CHAPITRE VII
Drontheim et Trondjem. — Une Pompéi gothique. — Un ancien caporal aux gardes-françaises. — Comme quoi les concessions sauvent parfois les gouvernements. — Le rocher de Munckholm. — Un dîner à double fin. — Dans le Dovre- Fjeld. — Les prairies suspendues. — Chez l'habitant. — Le seigneur paysan. — Napoléon en Norwége. — Lasciate ogni speranza. — Sublimes horreurs. — Rencontre inattendue. — L'Anglais qui va voir les révolutions. — Les gorges de la Driva. — Sur les hauts plateaux. — La Laponie au sommet des Alpes.
Il est des villes auxquelles l'imagination , dans ses promenades vagabondes, se plaît à rendre visite ; on croit les avoir vues avant d'y être entré; elles apparaissent comme le résumé d'une époque, comme l'image d'un âge disparu. Aux yeux d'un Parisien, le nom de Drontheim évoque un monde à demi fabuleux, que l'histoire entrevoit à peine à travers les brouillards du Nord, et la capitale de la vieille Norwége se dresse vaguement, au fond d'un horizon lointain, dessinant les flèches de sa cathédrale , les clochers de
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ses abbayes, les murs crénelés de ses forteresses sur un ciel sombre, qu'illuminent parfois les lueurs sanglantes des aurores boréales.
C'est ainsi que notre esprit s'était figuré Drontheim. Le nom môme de la ville en norwégien , Trondjem , nous préoccupait par sa tournure Scandinave et frappait étrangement notre oreille. Malheureusement, de Trondjem nous avons fait Drontheim, mot dur et pesant, à désinence allemande , car notre manie de défigurer les noms ne recule devant aucune difficulté, et ne pouvant franciser Trondjem, nous l'avons germanisé 1
En entrant en ville , il nous fallut reconnaître que la réalité est l'ennemie de l'imagination, et que trop souvent elle ne laisse pas pierre sur pierre des édifices que sa rivale s'est plu à élever. A la place de l'antique métropole que nous rêvions, la réalité nous offrait une bourgade sur de grandes proportions , une ville de province voulant se donner des airs de capitale à la dernière mode. Trondjem a des boulevards plantés d'arbres, des places à angle droit, des magasins où l'on tient l'article de Paris, des maisons à plusieurs étages, et même un palais : seulement ces maisons sont eu bois, ce palais est en plan-
ches, et le tout est couleur de macadam. Les constructions de bois que nous avions rencontrées en Suède, légères, sans prétentions, peintes de tons vifs, éparpillées le plus souvent dans des jardins, composaient des aspects réjouissants à l'œil. Les lourdes bâtisses de Trondjem, à l'allure guindée, semblent placées provisoirement comme des maquettes de monuments à venir ; elles font penser à ces villes artificielles que les favoris de Catherine de Russie semaient sur ses pas, quand l'impératrice parcourait son empire, qu'ils faisaient transporter plus loin, quand Catherine continuait son voyage, afin que Sa Majesté crût que les steppes se peuplaient sous son règne et qu'à sa voix les cités surgissaient du sol.
Trondjem possède pourtant une relique du passé : sa cathédrale , le plus vaste monument gothique de la Scandinavie , s'impose à l'attention de tous ceux qui ont le respect des grandes œuvres du moyen âge. Elle ne se révèle pas au loin par une flèche jaillissant dans les airs , ou par deux tours jumelles , comme ces basiliques de France ou d'Allemagne, à l'ombre desquelles se groupe une cité. Elle élève sa masse mutilée dans un coin de la ville, qui fut le centre de la vieille Nidaros, mère de Trondjem.
L'extérieur semble une ruine plutôt qu'un monument, avec ses tourelles décapitées, ses arcs-boutants effondrés, son abside surmontée jadis d'une élégante végétation de pierre, et que la foudre a découronnée. Après le feu du ciel , la torche des incendiaires ! On retrouve encore sur les murailles les traces noirâtres de l'incendie, témoignage de fureur à la fois et d'impuissance. Partout des piédestaux veufs de leurs statues, des niches vides , des tronçons de colonnes ; du milieu de ces débris émergent, au front des portails , quelques statues demeurées intactes ; la roideur hiératique de leur attitude révèle leur antiquité, et la béatitude qu'expriment leurs traits porte l'empreinte du siècle qui les a créées. Les sculpteurs du moyen âge furent des artistes à force d'être des croyants, et si l'œil qui contemple leurs statues ne devine pas toujours le corps humain sous les plis de la draperie, l'âme lui apparaît ; il la voit s'élancer vers le ciel du fond d'un visage inspiré.
Une des nefs latérales s'est effondrée et présente aujourd'hui l'aspect d'un de ces cloîtres abandonnés dont les arceaux encadrent un préau solitaire. D'informes débris, des fûts de colonnes mutilées, des torses de statues, en-
combrent le parvis où se pressait jadis la foule
des fidèles.
