‹ En karriole à travers la Suède et la NorwègeChapitre 4 sur 24 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Treize cents îles. — Ulriksda). — Histoire d'un roi el de deux Anglais. — Le tour du propriétaire. — Ebba ISrahn. — Upsal. — L'université en récréation. — Un congrès. — Programme des fêtes. — Combat en ohamp clos. — Vibite à la Domkyrke. — Couronnement des docteurs. — Le baiser d'honneur. — La liberté de l'enseignement. — Les nations. — Contagion.

On a compté les îles du lac Mœlar, elles sont au nombre de treize cents; mais qui pourrait calculer la quantité prodigieuse de détroits , d'isthmes, de baies, d'anses et de promontoires que dessinent les côtes tourmentées de celte mer intérieure? Tantôt le Mœlar, encombré d'archipels, n'est plus qu'un réseau de rivières s'enchevêtrant en tous sens; tantôt c'est un bassin majestueux servant de perspective aux palais d'été de la royauté suédoise. Dans ses eaux se mirent les tours de Gripsholm, les perrons de Drollningholm et les terrasses d'Ulriksdal.

Gripsholm, manoir féodal, a logé des princes batailleurs. Ses salles sévères, où aujourd'hui

UPSAL. 7i

des armures alignées moulent une garde éternelle, ont vu s'accomplir plus d'une révolution. Ses tourelles ont servi de prison à plus d'un prince détrôné. Drotlningholm, somptueuse bâtisse, est le séjour favori de la royauté actuelle. Ulriksdal, élevé auprès de l'un des recoins les plus poétiques du golfe, est la résidence des princes artistes; Charles Xlr, le dernier roi, y passa la plus grande partie de sa vie. A Giïpsholm , à Drotlningholm, les habitants de Stockholm vont en promenade; à Ulriksdal ils vont en pèlerinage. Le nom de Charles XV évoque dans le cœur de tous ses sujets un souvenir attendri : ce prince apparaîtra sans doute dans l'histoire comme l'une de ces figures dont les traits charment et séduisent la postérité. Mille anecdotes, mille récits recueillis à chaque pas, nous ont fait regretter, comme si nous étions nés à Stockholm, la perte prématurée de ce roi, qui par les goûts, les mœurs, les sentiments fut si purement Suédois, c'est-à-dire presque Français.

Vue du lac, Ulriksdal a une mine de villa italienne, badigeonnée en rose et appliquée sur un fond de feuillage d'une fraîcheur toute septentrionale. A l'extérieur, ce n'est qu'une maison sans prétention; à l'intérieur, c'est un musée. Le

72 Eft KARRIOLË.

goût d'un artiste a présidé à la décoration de ces salles où se pressent les chefs-d'œuvre, sans distinction d'âge ni de nationalité : des statues antiques contemplent des tableaux flamands; des bahuts florentins font face à des cabinets en laque du Japon; la vieille orfèvrerie norwégienne dresse ses hanaps et ses vidercomes contre des murailles tendues en cuir gaufré de Cordoue. Cette variété dans le beau , cet éclectisme intelligent préviennent la fatigue, qui trop souvent dans les musées fait tort à l'admiration : on croirait parcourir le royaume magique de la fantaisie.

Un jour, deux touristes anglais se promenaient sous les ombrages d'Ulriksdal; voulant visiter l'habitation, ils s'adressèrent à un autre promeneur qu'ils venaient de rencontrer au détour d'une allée, et qui semblait le majordome du cliàleau. Celui-ci accepta l'offre de bonne grâce, les fit entrer, les promena deux heures, ne leur faisant grâce d'aucun détail, d'aucune merveille. Dans les salles historiques, il leur montra le lit où dormait Gustave-Adolphe pendant sa campagne d'Allemagne; il refit l'histoire de chaque bijou, de chaque meuble précieux, raconta les aventures de chaque tableau, et reconstitua l'état

UPS AL. 73

civil de chaque chef-d'œuvre. Nos Anglais visitent la salle du conseil , décorée dans le goût du seizième siècle, où rien ne manque pour compléter l'effet, si ce n'est une demi-douzaine de conseillers en fraise et en pourpoint. Les armoires sculptées ouvrent devant eux leurs portes à deux battants et révèlent des trésors à leurs yeux éblouis. La visite terminée , le cicérone improvisé décline ses nom et qualité: «Charles XV, roi de Suède, de Norwége, des Goths et des Vandales. »

