ces pêcheurs courageux dont ils escomptent l'audace.

Je ne connais rien de plus laid au monde qu'un port de mer, avec ses navires au repos qui appuient tristement au quai leur coque fatiguée, avec ses milliers de mâts où pendent des voiles dégonflées, avec ses paquets de cordages, ses piles de barriques , ses treuils qui grincent , ses machines qui font retentir dans les airs leur respiration monotone et bruyante. Le port de Bergen est assez semblable à celui de toutes les métropoles commerçantes : c'est la même activité triste. Hommes et choses y ont une teinte uniformément sale, tout y est couleur de vieux sou, tout, sauf quelques lambeaux d'étoffe que nous voyons briller au sommet des mâts comme des points lumineux. Ces banderoles rouges, bleues ou tricolores tranchent au milieu des cordages, des vergues et des poulies ; elles égayent l'âme comme les yeux, car elles parlent de la patrie absente.

Tout un côté du port est occupé par une rangée de constructions vieilles de plusieurs siècles. Leur aspect est sinistre, leurs grands toits pointus se serrent l'un contre l'autre en haie menaçante. Ce sont les comptoirs construits

au moyen âge par les négociants allemands; ils redisent une page de l'histoire de la Hanse, qui, après avoir accaparé le commerce de la Scandinavie, avait fait de Bergen le centre de ses opérations et le foyer de son despotisme. Pendant trois siècles , les Hanséates ont dominé la ville ; ils y domptèrent vingt révoltes et maintinrent par la violence des privilèges acquis par la ruse, jusqu'au jour où les habitants assiégèrent dans leurs comptoirs cette poignée de négociants, élevèrent contre eux des fortifications dont les restes sont encore visibles, et délivrèrent leur patrie de la tyrannie germanique. Les Allemands ont laissé à Bergen l'empreinte de leurs mœurs ; il y a quelques années, dans l'une des églises de la ville, le service se célébrait encore en langue tudesque.

Aujourd'hui, les demeures des Hanséates sont des magasins j ils servent aussi de demeure à cette population misérable qui grouille au fond de toute cité commerçante : c'est une ville dans la ville, avec ses remparts, ses portes, ses rues tortueuses et malpropres. Là, se pressent de vieilles masures contrefaites, titubantes, rapiécées ; aux murs se suspendent des appliques en charpente ou en maçonnerie, ignobles verrues

qui interceptent le jour et surplombent au-dessus de nos têtes comme les moucharabys dans les ruelles de la Casbab d'Alger. Nous parcourons des hangars profonds et obscurs où s'empilent des pyramides de barils, où gisent des futailles défoncées, où des cordons de morues salées pendent en guirlandes, où brillent des monceaux de harengs qu'à leur reflet doré on prendrait pour des piles d'écus.

Les habitants de ces régions avec leurs bonnets goudronnés, leurs tabliers de cuir verdi par l'humidité, ont la couleur et la forme de gros crustacés sortis pour un moment de leur empire sous-marin. C'est dans ces antres que les fils des opulents sénateurs de Lubeck, de Brème, de Dantzig se choisissaient une demeure, présidaient aux opérations commerciales, vérifiaient la marchandise et grossissaient, thaler par thaler, la fortune paternelle. N'est-ce pas là d'ailleurs un temple bien digne du dieu Négoce? Qui donc a voulu installer le dieu de la richesse dans un palais de marbre, où l'or reluit, où les pierreries étincellent? C'est ici qu'est son empire, dans une cave obscure et empestée; c'est là que ses adorateurs doivent lui faire leur cour; c'est ia qu'ils rencontrent ses faveurs. 11 a pour trône,

non des sacs d'or, mais des pyramides de gros sous ; il est en haillons et ressemble à ces apparitions grimaçantes que Hoffmann ren-i contrait la nuit dans les rues de Berlin par une; pluie battante, au sortir de la taverne.

A Bergen, la Bourse est un palais, et le théâtre un hangar mal clos, où la brise de mer se glisse traîtreusement et fait grelotter le spectateur à l'instant pathétique. Aller au théâtre en voyage, c'est se résigner d'ordinaire à entendre quelque vaudeville français traduit dans la langue du pays, souvent mutilé, toujours reconnaissable. A Bergen, une fortune contraire nous attendait : on jouait une comédie d'Holberg, le plus illustre des enfants de Bergen, le Molière Scandinave. Grâce à lui , nous allions avoir la primeur d'une idée scénique que nous devions retrouver et applaudir cet hiver sur le plus parisien des théâtres. Voir jouer le Panache à Bergen, quatre mois avant la première représentation, quelle aventure de voyage !

La pièce d'Holberg se nomme le Ferblantier , homme politique. Nous la vîmes jouer en Norwégien par des acteurs danois. Une traduction nous la fit connaître.

La scène se passe à Copenhague chez un

290 EM KARRIOLE.

brave bourgeois, artisan enrichi, ferblantier par état, homme politique par vocation. Notre héros n'a qu'un tort, celui de se croire appelé à réformer la société. Il parle, il rêve politique, propose des plans, invente des systèmes, se passionne pour les affaires du Danemark et de l'Europe et néglige les siennes. Pour le guérir de cette manie, on lui fait croire qu'il est nommé bourgmestre d'une petite ville des environs. A l'heureuse nouvelle, il ne se tient plus de joie, et quand son valet l'appelle maître : « Il n'y a plus de maître, répond-il, il n'y a plus qu'un bourgmestre. »

Cependant notre fonctionnaire fait son entrée dans sa préfecture, je veux dire dans sa commune. Il reçoit ses administrés, les harangue, annonce des réformes, médite des bouleversements. Mais voici le revers de la médaille : le métier de bourgmestre est moins facile qu'il ne le paraît au premier abord. Notre homme s'en aperçoit; entre une émeute à réprimer et un jugement à rendre, entre un flot de solliciteurs et une armée de mécontents, il est plus embarrassé, plus ahuri que Sancho dans son île. Il donne sa démission, on la refuse. « Veux-tu être bourgmestre à ma place?» dit-il à son domestique

dans un accès de désespoir. Il apprend enfin qu'il a été mystifié , retourne à ses pots d'étain et renonce à sauver la patrie.