Nous cherchons à pénétrer dans l'intérieur de l'édifice; des échafaudages nous arrêtent, des barricades de poutres amoncelées obstruent les porches, un rempart de briques a muré le portail principal. Enfin, une porte latérale nous ouvre un étroit passage et nous jette au milieu d'un labyrinthe de couloirs obscurs , serpentant entre des murailles de plâtre. Rien ne guide notre marche au milieu des galeries qui se coupent et s'embrouillent en tout sens ; de temps en temps un débris de sculpture apparaît ; une arcade gothique nous donne accès dans une chapelle en ruine. Parfois aussi, nous n'avons d'autre chemin que le rebord d'un abîme, au fond duquel nous apercevons vaguement l'entablement de pilastres cyclopéens. Souvent le couloir obscur se resserre ; ses parois touchent nos épaules. Où est celte nef que les chroniques anciennes citent comme la merveille du Nord, qui mesurait 346 pieds de long, sur 84 de large, qui donnait asile à trente-deux autels et que soutenaient 3,360 colonnes? Cet immense vaisseau n'a pas été renversé, et pourtant il n'existe plus. Ne pouvant le détruire, la réforme victorieuse l'a
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comblé ; des luthériens fanatiques ont enseveli le chœur, les nefs, les chapelles, les piliers séculaires sous une couche de plâtre, dont l'épaisseur dépasse six mètres. Puis, au milieu de ce bloc informe qu'ils avaient coulé dans le vieux moule gothique, ils ont taillé une chapelle froide et triste où ils célèbrent leur culte mesquin. Aujourd'hui, la Norwége déplore la barbarie de ces iconoclastes , elle veut rendre au grand jour la construction primitive ; des souscriptions se sont ouvertes, le bon sens et le goût public ont pris l'initiative d'un travail d'exhumation. Nous entendons autour de nous résonner le fer des ouvriers , nous assistons à des fouilles pratiquées dans cette Pompéi gothique. Des centaines de travailleurs attaquent le ciment et retrouvent la pierre : en parcourant à la lueur des torches des galeries aussi sombres que les couloirs d'Herculanum, nous voyons des merveilles ignorées, des chefs-d'œuvre ensevelis reparaître à chaque pas. Au fond d'un puits se révèle le chapiteau fouillé d'une colonne dont nous ne voyons pas se développer la structure : là, c'est quelque autel ouvragé rendu à la lumière , tandis qu'une couche de plâtre cache encore le dais qui le surmontait ; plus loin, un ruban de sculptures
légères apparaît de place en place , se dissimule bientôt et laisse à peine le temps de distinguer la grâce fugitive de cette liane de pierre. Plus loin encore , une statue ensevelie à mi-corps tend des bras désespérés comme pour supplier qu'on achève sa délivrance; à côté surgit de la muraille le buste d'un archevêque, mitre en tête et la main levée pour bénir. Nous retrouvons la source de saint Olaf, patron de Trondjem et de la Norwége; l'eau miraculeuse a jailli à l'endroit où reposa le corps du saint, et pendant des siècles des pèlerins sont venus y chercher un remède à leurs souffrances. Près de là, une cavité étroite pratiquée sous une dalle montre une de ces cellules où des recluses s'ensevelissaient vivantes. A la vue de ces fragments épars, si l'ensemble de la cathédrale échappe à l'appréciation, le sentiment de l'immensité et de l'infinie variété de l'œuvre nous envahit et nous presse. Nous parcourons, pour ainsi dire, feuillet par feuillet, un de ces livres de pierre où le moyen âge inscrivait toutes les formes de sa pensée, où il laissait le témoignage de ses passions, de ses espérances, de ses élans et de ses doutes, où il faisait ricaner le masque chauve d'un démon non loin du visage radieux d'un an<re, où il allon-
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geait le col d'une guivre au-dessus de la tête d'une vierge, où il plaçait un cri de révolte tout près d'un hymne, la caricature à côté de l'extase.
Soudain, à l'extrémité d'une galerie, nous voyons poindre une étoile brillante. Elle nous guide, elle grandit ; le jour reparaît, et nous nous trouvons au milieu du chœur exhumé, restauré, où le soleil verse des flots de lumière à travers les vitraux et les rosaces. Là, des piliers élancés soutiennent des voûtes aériennes, le marbre vert, extrait des montagnes de Norwége, s'allie au granit rose du Groenland ; la flore architecturale du moyen âge pousse partout ses touffes vivaces, inonde les corniches, se glisse dans les cannelures des pilastres, et enroule autour des balustres ses capricieux festons. Un jubé coupe le chœur et voile le sanctuaire, comme un iconostase byzantin : c'est un rideau de pierre, sculpté à jour, qui s'élève du pavé du temple au sommet de la nef. Trois étages d'ogives aiguës le composent ; ces baies hardies s'élancent vers le ciel soutenues par des faisceaux de colonnettes, et plongent leurs pointes amincies dans un fouillis d'arabesques. Entre les ogives, de fines nervures découpent
le vide, et la fantaisie inépuisable de l'art gothique emmêle ses ornements délicats. A travers ce feuillage touffu, à travers les baies ogivales, à travers les trèfles évidés, l'œil plonge au milieu des arcanes mystérieux du sanctuaire : mais au lieu d'un autel catholique, éblouissant d'or et de pierreries, il voit se dresser un pâle fantôme de marbre blanc. C'est le Christ de Thorwaldsen, statue sévère et froide, qui semble l'image même de la réforme au milieu de ce temple bâti par la foi naïve et enthousiaste du passé.
La beauté du chœur fait regretter plus vivement la profanation de la nef et du transept ; un profond sentiment de tristesse s'empare de l'âme à la vue de cette grande œuvre de l'homme, que l'homme a mutilée. Ainsi, des siècles ont accumulé leur travail pour élever la cathédrale de Trondjem ; des générations en prière en ont usé les dalles avec leurs genoux ; des rois y ont reçu la couronne et y ont suspendu leurs trophées ; chaque navire rentrant aux ports de Norwége est venu apporter à la basilique le tribut d'un ornement enlevé à des pays lointains, comme chaque galère vénitienne rapportait une pierre pour l'autel de Saint-Marc.