La piété suédoise n'a rien voulu changer depuis la mort du roi à sa demeure de prédilection ; on nous la montre telle qu'elle était au temps où Charles XV s'y entourait d'une cour, ou plutôt d'un cénacle de lettrés et d'artistes. Le^roimêlait aux jouissances d'une vie facile les plaisirs raffinés de l'esprit. A Ulriksdal, comme jadis àAmboise, les peintres, les poètes, les sculpteurs étaient reçus en amis ou plutôt en confrères : Charles XV était peintre et poêle. Nous nous arrêtons avec émotion devant une toile inachevée restée sur le chevalet, où nous lisons la signature royale « Karl » , mais où manque la dernière touche, et nous cherchons sur les fenêtres d'Ulriksdal quelque rime galamment tournée,

gravée sur la vitre avec la pointe d'un diamant. Les plus grands souvenirs de l'histoire suédoise s'échelonnent sur les rives du Mœlar. Pour aller de Stockholm à Upsal, de la capitale à la première ville universitaire du royaume, situées l'une à l'entrée, l'autre au fond du repli le plus abrité du lac, il nous faut saluer en passant un amas de ruines qui fut l'antique Sigtuna. Le nom de cette ville retentit souvent dans les récits épiques de l'ancienne Suède. Les Russes détruisirent Sigtuna de fond en comble au douzième siècle ; ses portes d'argent se voient aujourd'hui dans une église de Nijni -Novgorod, sous une coupole byzantine. Plus loin, une enceinte quadrangulaire, flanquée de tours massives, émerge de la verdure. C'est le château de Skokloster. Cette demeure serait digne d'un prince : elle est la propriété séculaire de l'une de ces familles patriciennes qui rivalisaient avec la royauté de faste et d'orgueil. Le maréchal Wrangel construisit Skokloster, s'y reposa de trente campagnes et y suspendit les dépouilles de l'Allemagne. Nous vîmes à Skokloster deux portraits de la célèbre Ebba Brahé, qui fut aimée de Gustave-Adolphe. L'un de ces portraits représente une jeune fille svelte, au regard poétique,

UPS AL. 75

au front pur, au teint transparent : c'est Ebba Brahé, fiancée d'un héros. L'autre image reproduit les traits d'une matrone sur le retour, un peu replète, qui semble douée d'un bon sens pratique et d'un embonpoint croissant : c'est Ebba Brahé, épouse d'un grand propriétaire et mère de dix enfants. La seconde toile pourrait s'intituler « Trente ans après ».

Cependant les berges se rapprochent; le lac finit en rivière. Puis deux quais bordés de maisons basses et bigarrées viennent s'allonger aux deux flancs du navire qui nous porte : nous sommes à Upsal.

En abordant à ce séjour d'études paisibles, où Linné a pu s'absorber pendant vingt ans dans la contemplation et l'analyse d'un brin d'herbe, nous croyons trouver le recueillement propice au travail ; nous serions tentés de marcher sur la pointe des pieds pour ne pas troubler l'étude des citoyens académiques. Quel n'est pas notre étonnement en trouvant une ville en fêle ! Chaque fenêtre est tapissée de branchages entrelacés, des banderoles agitées par le vent crépitent dans les airs ; nous surprenons au loin le bruit de salves d'artillerie. Dans les rues se presse une foule nombreuse, au milieu de laquelle voltigent,

comme d'agiles papillons, des casquettes bleues, rouges, noires, blanches surtout. Upsal, rompant pour quelques jours avec ses habitudes de recueillement, célèbre un de ces congrès qui réunissent périodiquement les élèves des cinq universités Scandinaves , Copenhague , Christiania, Lund, Helsingfors et Upsal, dans l'une de ces métropoles.

C'est un usage, vieux déjà d'une cinquantaine d'années, chez la jeunesse Scandinave que de se donner rendez-vous tous les quatre ou cinq ans dans une ville universitaire pour y célébrer par des fêtes académiques et bachiques l'union intellectuelle des races du Nord. Un accident climatérique donna naissance à cette coutume. En 1837, l'hiver fut exceptionnellement rude, le détroit qui sépare la côte danoise de la côte suédoise, Malmoë de Copenhague, avait gelé, fait assez rare, même sous ces latitudes extrêmes. Les étudiants de Lund, ville suédoise, voulurent profiter du pont que la nature leur offrait pour aller rendre visite à leurs camarades de Copenhague. Ceux-ci avaient songé à les prévenir en se rendant processionnellementà Lund, si bien qu'on se rencontra sur la glace au milieu du détroit, à égale dislance des deux royaumes.