Si l'auteur français s'est rencontré avec le

comique danois, si deux pièces, l'une égayée par la verve caustique d'Holberg, l'autre assaisonnée du plus pur esprit gaulois, se ressemblent à cent cinquante ans de dislance, qu'en faut-il conclure, si ce n'est que le type est éternellement vrai, qu'il appartient à tous les peuples et qu'il a deux patries : la France et le monde ?

La vie d'Holberg est une épopée burlesque qui pourrait servir de sujet à un nouveau Roman comique. A vingt ans, Holberg est pris de la passion de voir du pays à la lecture d'un récit de voyage ; il quitte sa patrie, parcourt la Hollande, l'Angleterre, la France, l'Italie, fait tous les métiers, cherche les aventures, observe les hommes et les choses ; dans toute situation, comme il le dit lui-même , il sait toujours découvrir le côté comique et se moque des autres comme de luimême. Il se fait professeur de français à Christiansand, et lorsqu'il arrive à Paris, une servanle d'auberge lui dévoile qu'il parle le français comme un cheval allemand. Il se fait précepteur et apprend à son élève à dessiner la caricature

de ses maîtres ; il se fait professeur de métaphysique et avoue lui-même que dans son premier discours il fit moins l'éloge de la philosophie que son oraison funèbre. En désespoir de cause, Holberg se fit auteur comique, et dans cette nouvelle carrière rencontra l'immortalité. Ses satires, ses nombreuses comédies sont remplies d'une verve humoristique et d'une bouffonnerie hardie : les caractères y sont bien observés, l'action ne languit jamais, l'ironie est toujours spirituelle et quelquefois profonde. Un critique éminent a dit que de tous les imitateurs de Molière, c'était Holberg qui s'en était le moins éloigné. N'est-ce pas assez pour la gloire du comique danois ?

Bergen a été nommée par les poè'tes du Nord la cité des fjords : jamais nom ne fut mieux mérité. Assise elle-même au fond d'un golfe, Bergen voit s'ouvrir à ses côtés les plus vastes et les plus beaux fjords de la Scandinavie; elle occupe le centre de cette région étrange où la terre et l'Océan semblent se disputer l'empire, où la côte, blessée par de profondes entailles, projette à son tour au milieu des flots des caps incessamment battus par la tempête, et jette des môles naturels longs de plusieurs milles

dans cette mer du Nord, pleine de menaces et de terreurs.

Les fjords proprement dits varient à l'infini , de forme , d'étendue et d'aspect. Tantôt perpendiculaires à la mer, tantôt parallèles; tantôt troublés comme l'Océan, tantôt paisibles comme des lacs , ils découpent le rivage en tous sens et font ressembler la carte de Norwége à un drapeau déchiqueté par la mitraille. Parfois , le fjord se borne à échancrer le rivage comme un golfe vulgaire, ou présente l'aspect d'une rade fermée, et communique avec la mer par un étroit goulet. Plus souvent, le fjord est une fissure qu'on dirait ouverte dans le roc de la côte par quelque instrument tranchant; un bras de mer s'enfonce dans ce couloir, s'allonge entre des rives escarpées et offre le spectacle d'un fleuve qui remonterait vers sa source. Quelquefois, enfin, le fjord est tour à tour mer intérieure, fleuve resserré, lac aux eaux calmes, comme le Sognefjord, comme le Hardangerfjord, vastes entailles, qui s'ouvrent l'une au nord, l'autre au sud de Bergen, se divisent à l'infini, pénètrent en tous sens les districts de Bergen et de Voss, baignent des glaciers, s'égarent dans des gorges , et se glissent jusqu'au cœur de la Norwége, à soixante lieues de la haute mer.

A quel phénomène faut-il attribuer ces curieux accidents géographiques, si fréquents en Norwége? L'Islande a également ses fjords ,• l'Ecosse en montre quelques-uns, sous le nom àejirths, mais sur de moins grandes proportions et avec un cachet moins accentué. Sont-ce les flots de la mer du Nord qui, sous l'action de tempêtes perpétuelles , se sont creusé au milieu des terres ces profonds refuges ; sont-ce les mille torrents de la montagne qui, grossis et réunis, ont formé ces réservoirs intérieurs ; est-ce plutôt quelque secousse volcanique qui est venue bouleverser le littoral norwégien, séparer brusquement des montagnes , déchirer les côtes et ouvrir passage aux flots de l'Océan jusqu'au fond des vallées les plus reculées? Sur ce point, entre géologues et géographes, la discussion continue. Le touriste profane n'a point à se prononcer; il peut à peine résumer les débats et se contente d'aller chercher dans les replis du Sogne ou du Hardangerfjord des aspects et un pittoresque qu'aucune région ne saurait lui offrir dans notre vieille Europe.