Puis un jour les luthériens suédois ont assiégé Trondjem, et tandis qu'ils donnaient l'assaut, dans la cathédrale , le primat de Norwége , entouré d'un cortège d'évêques et d'archidiacres, implorait la miséricorde du ciel ; les femmes et les enfants entrevoyaient pour la dernière fois, à travers les dentelures du jubé, les splendeurs du culte catholique ; ils se prosternaient devant la triple châsse de saint Olaf , palladium de la cité, soutenue sur les épaules de quarante prêtres. Soudain, les portes de l'église se sont effondrées, un flot de fanatiques s'est rué dans le sanctuaire ; ils ont dispersé les reliques, déchiré les ornements, égorgé les prêtres ; de la cathédrale de Trondjem ils ont fait une écurie , de la châsse du saint ils ont fait des rycksdales , des évêques ils ont fait des martyrs !
Il y a deux ans , le chœur de la cathédrale de Trondjem revit un instant la pompe des anciens jours : Oscar II, roi de Suède, y reçut la couronne de Norwége , suivant un usage séculaire , interrompu par la conquête danoise, remis en vigueur et imposé aux souverains par la constitution de 1814. Depuis les vieux rois de
Norwége, Bernadotte s'y soumit le premier, et
renoua ainsi la chaîne brisée des traditions nationales. Le soir de la cérémonie, l'ancien maréchal de France, qui avait troqué son bâton semé d'abeilles contre une double couronne, faisait part à son confident intime, Adlercreutz, de ses impressions du jour ; il avait été fort ému , disait-il, et s'était souvenu d'une cérémonie qui l'avait encore plus vivement impressionné : « C'était, je pense, vers 1780, avait-il ajouté, » et la scène s'est passée au régiment des gardes- 55 françaises; un jour, à !a parade, le sergent 55 me fit sortir du rang; puis, me saluant de >5 l'épée et s'adressant à la troupe, il s'écria : Au 55 nom du roi, vous reconnaîtrez pour caporal le 5) nommé Bernadotte (Charles-Jean). Aujourd'hui 55 on m'appelle encore Charles-Jean, mais je ne 55 suis plus caporal. 55
A Trondjem , les débris du passé se dérobent sous une ville moderne ; il faut les chercher et les découvrir sous l'écorce récente qui les cache. Les remparts de l'arsenal s'élèvent sur les débris de l'ancien palais des rois de Norwége, dont quelques murs énormes restés debout attestent seuls l'antique magnificence. De nos jours, lorsque le souverain vient recevoir la couronne à Trondjem, il habite le nouveau château. Ce
palais passe pour le plus vaste édifice de bois qui soit au inonde, ce qui ne le rend pas plus beau. A côté des vestiges de l'ancienne demeure royale, s'étend une plate-forme sablonneuse, assez élendue et à demi envahie par des habitations de chétive apparence. Cette place est une sorte de forum norwégien : là se réunissaient en plein air les assemblées de la nation, comme jadis les Francs au champ de mai ; là , le peuple délibérait en armes, votait la loi, rendait la justice, décidait de la paix ou de la guerre. Dans ces parlements primitifs , les choses se passaient de façon assez pittoresque : point de décret de convocation ; un bâton constellé de caractères runiques passait dans les campagnes de main en main et annonçait la réunion prochaine de l'Ore-thing. A l'assemblée, l'un des membres, fût-ce le roi, émettait-il une proposition contraire à la loi, il suffisait que l'un des assistants poussât le vieux cri de Haro , qui a retenti jusqu'au fond de notre Normandie, pour que, devant ce veto populaire, la proposition ne pût être discutée. C'était l'adoption de la question préalable. Devant l'assemblée avaient aussi lieu les épreuves par l'eau et par le feu , et les combats judiciaires. Le roi était le président de
l'Ore-thing, président sans pouvoir, et soumis au caprice des tempêtes populaires : il n'était pas rare, dans la chaleur du débat, de voir des orateurs porter la main à leur glaive , et la discussion fiuir en bataille. Parfois aussi la tragédie faisait place à la comédie. Le roi Hakon voulait convertir ses sujets au christianisme ; l'opinion publique était peu favorable à ce projet. A cette époque, les adorateurs des dieux païens se distinguaient par leur prédilection pour la viande de cheval, nourriture particulièrement agréable à la divinité, paraît-il, et qu'on servait aux festins célébrés en l'honneur dOdin; naturellement les prêtres chrétiens en proscrivaient l'usage. Un jour, à l'assemblée de l'Ore-thing, on présenta à Hakon quelques tranches de cheval : le prince s'exécuta de bonne grâce et mangea avec appétit ; il pensait sans doute que les concessions sauvent les gouvernements. Pour arroser la viande de cheval , ses sujets lui présentèrent l'hydromel dans la corne d'Odin. Cette fois Hakon témoigna que l'esprit est de tous les pays et s'acclimate sous toutes les latitudes ; il prit la corne d'Odin; mais, avant de boire, il bénit le breuvage en faisant sur la coupe le signe de la croix j le peuple s'indigne, mille cris s'élèvent :
«Eh quoi! reprend tranquillement le prince, ne voyez-vous pas que je trace la figure du marteau de Thor, le dieu que vous adorez? »
Trondjem s'entourait autrefois de remparts : cette ceinture menaçante est remplacée par des prairies bien cultivées, émaillées de fleurs, et qui ont mérité aux environs de la ville le nom de « Jardin de la Xorwége ». La ville de Trondjem montre pourtant les ruines d'une antique citadelle ; un couvent , transformé plus tard en forteresse et en prison d'Etat , s'élève sur l'une des îles du fjord, en face de la ville, et porte le nom de Munckholm, « le rocher des moines 55 . C'est la promenade aimée des habitants ; des talus gazonnés, des remparts percés d'embrasures où des canons allongent une gueule éternellement muette, remplacent les bastions massifs et les donjons de la vieille forteresse ; une tour chancelante élève encore ses ruines au centre de l'île, elle est percée à son sommet d'une lucarne étroite garnie de barreaux vermoulus. Le soldat qui nous guide nous montre cette ouverture et prononce un mot: « Schumacher. » Ce nom évoque dans notre âme un lugubre souvenir. Sur ce rocher, dans cette tour, languit vingt-trois ans un de ces hommes
que la fortune ne semble élever au faîle des grandeurs humaines que pour rendre leur chute plus retentissante.