IPSAL. 77

Une fête s'improvise aussitôt : les Danois déclarent que le punch suédois n'a pas d'égal; les Suédois reconnaissent que la bière de Copenhague est sans pareille : il n'en fallait pas tant, entre enfants de la même famille, pour oublier de vieilles querelles et les souvenirs lugubres qu'évoque encore l'union de Calmar. On parla d'entente, de rapprochement entre les rameaux divisés de la grande race Scandinave. Après de nombreux toasts, on convint de renouveler ces réunions et d'y convier les camarades de Christiania et d'Upsal. Depuis lors, Upsal a déjà vu plusieurs de ces congrès , qui pendant une semaine entière doublent presque sa population, émaillent ses rues de casquettes multicolores, et changent en activité bruyante le calme de ses promenades.

Dans toute assemblée dont les membres ont plus de dix-huit ans et moins de vingt-cinq, la politique est une invitée de fondation; elle ne manque jamais au rendez-vous, inspire des harangues et fait éclore des Démosthènes ; elle est aussi nécessaire que les vins de France pour réchauffer l'enthousiasme d'un banquet. C'est au milieu des solennités universitaires que naquit et se développa l'idée du scandinavisme, c'esl-

78 EY KARRIOLE.

à-dire de la réunion sous un même sceptre des trois royaumes de Suède, de Norwége et de Danemark. Il y a quelque vingt ans, au moment où le principe des nationalités semblait prendre son essor pour faire son tour d'Europe, au panslavisme, au pangermanisme, on opposait à Upsal le scandinavisme ; les étudiants, auxquels s'étaient joints des publicistes et quelques hommes d'Etat en disponibilité, entretenaient au profit de cette idée une agitation légale, suivant un de ces euphémismes dont notre langue politique a conquis le monopole. Les convives d'Upsal tenaient peu de compte des difficultés à vaincre, oubliaient les obstacles, décidaient souverainement du sort des dynasties, alliaient les familles royales, les supprimaient au besoin, et partaient gaiement bras dessus bras dessous pour le pays d'Utopie , en chantant l'hymne national de Charles XII. Mais en Suède, si l'imagination est prompte, la raison ne perd jamais ses droits : c'est dire que les chimères y vivent peu. Depuis quelques années, l'idée du scandinavisme sommeille; les étudiants, d'un commun accord, ont proscrit la politique active de leurs banquets, et s'ils prêchent encore le rapprochement entre les branches de la race à

laquelle ils appartiennent, ils n'entendent parler que d'une union morale et littéraire, union qui semble s'être réalisée depuis trente ans, quand le poè'te suédois Tégner a couronné de lauriers le Danois OElenschlager, dans la cathédrale de Lund, aux acclamations de la jeunesse des deux pays.

Cette année, les fêtes d'Upsal empruntent un nouvel éclat à la présence des étudiants finlandais de l'université d'Helsingfors. Jusqu'à pressa^ la Finlande, province Scandinave annexée violemment à l'empire des czars, n'avait pas eu de représentants à ces fêtes nationales, ou plutôt ethnographiques : en 1875, le gouvernement russe a accordé l'autorisation demandée; la famille est au grand complet.

Les étudiants d'Upsal, qui occupent à eux seuls une bonne moitié de la ville, ont pratiqué à l'égard de leurs invités la plus large hospitalité ; chacun d'eux loge pour le moins un Danois, un Finlandais et deux Norwégiens. Quant à nous, l'ethnographie ne nous donnait aucun droit à partager cet accueil; mais, comme nous l'avons dit, en Scandinavie, le nom de Français ouvre toutes les portes. Nous étions à peine débarqués, et déjà une ioule d'hôtes volontaires s'empressait

autour de nous. Etudiants danois, suédois, norwégiens, s'unissaient pour nous barrer le chemin de l'hôtel. Devant cette coalition, que pouvaient faire deux représentants isolés de la race latine? La race latine capitula, et s'en trouva bien.

Le lendemain , nous sommes réveillés par de nouvelles salves d'artillerie, et nos hôtes nous mettent sous les yeux le programme des fêtes et réjouissances de la journée : en premier lieu, figure une discussion solennelle entre étudiants sur je ne sais quelle subtilité de la théologie. Nous nous laissons mener dans une salle d'aspect imposant, décorée de drapeaux et d'emblèmes, où, en présence de toute la population d'Upsal, de doctes champions argumentent, attaquent, réfutent, rétorquent, entassent citations sur syllogismes , Pélion sur Ossa. Des professeurs , trônant sur une estrade, sont les juges du combat; l'auditoire suit avec une attention passionnée les phases de la lutte ; de jolies Upsaliennes s'intéressent au combat : elles parient peut-être pour la casquette rouge ou pour la casquette bleue. Sommes-nous revenus au temps où les dames de la cour du Louvre allaient en Sorbonne suivre les discussions théologiques , et où Marie

Stuart, à l'âge de douze ans, répondait à un compliment en latin par un discours dans la même langue ?