Partis de Bergen sur un paquebot adapté spécialement à la navigation des fjords, nous remontons la côte pendant quelques milles dans la

direction du nord et nous nous enfonçons dans

le Sogne, qu'on a surnommé le plus norwégien des fjords. Ce qui le caractérise, en effet, c'est la grandeur et la tristesse dans la grandeur. Sa forme ne saurait être comparée qu'à celle d'un immense mille-patles, étroit et démesurément long ; il projette des bras innombrables que nous voyons s'enfoncer et se perdre au milieu des falaises à pic Le Sogne n'a point de rives, à proprement parler ; ses flots ne viennent pas mourir sur une surface inclinée, en laissant sur le sable une frange argentée ; éternellement ils s'élèvent contre une paroi abrupte et retombent en gémissant.

Dans cet austère tableau, comme souvent en Norwége, point de premier plan ; l'œil se heurte tout d'abord à une ligne infranchissable de rochers à pans taillés, à des cônes aigus pressés les uns contre les autres. Leurs sommets arides se profilent par des lignes vivement accusées, mais leurs flancs ne s'ouvrent jamais sur des échappées reposantes, sur des perspectives où le regard plonge et se perd. Tout est beau, tout est grand, mais l'air manque dans ce paysage, on se sent comme emprisonné, on étouffe. Lorsque les parois rocheuses qui bordent le fjord viennent

29S EN KARRIOLE.

à s'écarter, l'œil s'arrête de nouveau sur des surfaces escarpées , mais éclatantes de blancheur et sillonnées de glauques crevasses. C'est une muraille de glace succédant à une muraille de pierre, c'est le Justedalsbrae, le plus vaste glacier de l'Europe, qui étend sur un plateau de vingt lieues sa nappe étincelante. Personne n'a jamais parcouru ce désert de glace , une triple ceinture de montagnes l'enveloppe de toutes parts : l'homme ne l'aperçoit que de loin , éblouissant et inabordable .

Notre paquebot va poursuivre sa route jusqu'au fond du Sogne ; mais à mi-chemin nous le quittons. Il nous a pris fantaisie de nous enfoncer dans l'un des fjords latéraux que nous voyons s'ouvrir autour de nous, de sonder la profondeur d'une de ces impasses humides larges de trois ou quatre mètres et longues de huit à dix lieues.

Couchés dans une longue pirogue, tapissée en notre honneur de feuilles de bouleau, nous suivons le Nœrofjord, fils du Sognefjord , mais plus sauvage et plus encaissé. C'est un chenal étroit , taillé dans le roc : l'immensité des pics qui le dominent le fait paraître plus étroit encore et ajoute à la sombre grandeur de l'aspect. Longtemps nous nous retournons pour chercher

derrière nous les blancheurs du Justedal, seul point brillant au milieu du noir tableau qui nous entoure : à l'un des coudes du fjord, le Justedal disparaît. Des cimes pelées, des mornes dénudés de la base au sommet, des remparts de rochers hauts de huit cents pieds, nous pressent de tous côtés et nous couvrent de leur ombre . Parfois le fjord n'est plus qu'un couloir tellement resserré que nous pourrions toucher de la main l'une et l'autre paroi : plus loin il s'élargit un peu et s'endort dans quelque cirque autour duquel des montagnes rangées en cercle forment entonnoir , ou se dressent perpendiculairement, comme les murailles d'un puits cyclopéen. Du haut de cette enceinte naturelle, des torrents tombent sur nos têtes; mais avant de nous atteindre, ils se sont évanouis en vapeur. Dans le Nœrofjord, les cascades sont muettes et leur murmure ne vient pas interrompre le lugubre silence de la nature.

Le voyageur peut naviguer plusieurs jours dans les replis des fjords sans qu'un coin de terre vienne reposer sa vue. En vain soupirons-nous après la terre, comme le matelot perdu sur l'Océan : partout le roc nu, noir et humide, affectant les formes les plus diverses, se fendant en crevasses, se dressant en tours, avançant des

angles aigus comme des fortifications régulières et suspendant sur nos têtes des corniches menaçantes. Quelle est donc celte eau immobile et sombre sur laquelle nous glissons sans bruit comme des ombres? Ce n'est pas un fleuve, « n'est plus un golfe, ce n'est point un lac. Aucun courant ne trouble sa noire placidité : un rayon de soleil ne l'a jamais égayée; elle semble vouloir se dérober au jour et chercher les ténèbres dans les entrailles de la terre. Pourrait-on se figurer sous un autre aspect ces fleuves infernaux qui, suivant la fable , s'enroulent sept fois autour des demeures de Pluton? Pour compléter l'illusion, nous voyons un bloc immense, dressé devant nous comme un bastion, s'embraser soudain : le couchant l'empourpre de ses derniers feux, et nous songeons aux murailles d'airain incandescent qui protègent la cité maudite. Mais ce n'est pas Caron qui conduit notre barque ; pour nautonier, nous avons une vigoureuse Norwégienne, haute en couleur et fortement musclée. Son aspect est dur, son silence de mauvais augure. Faut-il croire que Caron a pris sa retraite et que son épouse continue son commerce ?

Noire esquif atterrit à une crique solitaire où viennent mourir les derniers flots du Nœrofjord :

madame Caron saute à terre et nous mène à sa demeure. 0 déception ! son époux est un blond Norwégien , à physionomie placide : nous le surprenons en train de présider à une cuisine qui n'a rien d'infernal. Il nous offre l'hospitalité; malheureusement ses ressources ne paraissent pas à la hauteur de sa bonne volonté. Les aubergistes de Bergen nous avaient prévenus que le pain nous ferait défaut dans notre excursion; nous avions cru à une tromperie intéressée. Hélas ! il nous faut rendre justice à la véracité de nos hôtes, il nous faut maudire notre incrédulité quand notre hôte dépose devant nous deux galettes sèches et cassantes, dont la consistance et le goût rappellent le carton à s'y méprendre , et où s'incrustent de nombreux brins de paille dessinant dans la pâte de capricieuses arabesques. L'appétit, a-t-on dit, est le meilleur des condiments. Nous allons attaquer nos galettes, quand l'amphitryon nous arrête d'un geste indigné; sur cette pâtisserie primitive , qui remplace à la fois le pain et la vaisselle , il dépose des tranches de renne fumé et de saumon grillé : l'assiette pourra seulement nous servir de dessert.