Né dans une échoppe de Copenhague , Schumacker devint ministre , comte , presque roi ; il vécut à une époque où les nations de l'Europe s'inclinaient partout devant l'autorité absolue des rois : chez les peuples Scandinaves seuls, et en Danemark surtout, l'aristocratie avait conservé son prestige et son pouvoir. Schumacker lui déclara une guerre à mort . En soutenant la prérogative royale , le ministre assurait sa propre puissance. Ce Richelieu danois abaissa les grands comme l'illustre cardinal; de plus, il voulut les humilier. Assis sur les marches du trône, maître absolu sous le nom du faible Christian VII , il allait épouser une fille de sang royal, quand, au milieu de ses prospérités , le pied lui glissa. La rapidité et l'arrogance de sa fortune avaient préparé sa chute ; une conspiration de palais la consomma. Accusé de haule trahison, condamné à la peine capilale , Schumacker marcha à la mort la tête haute, avec une indomptable fermeté. Il avait monté les degrés de l'échafaud , le fer était levé , quand du milieu de cette foule qui avait toujours
acclamé Schumacker , reconnaissant en lui un de ses enfants , s'élève le cri mille fois répété de « Grâce, grâce ! » Un officier fend la foule ; il est porteur d'un pli royal : Christian VII faisait grâce de la vie au condamné , et commuait sa peine en une captivité perpétuelle.
Enfermé dans la citadelle de Munckholm , Schumacker contempla pendant vingt-trois ans, de la fenêtre de sa prison , un spectacle fait pour donner le spleen au cœur le plus résolument joyeux . Du pied de la tour, nous voyons se dérouler autour de nous un panorama digne de servir de cadre aux sombres tragédies du Nord : vers l'ouest , une digue de montagnes dresse au dessus du fjord ses murailles perpendiculaires, cache la vue de l'Océan et protège Trondjem contre lès tempêtes. Du^-cpté de la terre, sur une presqu'île: plate fjta -ville étale ses maisons basses au nçïïeu desquelles les mes tracent des sillons réguliers. Le fleuve Aidelven, dont pendant des siècles Trondjem porta le nom , entoure la ville comme un anneau et semble la séparer du continent. Au-dessus de la foule des maisons, la cathédrale dresse sa masse informe : une coupole moderne en plomb pose sur le vieux toit vert-de-grisé de la basilique , et accroche au
passage un pâle rayon de soleil, glissé entre deux nuages. Les montagnes qui ferment l'horizon cachent leur cime dans une brume noirâtre et semblent décapitées : on dirait des pyramides tronquées, sur lesquelles le ciel s'appuie lourdement. L'eau du fjord, sombre et blafarde, a des reflets d'étain ; autour du rocher de Munckholm des mouettes passent par bandes innombrables. Le vent les emporte, les roule et les fait à chaque instant chavirer dans leur vol. Devant un tel spectacle , Schumacker, le cœur mort à l'espérance, dut accuser plus d'une fois la clémence royale.
En revenant à Trondjem, nous trouvons la population répandue dans les rues , prenant le frais et respirant, après une orageuse journée de j uillet; les bourgeois, sur le seuil de leurs portes, lisent les journaux de Christiania , vieux déjà de quatre jours ; des groupes discutent ; pas un éclat de rire, pas un cri, mais un parler lent et traînant : on se croirait volontiers sur la place d'une ville de basse Normandie, le dimanche après vêpres. Ce rapprochement n'est peut-être pas tout à fait fortuit : la Normandie n'est qu'une colonie norwégienne qui a renié sa métropole, et les chicaniers bourgeois de Vire et de Coutances
ont peut-être des cousins logés sur la rue de Munkegaden, orgueil de la cité de saint Olaf.
ATrondjem, il faut habiter un hôtel anglais et visiter une auberge norwégienne. Nous pénétrons, en descendant quelques marches, dans une sorte de souterrain , moitié cave , moitié salle à manger ; des nuages de fumée se suspendent aux voûtes; des bourgeois, des marins , quelques paysans, assis autour des tables, fument, mangent et boivent en silence . Sur une sorte de comptoir , se dressent des pyramides de poisson cru, des montagnes de viande fumée, auprès desquelles un vase massif regorge de poivre rouge ; une fontaine verse des torrents de spiritueux : l'eau de feu coule à pleins bords. Chaque convive va lui-même charger son assiette, arrose ce qu'elle contient de poivre rouge , avale , et se sert avec régularité des rasades pantagruéliques ; puis il va se rasseoir, et semble ruminer son dîner.
Le Norwégien paraît au premier abord le plus taciturne des hommes ; il ne rU jamais et pleure rarement. L'émolion est chez lui silencieuse, ou du moins elle n'a guère que des notes égales pour rendre le plaisir et la peine; à entendre parler des Norwégiens, sans les comprendre, il
est difficile de deviner si leur langage exprime
la joie ou la douleur.