A l'extrémité de chaque fjord s'ouvre une gorge étroite qui parait en être le prolongement.

Le Nœrodal succède au Nœrofjord et laisse à peine à notre karriole un étroit passage entre les montagnes perpendiculaires qui l'étreignent de toutes parts. Les débris des avalanches nous barrent le chemin; il faut que le voyageur soulève son léger véhicule pour lui faire franchir ces barricades naturelles. Bientôt une muraille à pic nous arrête et semble fermer l'impasse ; cependant un lacet étroit serpente le long de ses parois, s' accrochant aux aspérités du roc : c'est la route. A droite et à gauche s'ouvre un abîme, et dans chacun d'eux vient se précipiter un torrent d'une hauteur de plus de douze cents pieds. Nous nous élevons entre deux cataractes rivalisant de fureur et couvrant l'étroit sentier d'un nuage humide.

Parvenus au point culminant, nous nous retournons : derrière nous et à nos pieds, c'est un chaos de sommets arides, de croupes tourmentées, de ravines tortueuses où rampent les derniers repiis du fjord. On dirait quelque paysage lunaire, quelque coin d'une planète dévastée que la vie végétale et animale ont abandonnée. Nulle trace d'habitation; nous contemplons un désert rocheux que l'homme fuit comme les sables africains ou les steppes de la Mongolie.

Point de désert sans oasis. Sortis du Nœrodal, nous voyons le paysage se transformer, la contrée s'animer, la végétation renaître ; le murmure des ruisseaux succède au mugissement des torrents. Une riche couronne de forêts s'étend sur les montagnes et en adoucit les contours. Si des sommets neigeux apparaissent encore, c'est à l'horizon, comme fond de tableau. Voici un vrai lac épanoui au soleil, avec ses eaux miroitantes et ses rives couvertes d'une opulente verdure ; il baigne Vossevangen , bourgade , ou plutôt réunion de métairies groupées autour d'une église.

Au moment où nous arrivons, Vossevangen est en fête, c'est jour de Confirmation. Cette cérémonie tient dans le culte luthérien et dans les habitudes Scandinaves une place importante. Le sacrement n'est accordé par l'évêque qu'après un examen, portant non-seulement sur l'éducation religieuse, mais sur les connaissances générales du candidat. La Confirmation termine la période de l'adolescence; c'est, aux yeux des hommes du Nord, la prise de la robe virile. Pour la visite de l'évêque, les paysans ont revêtu leurs habits de fête; mais, par un privilège réservé aux peuples dont la race est restée pure,

ils portent avec aisance, comme un vêtement ordinaire, ces habits à larges revers et à basques flottantes, ces chapeaux enrubannés, ces culottes à boutons étincelants , dont les figurants de l' Opéra-Comique semblent seuls avoir conservé la tradition. Les paysannes de Vossevangen rivalisent d'élégance avec leurs maris, mais elles aussi semblent parées plutôt qu'endimanchées.

La cérémonie religieuse est terminée, des divertissements profanes lui succèdent. En plein air, au son d'une sorte de mandoline que pince un ménestrel improvisé, cinq à six couples se livrent à une danse qui ressemble à une lutte : c'est la Pyrrhique norvégienne. Danseurs et danseuses s'avancent menaçants l'un vers l'autre, se provoquent, s'étreignent, se séparent de nouveau, bondissent avec une grâce souple et une agilité féline. Nous doutons, à les voir, s'ils appartiennent à la même race que les lourds paysans du Dovre-Fjeld. Mais bientôt la force musculaire de l'homme du Nord reparaît, le danseur saisit sa danseuse à bras-le-corps, T enlève d'un geste triomphal et la soutient au-dessus de sa tête comme un trophée. C'est là le dernier acte de ce tournoi chorégraphique, celui qui décide le succès, enthousiasme l'auditoire et

ravit le cœur de toutes les robustes filles de la Norwége. Ne sont-elles pas les descendantes de ces vierges du bouclier qui accompagnaient les pirates dans leurs expéditions , luttaient en champ clos avec les prétendants à leur main et ne cédaient qu'à leur vainqueur?

En Norwége, les femmes, habituées de bonne heure aux travaux de la vie agreste, sont souvent aussi fortes que les hommes. Elles dédaignent de recourir à la loi pour punir une infidélité et se font justice elles-mêmes. Le divertissement fut interrompu par l'arrivée d'une danseuse inattendue; c'était la fiancée de l'un des jeunes gens. Trouvant son prétendu trop attentif aux charmes d'une compagne, elle s'élance sur lui, le saisit au collet, l'accable de reproches, joint le geste à la parole, fait sentir au coupable tout le poids de sa colère, et l'eût étranglé sans l'intervention des spectateurs. Les rôles étaient renversés; c'étaient Othellaei Desdémono!

Vossevangen occupe le centre de l'isthme qui sépare les deux grands fjords de Sogne et de Hardanger. Leur longueur est à peu près la même, mais leur caractère est tout différent : le Hardanger est entouré également de hauts sommets, portant leur couronne de glaciers, mais

les déchirures de la montagne et les rives abritées du fjord offrent mille paysages d'une grâce reposante. Le voyageur sent son esprit réconforté comme son corps lorsque après une course à travers des régions désolées, après les cahots de la karriole, il se confie au steamer qui d' une allure paresseuse le promène sur les eaux tranquilles du fjord. La beauté du ciel, la tiédeur d'un soleil d'août ajoute peut-être à cette heureuse impression. La variété des scènes est si grande qu'il nous semble parfois que, immobiles au milieu d'un lac, nous voyons se dérouler une succession de décors magnifiques. Nous envions le dessinateur qui, assis à la poupe, croque rapidement les lignes principales de ces tableaux multiples que la plume ne saurait décrire.

De riches métairies s'échelonnent sur les bords du fjord. Devant chacune d'elles, notre navire fait une courte halte. Tout un peuple d'enfants, des gamins à peu près nus, des fillettes aux traits purs et au teint éblouissant, sont groupés autour du débarcadère et semblent nous attendre avec impatience. Un seul des passagers du steamer met pied à terre; c'est un homme à l'air grave, portant sous son bras un gros livre et un pliant. Les enfants l'entourent aussitôt ; il les

range en cercle, s'assied sur son pliant, ouvre son livre, s'adresse tour à tour à chacun des enfants et lui fait réciter une leçon. Notre homme est un maître d'école ambulant. En Scandinavie, où les habitations se dispersent au milieu d'immenses déserts, où certaines paroisses sont plus grandes qu'un royaume d'Allemagne, c'est le professeur qui va trouver ses élèves, qui court de gaard en gaard, en karriole, en bateau ou en traîneau. Pour aller à l'école, les jeunes Norvégiens devraient emprunter les bottes de sept lieues.

Odde se cache au fond du Hardangerfjord : c'est l'Interlaken norwégien. Aux environs, le touriste admire un glacier, le Buerbrœ, plus imposant que le Grindelwald, visite une cataracte, le Skeggedalfoss , près de laquelle le Staubach et la Giesbach ne sont que des cascatelles, et du haut des crêtes du Folgefond et du Hardanger-Jokulen découvre soixante lieues de montagnes, de glaciers et de neiges éternelles. C'est à Odde que nous avons élu domicile pour quelques jours, au milieu d'une bande d'excursionnistes intrépides. Oh! les bonnes journées de marche au grand air et de courses aventureuses ! De grand matin nous parlons j bientôt nous nous

élevons le longdes rampes qui dominent le Buerbrœ. Le bruit monotone et éternel du glacier en travail parvient jusqu'à nous ; parfois aussi, de subites explosions se font entendre, et nous voyons des pierres, des quartiers de roche, jaillir du fond des crevasses, violemment projetés dans les airs. Nos guides n'approchent du Buerbrœ qu'avec terreur ; ils supposent au glacier une vie propre, une puissance mystérieuse et malfaisante ; ils nous racontent qu'ils l'ont vu depuis leur enfance descendre lentement des sommets du Folgefond, se creuser un lit entre les rochers, qu'il continue sa marche, s'est avancé de trente mètres en trois ans et menace d'engloutir la vallée. Sur ses bords croît une végétation particulière, brillante et empoisonnée; l'aconit pousse ses touffes pâles, la belladone rougit les buissons de ses baies écarlates, et nous rapportons, en souvenir de notre visite au monstre, un bouquet de poisons.

Le lendemain , c'est une visite à la cataracte, une ascension qui se termine en escalade, des pentes abruptes à gravir, des abîmes vertigineux à côtoyer, puis comme récompense un spectacle féerique : trois ou quatre torrents gros comme des rivières tombant ensemble d'une hauteur de

mille pieds dans une vasque qui est un lac, et confondant leurs eaux, leur écume, leurs mugissements et leur furie. Voilà un spectacle que la Norwége seule peut offrir, avec ses trente mille lacs, ses montagnes hautes comme les Alpes et ses torrents dont le moindre est large comme un fleuve de Suisse.

La cataracte de Skeggedalfoss a pour rivale celle de Rjukanfoss (chute de brouillard), que nous vîmes dans le Gausta-Fjeld, non loin de la ville de Kongsberg ; le volume d'eau précipité est comparable à celui du Rhin à Schaffouse, mais la cascade a sept cents pieds d'élévation au lieu de quatre-vingls : qu'on se figure le Rhin tombant à Laufen d'une hauteur neuf fois supérieure.

En Norwége, le touriste n'a pas à se détourner de sa route pour chercher des cascades, des rochers, des glaciers, des points de vue, tous ces accidents naturels qui sont en voyage les points de repère de l'admiration j la nature les lui montre à chaque pas, les échelonne au hasard avec une inépuisable fécondité.

Il nous souvient, dans une course de trois heures entreprise sans but aux environs d'Odde, d'avoir rencontré sept cascades qui ne figurent

sur aucun guide, et qui , dans tout autre pays, seraient assurément devenues le but d'une excursion, seraient classées, cataloguées, photographiées, recommandées à l'attention des touristes, gardées à vue par une vingtaine de guides et éclairées le soir à la lumière électrique !

C'est au fond du Hardangerfjord que devrait s'ouvrir la route directe de Christiania à Bergen ; malheureusement cette route n'existe pas. Il est plus rapide et plus facile d'aller de Christiania à Trondjem et peut-être même à Bodo, sous le cercle polaire, que de la capitale de la Norwége à la première ville commerçante du pays. C'est que Bergen et Christiania se sont voué une haine de rivales. L'antique fille de la Hanse ne pardonne pas à Christiania son élévation récente, elle traite volontiers en parvenue la métropole officielle , qui envie à Bergen la prospérité de son négoce. Aussi les relations sont-elles froides et les visites rares. Faute de routes carrossables, c'est à cheval, sur ces poneys norwégiens aussi sûrs et plus dociles que les mulets de l'Helvétie, qu'il nous faut quitter Odde et franchir pour la seconde fois les Alpes Scandinaves.