Au fond de la pièce où nous avons pris place, une trentaine de personnes sont assises à la même table ; à une extrémité, se tient une jeune femme vêtue de blanc ; à ses côtés un vigoureux garçon paraît son fiancé ou son mari. En face du premier couple, à l'autre bout de la table, nous voyons un homme enveloppé jusqu'au menton dans une houppelande noire et portant des rubans de crêpe enroulés autour de ses deux bras; ses voisins sont également en deuil. Les autres convives absorbent énergiquement les provisions qui chargent la table , boivent avec intrépidité et parlent peu. Ils ne paraissent ni gais, ni tristes, mais affairés ; ils dînent. Nous ne saurions dire s'ils assistent à un repas de noces, ou à l'un de ces festins mortuaires qui suivent les funérailles, et dont l'usage s'est perpétué en Norwége. Curieux de pénétrer ce mystère, nous interrogeons le maître de l'auberge, qui parle un peu d'anglais : «Est-ce un repas de noces ou de funérailles? demandonsnous. — L'un et l'autre à la fois, répond l'aubergiste ; ce festin est donné en commun par deux voisins, dont l'un a perdu sa femme avant-
hier, et dont l'autre marie sa fille au jeune homme que vous voyez. Ils ont fondu les deux cérémonies en une seule, c'est plus commode et moins cher. En bons pères de famille, ils ont profité de l'occasion. »
Trondjem s'adosse aux derniers soubassements du Dovre-Fjeld. Ce mot, qui signifie « montagne du Dovre » , désigne l'une des portions les plus importantes et les plus pittoresques de la grande chaîne Scandinave. Le Dovre-Fjeld est un massif montagneux qui s'étend du nord-est au sud-ouest et qui mesure plus de cent lieues de long sur cinquante de large. Il se hérisse de cimes dont quelques-unes sont les plus élevées de la Norwége ; d'innombrables glaciers descendent sur ses flancs, comme des coulées de lave sur les rampes d'un volcan ; les fleuves les plus importants de la Norwége s'échappent en mugissant des gorges du Dovre, pour rouler au loin leurs eaux tourmentées. D'une part, on voit le Dovre-Fjeld projeter ses ramifications jusqu'aux fjords de Trondjem et de Molde, jusqu'aux plages où vient mourir le flot de la mer du Nord, et, de l'autre côté, sur le versant méridional, s'affaisser en formant la vallée de Gulbrandsdal,
jusqu'aux rives du lac Mjosen et du golfe de
Christiania.
Pour se rendre de Christiania à Trondjem, de la jeune capitale à la vieille métropole, il faut franchir la chaîne du Doire-Fjeld, et frôler le pied de son pic le plus élevé, le Snœhattan, ou Chapeau de neige. Un bout de voie ferrée part de Trondjem, pour aller à la rencontre d'un autre tronçon, construit entre Christiania et l'extrémité du lac Mjosen ; mais ces deux lignes ne mesurent pas à elles deux trente lieues de longueur ; pour opérer leur jonction, elles devront se résigner à un long détour, et tourner le Dovre-Fjeld qu'elles ne sauraient attaquer de front.
Le chemin de fer nous emmène donc de Trondjem ; il serpente hardiment au milieu d'un fouillis de montagnes, se suspend parfois au-dessus des abîmes, enjambe d'une cime à une autre en franchissant une vallée sur quelque viaduc aérien ou se fraye un chemin à travers le roc nu, où la poudre a fait brèche ; bientôt la machine ralentit son allure, monte, s'épuise, souffle et s'arrête enfin en pleine forêt, au milieu d'une côte ! La karriole, cet oiseau léger des montagnes, pourra seule nous conduire
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dans la région où se dressent les sommets escarpés du Dovre.
Le géant s'annonce pacifiquement, comme s'il craignait d'effrayer le visiteur. Il nous offre d'abord une vallée boisée, protégée contre la bise glaciale de la mer ; là, nous retrouvons les essences des régions tempérées, le chêne, le hêtre, le frêne, arbres de la patrie que nous revoyons avec la joie de la frileuse Mignon apercevant des orangers. Dans un pli de la montagne, court un frêle cours d'eau, dont le murmure n'a rien d'inquiétant : nous croirions remonter le cours d'un gave des Pyrénées, n'étaient la physionomie des habitations et celle des habitants. Là, comme en Suède, point de village; de loin en loin apparaissent des fermes norwégiennes, blotties dans la verdure ; chaque famille vit isolée dans son domaine , comme dans un petit empire. Les quatre ou cinq maisonnettes qui composent le gaard se groupent autour d'une habitation plus grande ; c'est le palais du chef de clan ; il est surmonté d'une sorte de flèche en bois sculpté, beffroi de cette cité en miniature. Les pans découpés de cette tourelle rustique laissent entrevoir une cloche qui appelle les serviteurs à l'heure du repas,
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qui donne à tous le signal du travail et du
repos.
Chacune des maisonnettes a la forme d'un chalet suisse; un cordon de sculptures court le long des corniches ; des balcons en saillie s'accrochent aux fenêtres, et un escalier à jour enroule sa spirale à l'un des angles du bâtiment. Seulement ces habitations légères se dressent sur une sorte de piédestal en madriers de vingt pieds de haut, assis lui-même sur des blocs de pierre; c'estun chalet suisse juché sur le toit d'une hutte d'Islandais. Le rez-de-chaussée sert pendant l'été de hangar ou de magasin, et pendant rhiuer, c'est-à-dire pendant plus de huit mois, les neiges en condamnent l'entrée et l'ensevelissent sous leur blanc linceul. La couche épaisse tombée du ciel s'égalise, se durcit, se moule sur le sol; ce lourd vêtement de la terre norwégienne s'unit à elle et semble en faire partie. L'été, quand le vêtement est tombé, les maisons paraissent déchaussées et laissent voir leurs fondations.
Les toits présentent alors une autre particularité ; le Norwégien, auquel le roc laisse à peine quelques arpents à cultiver, transporte des mottes de terre végétale sur son toit exposé au soleil ; il ensemence ce champ artificiel et y fait la ré-
coite : les faucheurs norwégiens sont tenus de déployer l'agilité de nos couvreurs, pour couper ces moissons aériennes.
Tandis que les serviteurs travaillent, tandis que les femmes, condamnées comme chez les peuples primitifs à partager les fatigues et les efforts de l'homme, labourent, battent le blé, pansent et étrillent les chevaux, le père et le maître de la famille, le seigneur-paysan, comme il s'appelle lui-même, est assis le plus souvent au seuil de sa demeure, et contemple paisiblement son royaume, en aspirant les bouffées de sa pipe monumentale. Il porte des bas de laine chinés, des souliers découverts à boucle de métal, des culottes courtes ; son habit à la française, à basques flottantes, à collet rabattu, laisse apercevoir un gilet brodé. C'est du plus pur Louis XV; mais si le costume est aristocratique, la coiffure est révolutionnaire; elle se compose du bonnet phrygien de la Liberté, en laine rouge, du bonnet du sans-culotte, jurant sur un costume dont la coupe, sinon l'étoffe, n'eût pas été désavouée par un tailleur de la cour de Versailles.
Lorsque vous approchez du seigneur-paysan pour lui demander des chevaux ou un gîte , il vous accueille avec un mélange de hauteur et de bon-
homie, il vous tend la main, et après vous avoir montré la chambre du voyageur , confortable souvent et toujours brillante de propreté, il vous ramène dans sa propre demeure. Il vous fait asseoir au milieu de la grande salle, où le soir se réunit la famille; ce n'est plus un aubergiste, c'est un hôte. Vous pénétrez alors au fond de la vieille Norwége, dans un monde immobilisé depuis des siècles , immuable et pourtant vivant , qui pense, croit et agit, mais comme ses aïeux lui ont appris à penser, à croire et à agir. La vétusté de l'ameublement ferait la joie de nos collectionneurs; ils s'en disputeraient les pièces avec passion. Des lits à baldaquin et à colonnes , des bahuts sculptés et coloriés, des crédences circulaires se dressent le long des murailles, entre les pièces suspendues d'une vaisselle de faïence grossière, mais d'un éclat éblouissant. Quelques images décorent les murs dans des cadres de bois verni; le portrait de Napoléon le Grand s'y trouve souvent, comme dans une chaumière de France. Le Nord a ses légendes, mais les légendes de l'Occident ont retenti jusqu'au fond du Dovre-Fjeld, comme par un écho lointain, répercuté de nation en nation.
Deux cadres se font face et occupent une place
d'honneur : l'un montre invariablement le portrait du roi, der Kong, comme disent les Norwégiens, en uniforme d'officier; l'autre renferme un exemplaire de la Constitution libre, que les représentants du peuple, paysans pour la plupart, ont votée à Eidsvold en 1814. Chaque Norwégien pourrait réciter par cœur cette constitution à laquelle Bernadotte et ses successeurs ont prêté serment. Ce que nous appelons en France « pacte fondamental » porte en Norwége un nom plus simple, celui de grand law , la grande loi ; les Norwégien s la chérissent comme le plus précieux de leurs biens, et s'il fallait se prononcer entre le roi et la constitution, ils n'hésiteraient pas; ils se lèveraient comme un seul homme pour la défense de cette indépendance presque républicaine dont ils sont et dont ils se savent dignes.
La Norwége est le pays du monde dont l'organisation politique se rapproche le plus de celle de la Suisse; elle forme une confédération de paroisses, et chaque paroisse est une confédération de familles. Sous la domination danoise, la Norwége n'existait pas comme nation, mais l'indépendance de l'individu et celle du canton
avaient été respectées; la libre administration
des affaires locales a toujours été regardée par le Norwégien, aussi bien que par le Suisse, comme un droit et comme un devoir ; on dirait que la nature a voué ces deux peuples au système de la fédération en les fractionnant en une multitude de petites circonscriptions , enfermées ellesmêmes dans des frontières naturelles qui sont infranchissables pendant une partie de l'année; chaque vallée , chaque bassin de torrent est tenu de vivre de sa vie propre.
Assis au foyer d'une famille norwégienne, près de l'âtre où pétille un bon feu, nous nous laissons observer par nos hôtes. Leur accueil est réservé d'abord. Ils considèrent ces étrangers venus d'un pays dont le nom retentit rarement dans leurs solitudes; de grands garçons, debout autour de nous , les bras pendants , l'air un peu gauche, nous offrent le type norwégien dans toute sa pureté ; ils sont vigoureux , solidement musclés ; leur chevelure est d'un blond tirant sur le roux, leur visage s'encadre invariablement dans un collier de favoris touffus : l'aspect rappelle celui des Yankees, avec moins d'assurance et plus de distinction. Les Norwégiennes semblent taillées à coups de serpe ; dans la première jeunesse, l'éclat de leur teint est éblouissant;
bientôt le visage se hàle , se ternit, mais conserve toujours un air de force et de santé. Les Norwégiennes sont prévenantes et douces, leur langage est affectueux , elles tutoient le voyageur comme un frère. La mère de famille vaque aux soins du ménage, commande aux servantes, dirige les apprêts du festin avec le coup d'œil d'un général qui ordonne la bataille, sans prendre part à l'action ; de grandes et fortes filles lui servent d'aides de camp. Des poussinées d'enfants grouillent autour de nous, et nous regardent ébahis ; leurs bonnes figures fraîches sont à demi cachées par d'énormes bonnets rouges. Tous, hommes, femmes, enfants, ont un cigare à la bouche ; le tabac est une passion chez les peuples Scandinaves : il berce cette rêverie mélancolicr-o' qui est le farniente du Nord. Le Norwégien ne dit pas : « J'ai attendu deux heures » , mais « j'ai fumé deux heures » . Quant aux Norwégiennes , elles ne dédaignent pas plus le cigare que les indolentes créoles de la Havane.