Le passage du col de Roldal est long sans être intéressant. C'est sur les bords des fjords, près

de la mer du Nord, dans les gorges qui viennent y aboutir, qu'il faut contempler et admirer la nature norwégienne dans toute son originalité. En s' élevant, on atteint une région âpre, désolée, sans caractère, qui présente auprès de Roldal l'aspect d'une plaine neigeuse, parsemée d'éminences noirâtres.

Partis de grand matin , nous étions à midi au sommet du col. Depuis le départ, nous n'avions rencontré d'autres humains qu'une famille de bergers, fabricants de fromages de père en fils. D'immenses cuves de lait caillé encombrent leur cabane, et ils nous avaient gracieusement offert de tremper dans une jatte de crème exquise la galette poussiéreuse que nous grignotions avec résignation. Au sortir de ce chalet hospitalier, nous voyons deux silhouettes de cavaliers se dessiner au sommet d'une colline : nous les avons bientôt rejoints. L'un des voyageurs est petit, replet, rubicond, déjà sur le retour ; l'autre est jeune, mince, trop grand pour le poney qu'il monte j ses longues jambes traînent à terre , et il est forcé à tout moment de les relever brusquement pour éviter un rocher ou une motte de terre. Le jeune homme nous adresse la parole en norwégien d'abord, puis en allemand. Il nous

annonce qu'il étudie la théologie à l'Université de Christiania, et qu'il se desline à l'état ecclésiastique j il voyage pendant les vacances pour faire son apprentissage, et parcourt les cités et les campagnes, les fjelds et les fjords pour trouver des occasions de prêcher. Son compagnon est docteur et l'accompagne pour l'encourager, lui fournir au besoin des sujets de controverse ou redresser ses erreurs. Le jeune clergyman apprend que nous sommes Français. Aussitôt il lève les yeux au ciel, prend un air inspiré, se retourne sur sa selle et commence un sermon en quatre points. « La France a souffert, dit-il, la France a été frappée, car elle a perdu la foi. Paris est une Babylone, et toute Babylone sera châtiée, comme a dit Luther. » — « Détrompez vous, interrompons -nous brusquement; les Français ne sont pas des mécréants, ils sont de très-bons catholiques, » Cette affirmation arrête net notre zélé protestant j nous l'accompagnons d'un vigoureux coup de talon dans les flancs de notre monture j la bête prend le galop, pour la première fois de sa vie peut-être, et nous voyons de loin notre théologien ambulant développer à son compagnon le reste de son homélie.

Cependant la végétation reparaît, nous traver-

sons ce qu'au sommet des Alpes Scandinaves on appelle une forêt : des sapins viennent à l'épaule de nos chevaux, quelques arbres séculaires nous écorchent le genou . Bientôt de maigres bouleaux se tordent le long du sentier, tourmentés par la bise. 0 bonheur! après douze heures de cheval, voici une route carrossable, récemment construite, et qui doit se prolonger dans quelques mois jusqu'aux rives du Hardanger. Une karriole abandonnée semble attendre le voyageur. Notre guide s'en empare sans façon, attelle l'un de nos chevaux, attache les autres derrière le véhicule, et nous faisons ainsi notre entrée dans la province de Telemarken. Le paysage s'est modifié, il est devenu riant et gracieux , et , après avoir traversé les Alpes , il nous semble achever notre journée dans quelque pittoresque vallée des Vosges , ombragée de collines verdoyantes et bigarrée de prairies.

Le Thelemarken est un coin de la Norwége inconnu des touristes . Les Anglais vont au cap Nord, aux îles Lofoden , ils n'ont pas encore découvert le Thelemarken, peut-être parce qu'il est moins éloigné de leur pays que le Norrland ou le pays des Lapons. Aussi les mœurs du passé se sont-elles réfugiées dans cette vallée, emprison-

née de toutes parts entre de hautes montagnes , et qui présente un curieux échantillon de la Norwége d'il y a deux siècles : costumes, mœurs, caractères, tout y a une saveur primitive.

Nous franchissons le seuil d'ungaard; comme sièges, nous ne trouvons que des troncs d'arbres dont la partie supérieure, grossièrement évidée, forme dossier : sur une table composée d'un tronc plus gros s'étalent des plats, des assiettes, des écuelles en bois de frêne, sculptés et peinturlurés. Meubles et murailles ont pour ornement des devises, des sentences morales, des versets de la Bible, écrits en Scandinave et parfois en latin. Autour d'une jatte destinée à recevoir du lait s'enroule cette légende : « Bois, et remercie Dieu. » Au fond d'un plat de bois nous lisons ces paroles du Psalmiste : « Mange avec ton ami ; laisse manger ton ennemi, » Au-dessus de la porte : « Si le Seigneur ne garde point la maison, celui qui la garde veille en vain. » Et sur le ciel de lit : « L'homme sème, Dieu fait prospérer la moisson. »

Hélas ! ce lit était le seul de l'habitation ; il recevait le père, la mère et une demi-douzaine d'enfants. On nous promet à Haukelid, à quelques milles plus loin, un gîte moins primitif ; malgré

l'heure avancée, il faut continuer notre route, guidé par un gamin de quatre ou cinq ans : la taille de l'enfant est serrée par une forte ceinture de cuir, où pend un poignard nu.