Cependant le chef de famille prend la parole : il parle d'ordinaire un peu anglais, et se montre alors assez prodigue de questions, sans être importun : « D'où venez-vous? que faites-vous?
que fait-on dans votre pays ? » Lorsqu'il nous fut donné de communiquer avec nos hôtes, nous fûmes étonnés de l'étendue relative de leurs connaissances, de la rectitude de leur jugement. Point d'imagination, mais un bon sens froid ; point de ces aspirations qui dégénèrent trop souvent en appétits ; leur intelligence semble droite, saine, et un peu lourde ; leur esprit a une belle carnation, comme leur visage.
A Bjerkaker, la nature change d'aspect, nous sommes au seuil du Dovre proprement dit. Devant nous se dresse une multiple rangée de pics menaçants ; leurs cimes sont dentelées comme des mâchoires de requins . Une brèche ouverte entre deux montagnes va nous livrer passage ; ce trou gigantesque et béant, dont l'œil ne saurait sonder la profondeur , rappelle cette bouche de l'enfer que Dante a décrite et que Doré nous a montrée. C'est la même grandeur sombre , les mêmes abîmes s' ouvrant en tous sens, se croisant, s'enchevêtrant ; c'est la même nature désespérée. Un ciel de plomb, où les nuages se poursuivent et se heurtent, ajoute encore à l'âpre désolation du site, et nous cherchons le sinistre avis que le poëte a inscrit à l'entrée du gouffre , et qui aurait pu être l'épigraphe de son œuvre.
Lentement, péniblement, nous nous élevons le long des flancs de la montagne ; des sapins horizontaux penchés sur l'abîme en cachent la profondeur, mais le bruit du torrent ne nous arrive plus que comme un écho affaibli. Nous passons sur des ponts chancelants , dont la Norwége a conservé le monopole : ce sont des troncs de sapin non équarris , juxtaposés et retenus l'un à l'autre par des liens d'osier. Le sol que nous foulons offre l'image de la désolation ; des racines tourmentées courent entre les rochers et font trébucher notre cheval ; de pâles bouleaux tordent leurs bras comme des spectres ; des rafales de neige rasent la terre avec un sifflemeut aigu. Au-dessous de nous, dans le précipice, les nuées ondulent en mer houleuse. Un voile de brume nous cache les hauts sommets de la chaîne ; il crève par places et laisse entrevoir à travers ses déchirures une aiguille neigeuse ou la nappe froncée d'un glacier : parfois le sombre rideau se relève tout à fait, se replie comme une voile larguée et retombe ensuite. Nous avons entrevu des horizons lumineux, des perspectives brillantes, qu'éclaire un soleil invisible pour nous, et une barre de glaciers fermant l'horizon comme une muraille de diamants. Pendant ces
rares éclaircies , nous oublions quinze heures de voyage, la fatigue, le froid qui nous pénètre, nous ne cherchons plus la ferme qui va nous offrir l'abri de la nuit; nous contemplons la nature lugubre , mais imposante , où régnent ces deux majestés : la Montagne et le Nord .
Cependant, notre cheval rassemble les restes d'une ardeur qui s'éteint ; il presse le pas, flairant l'approche de l'écurie, et nous découvrons une ferme misérable , accrochée à une pointe de rochers et dominant un lac aux eaux mortes. Sans doute, c'est la demeure de rudes montagnards, chasseurs de rennes et dénicheurs d'aigles. 0 surprise ! dans une première pièce, nous apercevons tout d'abord des voiles bleus , des chapeaux de paille, et des ombrelles accrochées au mur ; à côté nous entendons des éclats de voix et le bruit d'un joyeux souper. Nous tombons dans une colonie d'Anglais, qui a planté sa tente sur le plateau du Dovre pour une quinzaine de jours , dans le but avoué de faire la guerre au gibier de la montagne et d'exterminer les poissons des lacs. Faisons justice d'un préjugé, qui fut peut-être une vérité : l'Anglais en voyage passe pour un compagnon de roule désagréable; on le dit sec, anguleux et gourmé.
En Norwége, nous n'avons rencontré que des genllemen de relations faciles, charmés de faire connaissance , sans mettre dans leurs ouvertures un empressement gênant. A Aune, tel était le nom de la ferme du Dovre-Fjeld , après un dîner composé de saumon sous toutes les espèces, rôti, bouilli, fumé, salé ou cru, de langues de rennes et d'excellent laitage , pêcheurs et chasseurs nous racontèrent leurs exploits du jour. L'un avait lutté pendant plusieurs heures avec un saumon, qu'il avait fini par noyer dans l'air, disait-il, en lui tenant la tête hors de l'eau; l'autre rapportait plusieurs douzaines de cet oiseau à la chair délicate que les Écossais appellent grouse et les Norwégiens « ripa » . La conversation s'anima bientôt ; elle roulait sur les sports divers, dont les Anglais sont si friands, sur leur besoin de déplacement et sur ces excentricités dont le renom a fait plusieurs fois le tour du monde : « J'ai connu un compatriote, dit un des convives, qui voyageait sans cesse, mais dans un but unique, celui d'assister aux révolutions. Il passait sa vie à courir de contrée en contrée, de continent en continent, pour suivre les insurrections , lorgner les émeutes et comparer les séditions. Il se tenait fort au courant de
la politique, flairait les révolutions, lisait tous les journaux, tâtait le pouls des peuples, et dès qu'il avait vent d'un de ces symptômes , de la chute des rois avant-coureurs funestes , il agrafait sa valise et prenait l'express. Il retenait les places d'avance , louait une fenêtre à des prix fantastiques dans les quartiers où les révolutions éclosent et fleurissent. C'était d'ailleurs un homme instruit, parlant plusieurs langues, tory enragé : il n'était jamais venu en Norwége ; il connaissait admirablement la France et l'Espagne. »