Tous les habitants de Thelemarken portent une arme semblable et en jouent avec dextérité . Point de pays pourtant où les routes soient plus sûres qu'en celte partie de la Norwége ; le vol , le guet-apens y sont aussi rares que les rixes y sont fréquentes. Trop souvent encore les gaards du Thelemarken sont le théâtre de ces sanglantes tragédies que les Norwégiens appellent « duels au couteau » . Après une provocation en règle , les adversaires et leurs témoins sont enfermés dans une salle. Avant le combat, l'un des champions enfonce de toute sa force son stylet dans une table ou dans la muraille. Puis la lame est entourée de bandelettes de cuir jusqu'à l'endroit où le fer a pénétré dans le bois ; de cette manière chacun des champions ne pourra pas entailler plus profondément le corps de son adversaire que la planche où il a essayé son arme. C'est la règle unique du combat. Les ennemis sont attachés l'un à l'autre par la ceinture, et la lutte commence. Elle continue jusqu'à ce que l'un d'eux, iriblé de blessures, épuisé par la perte de son

sang , ne pouvant ni fuir , ni se séparer du vainqueur, tombe mourant dans les bras de son meurtrier.

Après un long crépuscule , nous nous apercevons tout à coup qu'il fait nuit. C'est la première fois depuis six semaines que nous éprouvons la sensation de l'obscurité : nous sommes à la fin de juillet, les jours sont moins longs, et d'ailleurs chaque tour de roue nous rapproche du Sud. Nous saluons les étoiles , comme d'anciennes connaissances longtemps absentes. Bientôt la lune se lève dans un ciel sans nuage , et répand une clarté douce, mais plus vive que le demi-jour incertain du crépuscule boréal. La Norwége au clair de lune, c'est pour nous une révélation. Les rayons jettent sur les lacs des reflets satinés , les bois de sapin ont un aspect étrange, fantastique, et découpent des ombres dentelées sur le tapis des mousses et des lichens ; les sommets lointains sont noyés dans une lueur bleuâtre, la nature entière s'enveloppe de poésie et de mystère; je me rappelai alors cette parole de l'un des écrivains qui ont le mieux connu et décrit ces contrées : « Les nuits du Nord sont au jour » ce que la perle est au diamant ; moins d'éclat » et plus de charme. »

Cependant la route s'allonge, notre impatience croît. A chaque groupe de maisons, à chaque gaard, nous croyons toucher au but ; chaque toit que nous voyons apparaître au loin, argenté d'un rayon, doit s'appeler Haukelid. Mais notre cheval passe outre, le terme du voyage recule, notre gamin lui-même ne paraît plus très-sûr de la route, et aux questions que nous lui adressons, il répond par un regard désorienté !

Avons-nous quitté le chemin ? Sommes-nous égarés ? Tournons-nous le dos à Christiania et revenons-nous au pays des fjords ? Tandis que nous nous posons ces questions peu rassurantes, nous voyons tout à coup se dresser à peu de distance, au bord du sentier, une masse étrange, noire, immobile, grande comme un monument, effrayante comme un monstre. On dirait une carapace immense, luisante d'écaillés, bossuée , hérissée de longs bras qui se terminent en têtes grimaçantes. Notre jeune postillon ne paraît pas ému , il nous montre un gaard qui apparaît vaguement à travers les déchiquetures du feuillage, et dit simplement : « Priester gaard » , la ferme du prêtre. Ce mot explique tout : la masse étrange qui nous fait face est tout simplement une de ces anciennes églises norwégiennes,

dont nous avions vu des images à Trondjem et à Bergen et dont le Thelemarken montre encore les curieux originaux. Figurez -vous un édifice en bois, trapu, à peu près rectangulaire, entouré de galeries à jour et surmonté d'un fouillis de toits ardoisés qui s'enchevêtrent, s'élèvent les uns au-dessus des autres, s'effilent en flèches, ou s'arrondissent en coupoles ; de toutes les façades, de tous les angles de la construction jaillissent des gargouilles allongeant une gueule de dragon. Ces églises, d'un style vraiment national, sont vieilles de trois ou quatre siècles. Le froid du Nord, qui désagrège la pierre, respecte leurs murailles de bois. Rien d'étrange comme cette architecture désordonnée qui défie la symétrie , trouve l'effet en dépit de toute règle et dessinait à nos yeux une silhouette fantastique sur l'azur nocturne.

Nous frappons à la porte du presbytère ; un vieillard vénérable vient nous ouvrir. Le français, l'anglais, l'allemand lui sont également inconnus; mais il est prêtre, il doit être lettré ; c'est le moment de faire appel à nos souvenirs classiques et d'évoquer sous le ciel de Thulé la langue de Cicéron . Après certains efforts de mémoire et de composition , nous demandons notre chemin

Isêiiili^ë!

Vieille église norvégienne dans le Thélémarken.

en latin - le pasteur nous répond dans la même langue. Il veut nous retenir et nous offre l'hospitalité; mais nos instants sont comptés, nous voulons atteindre Haukelid dans la nuit. Le prêtre nous indique la route. D'un thème improvisé, nous passons avec succès à une version mentale, et nous nous retrouvons dans le droit chemin , doublement satisfaits.

Le soleil se lève au moment où nous atteignons Haukelid. Ce gîte si ardemment désiré est une hutte qui abrite une famille et contient un lit. Heureusement, la hutte est flanquée d'une grange où nous nous étendons pour quelques heures sur le tapis moelleux des foins et des luzernes.