Le lendemain, l'air est pur, le vent a nettoyé le ciel, balayé les nuages; le soleil fait resplendir les neiges éternelles ; il égayerait le paysage , si ces contrées pouvaient être égayées. Nous continuons à monter à travers les gorges de la Driva, dont le nom devrait être cité à côté de la vallée de Chamonix, ou du col de Balme, parmi les plus grandioses conceptions de la nature. La Driva prend sa source dans les glaciers du Dovre- Fjeld ; torrent d'abord, elle se grossit d'autres torrents, attire à elle toutes les cascades de la montagne, les boit, se gonfle et forme un fleuve qui n'est qu'une suite ininterrompue de rapides et de cataractes. La Driva descend entre
deux parois de granit, s'irrite contre les rochers qui lui barrent le passage, les frappe, les effrite, lance en l'air des panaches de fumée, roule des quartiers de roche et finit par s'abîmer dans un gouffre sans fond, entre deux piliers de basalte, tellement rapprochés que les montagnards prennent plaisir à bondir de l'un à l'autre . La végétation a disparu ; partout le roc nu , affectant les formes les plus étranges, tour à tour portique, temple ou colonnade. Là, des blocs cannelés de hauteur irrégulière et juxtaposés paraissent un orgue de géant. Plus loin, d'autres blocs semblent des animaux fantastiques, des dragons, des mastodontes, pétrifiés dans les derniers cataclysmes du globe; il en est qui ont reçu des noms expressifs : « l'église » , « la tour » , «l'homme à cheval ». Des cônes de granit, hauts de huit à neuf cents pieds , s'étagent autour de nous et nous accompagnent comme un décor mobile ; ils s'écartent pour nous livrer passage, se resserrent derrière nous, varient sans cesse leurs aspects, et nous offrent à chaque pas des perspectives plus sombres, plus mornes, plus désolées. Leurs crêtes ont arrêté au passage quelques nuages légers, accrochés aux dentelures des pics; leurs flancs sont sillonnés
de filons neigeux qui laissent tomber des cascades , ces larmes de la montagne.
Arrivés au point culminant du col, point longtemps désiré et péniblement atteint, nous espérons descendre, quand une plaine immense, noire, boueuse, s'étend à perte de vue devant nos pas : nous sommes en pays plat, à quatre mille pieds au-dessus de la mer ! Nous chevauchons silencieusement sur cette table désolée, semée d'éminences sablonneuses ; pas un arbre ne vient reposer l'œil et rompre la monotonie de la perspective : c'est la Laponie au sommet des Alpes Scandinaves. Le sentier côtoie des cours d'eau , des fleuves plus larges que la Seine à Paris. Des lacs se suivent et se ressemblent ; pas un poisson dans leurs eaux , pas un brin d'herbe sur leurs rives. Les heures se succèdent et les steppes se succèdent comme les heures, interminables et implacables : la nature norwégienne se révèle alors à nous avec son caractère particulier qui est la prolongation de l'effet, la grandeur dans Y uniformité. En Norwége, tout a des proportions démesurées; les torrents sont des fleuves, les cascades sont des cataractes, les vallées mesurent quatre-vingts lieues de longueur sur dix de large.
Cependant quelques reliefs se détachent des plaines suspendues que nous traversons et les bordent d'une ceinture de pics et de glaciers. Nous distinguons le Rondane , pareil à une forteresse démantelée, et le Snœhattan, ou Chapeau de neige, le mont le plus élevé delà chaîne, dominant l'horizon de sa blanche coupole. Mais ces sommets, dont l'altitude ne dépasse guère sept mille pieds, sont humbles, comparés aux plans inférieurs d'où ils jaillissent : si, au contraire, les convulsions du globe avaient jeté audessus de cette base trapue, de cet entassement cyclopéen, le massif du mont Blanc, avec ses aiguilles de roc , ses dômes neigeux , ses mers de glace, la nature norvégienne n'aurait pas d'égale. Telle qu'elle s'offre à nous, la Norwége, si elle conserve une originalité sauvage qu'on chercherait vainement ailleurs, doit céder la palme de la beauté à la Suisse, à ce coin de terre privilégié, où la nature a résumé ses splendeurs.
Arrivés à la déclivité du plateau , nous voyons rouler au-dessous de nous un océan de monlagnes dont les pics les plus saillants atteignent à peine notre altitude; c'est une mer agitée au milieu de laquelle la vallée de Gulbrandsdal creuse un
sillon majestueux. Nous voyons cette vallée sous nos pieds comme un tapis verdoyant ; elle est émaillée d'habitations , d'eaux jaillissantes , de forêts ; des clochers émergent comme des aiguilles du fond de tous les plis du terrain : Gulbrandsdal , nom sonore, rappelle au cœur des Norwégiens un souvenir patriotique . Dans cette vallée, au commencement du quinzième siècle, s'était engagée une troupe d'envahisseurs écossais , commandés par un colonel Sainclair ; débarqués au fond du fjord de Romsdal , ils s'avançaient pour donner la main aux Suédois , autres ennemis de la Norwége, qui pressaient la ville d'Opslo, antique mère de la jeune Christiania . Les Ecossais suivaient un défilé étroit ; des rochers surplombaient leurs têtes. Soudain, un mugissement se fait entendre comme la voix de la montagne en courroux, les rochers tremblent sur leur base, chancellent, s'écroulent, et écrasent les étrangers. Les paysans de Norwége avaient déraciné des quartiers de roche; ils avaient préparé et déterminé l'avalanche : la conquête des Ecossais devint leur tombeau ; pas un ne retourna porter à Edimbourg la nouvelle du désastre.
Cependant notre karriole, lancée au galop sur
une pente rapide, roule, bondit, vole et nous dépose enfin dans un vallon où paissent des bestiaux, où travaillent des laboureurs; nous mettons pied à terre sur le seuii de la ferme hospitalière de Dombaas. Après un voyage au pays des Titans, c'est une halte dans un coin du paradis terrestre.