Le lendemain soir, notre karriole nous dépose à la porte d'une sorte de castel rustique; c'est une châtelaine qui nous reçoit, entourée d'un peuple d'enfants et de serviteurs. Notre hôtesse porte un pantalon d'étoffe noire, enveloppant la jambe, se prolongeant sur le pied et disparaissant dans un sabot sculpté; sur ce haul-de-chausse brillent d'éclatantes broderies. Une jupe courte, assez semblable à la fustanelle des Grecs , s'arrête un peu au-dessus du genou ; le corsage est ouvert sur la poitrine et orné d'une double rangée de

bijoux. Une ceinture multicolore s'enroule plusieurs fois autour de la taille; la coiffure est une sorte de cape retombant sur les épaules, également brodée et assortie avec le pantalon. Sur un signe de la châtelaine, on nous conduit, non plus à la chambre, mais à la maison de l'étranger; c'est un chalet s'élevant au milieu des constructions du gaard, et réservé à un usage exclusivement hospitalier. Des lits antiques surmontés de baldaquins enluminés y attendent perpétuellement le voyageur, des fauteuils plus sculptés que rembourrés lui tendent les bras, et des versets de la Bible, écrits sur les murailles en caractères gothiques, lui offrent de consolantes maximes. Des servantes s'empressent autour de nous, nous offrent tout ce dont elles disposent, sans attendre nos demandes, sans faire une question : elles obéissent au précepte que nous voyons inscrit sur la porte : « II ne faut pas » fatiguer l'hôte que Von reçoit; il a besoin de v repos,, de vêtements secs, et non d'être inter- » rocjè. »

Il n'est pas jusqu'au jeune garçon chargé de nous accompagner le lendemain, qui n'ait sa physionomie spéciale. Son costume se compose d'un pantalon flottant, à la mexicaine, et d'une

veste courte de drap blanc, ornée de passementeries vertes. Il se campe fièrement derrière nous, sur une étroite traverse, anime son cheval en faisant claquer un fouet garni de grelots ; puis quand il voit son coursier lancé à fond de train, il entonne une chanson. Quelle occasion d'étudier sur le vif la musique populaire de la Norwége ! Dès la première note, nous nous regardons étonnés. L'enfant continue; plus de doutes, c'est la Marseillaise qui retentit à notre oreille. L'hymne de 92 a pris, dans cette bouche norwégienne, un accent mélancolique, grave, une tournure de cantique. 0 Rouget de l'isle, l'exportation te refait une virginité !

Par quelle infiltration mystérieuse, par quelle suite d'événements inconnus, le chant révolutionnaire a-t-il pénétré jusqu'au fond du plus primitif canton de la primitive Norwége? A ce problème, nous cherchons des solutions impossibles; c'est à Christiania seulement que nous devions obtenir une explication.

Il y a cinq ans, dans les campagnes du Thelemarken, par une rigoureuse matinée de décembre, quelques enfants intrépides, sortis des fermes, malgré la neige et la glace, signalaient dans le ciel un phénomène étrange : c'était une

tache noire qui semblait se mouvoir et flotter au gré des vents. Cette apparition met tout le pays en émoi; les anciens s'assemblent et se consultent sur la nature du météore. Cependant la tache grossissait. On aperçut bientôt une sorte de monstre de forme arrondie , entouré de cordages , qui s'abaissait vers la terre , rasait parfois le sol , rebondissait avec fureur et entraînait dans sa course une frêle nacelle où se tenaient deux hommes à demi morts de faim et de froid. Enfin le monstre s'affaisse expirant; les braves Norwégiens accourent, relèvent les deux hommes, les réconfortent et vont jusqu'à leur trouver un interprète. Les voyageurs aériens expliquent alors qu'ils se sont échappés en ballon d'une grande ville assiégée, pour porter à la France et au monde des nouvelles de Paris. Le vent les a poussés, en vingt-six heures, des rives de la Seine sur le Lijfield en Norwége. Le courage des aéronautes, la sympathie qu'éveille le nom de la France chez tous les peuples Scandinaves, enthousiasment les paisibles habitants du Thelemarken. Jusqu'à Christiania, le voyage des deux Français fut un triomphe. Au milieu des ovations , ils chantèrent l'hymne patriotique qui était alors dans toutes les bouches, et voilà comment la

jeune génération du Thelemarken chante la Marseillaise.

Parvenus au sommet de la montagne de Mehejen, nous voyons à nos pieds la ville de Kongsberg dont les mines d'argent fournissent à la Norwége entière ses species , ses marks et ses skillings. La civilisation reparaît à nos yeux sous l'image d'un embarcadère de chemin de fer situé au milieu du groupe de maisons et d'usines qui forment la cité industrielle. Adieu la karriole qui a secoué nos pérégrinations et qui les a émaillées de tant d'incidents pittoresques , adieu cet imprévu qui est le charme du voyage et l'aliment de la bonne humeur : nous repassons sous l'empire discipliné de la vapeur. Au moment où nous entrons en ville, la nuit est tombée, mais le ciel reste vivement éclairé du côté du nord. Peu à peu un faisceau de fusées s'élève lentement de l'horizon, s'épanouit comme un éventail qui s'ouvre et inonde le ciel d'une blanche clarté : c'est un commencement d'aurore boréale, c'est comme un adieu que nous envoient ces régions du Nord que nous allons quitter. Mais bientôt la gerbe lumineuse pâlit, l'apparition s'évanouit, le phénomène avorte , et je me prenais à songer

que si aujourd'hui le Nord nous refuse le plaisir

de contempler une aurore boréale dans toute sa beauté, le ciel du Midi m'en offrit une il y a quelques années, sur les bords de l'Adriatique, à Venise, où je n'étais pas venu la chercher. Je revoyais alors les lagunes reflétant un ciel ensanglanté, et le palais des doges, les coupoles de Saint-Marc, le lion ailé de la Piazzetta se profilant comme des apparitions sur l'horizon en feu.

Page 1