Nous regrettons de ne pouvoir nous associer à l' intérêt général, et aux péripéties d'un combat soutenu en suédois sur un texte latin j laissant nos hôtes applaudir à ce tournoi académique, nous passons au premier devoir des voyageurs , la visite des monuments. A Upsal, ils ne répondent guère à l'antique célébrité de la ville. Les rues, étroites et alignées au cordeau, sont parfaitement entretenues ; les maisons ont un air de propreté bourgeoise. Comme Oxford, Upsal n'a d'autres monuments que des églises , des collèges et des bibliothèques, d'autre industrie que celle des libraires. Mais dans cet Oxford du Nord, en vain cherchons-nous ces collèges gothiques que montre encore la vieille métropole anglaise, ces galeries à jour, ces tourelles hardies , ces fenêtres en ogive , ces façades sculptées où l'art du seizième siècle a fait épanouir ses plus délicates floraisons. La science doit aimer pourtant ces abris traditionnels que l'art lui a préparés, et où des générations d'adorateurs sont venues lui rendre hommage. 0 mon Paris ! pourquoi avoù* détruit ces monuments du moyen

âge, ces collèges où les savants d'autrefois ont appris, lutté et enseigné? Nous les avons vues dans les images de l'ancien Paris, ces bâtisses vénérables, groupées autour de la Sorbonne, hérissant la montagne Sainte-Geneviève de tours et de clochers bizarres . En les dé truisant , Louis XIV et Louis XV ignoraient sans doute qu'ils rompaient la chaîne des temps, et préparaient la voie à ceux qui ont voulu tout détruire. Les vieilles institutions s'attachent aux vieux monuments qui les ont vues naître et se développer j détruisez ces asiles séculaires, elles s'envoleront. Le démolisseur n'est qu'un révolutionnaire inconscient.

Les villes suédoises, hélas! n'ont guère le temps de vieillir; elles sont en bois, et deux fois au moins par siècle l'incendie fait place nette. Upsal , d'ailleurs, semble .s'être inspirée de la pensée que nous venons d'exprimer, lorsqu'elle a reconstruit récemment sa célèbre bibliothèque, l'antique Carolina, qui venait de s'écrouler dans les flammes. Elle lui a laissé son ancien nom, en y ajoutant l'épithète de rediviva, et en l'appelant: « la Bibliothèque ressuscitée. » Ce temple dédié à l'érudition contient deux cent mille volumes; nous y retrouvons toutes les formes du livre, cette expression matérielle de la pensée humaine,

expression qui a varié suivant les temps. Après avoir été pesant et durable comme un monument, le livre est devenu léger et éphémèrG comme une feuille qui vole, passe et disparaît Nous voyons des papyrus, des tables didactiques, des parchemins, des palimpsestes, des manuscrils, des missels, des in-quarto, des incunables, des in-octavo, des brochures et des journaux; puis, à une place d'honneur, sous une sorte de dais, le fameux Codex argenteus, la première traduction des Evangiles en langue germanique. Les Suédois l'ont conquis pendant la guerre de Trente ans, et le gardent avec orgueil. C'est un trésor et un trophée !

Sous les fenêtres de la Carolina rediviva, s'étend une vaste pelouse d'un vert émeraude, tachetée de massifs de dalhias et de géraniums j de hautes charmilles l'environnent de leurs lignes architecturales ; plus loin , des allées de chênes et de tilleuls tracent leurs sillons au milieu de masses verdoyantes, et des serres soulèvent leurs panneaux vitrés aux tièdes rayons du midi. Dans ces parcs apparaissent çà et là, à demi cachées sous le feuillage, des bâtisses régulières, badigeonnées en rose tendre j ce sont les collèges où se donne l'instruction

secondaire, et les salles de cours réservées à l'enseignement supérieur. Quel contraste entre ces maisons à la figure réjouissante, baignées d'air et de lumière, et nos sombres lycées, monuments d'aspect morose , qui tiennent à la fois de la caserne et de la prison ! A Upsal , non plus qu'à Oxford, on n'a pas pensé que la vue d'une muraille grise fût plus favorable à l'étude que l'aspect d'une haie fleurie ou d'un gazon velouté; le professeur ne fronce pas le sourcil, quand, dans la salle où il enseigne , il voit se glisser par la fenêtre ouverte les branches du lierre ou de la clématite ; la statue de Linné, qu'il aperçoit de sa chaire se dressant au milieu des plates-bandes, semble lui commander le respect et l'amour de la nature.

La cathédrale d' Upsal est le plus vaste édifice gothique de la Scandinavie. Le custode qui en fait les honneurs nous annonce pompeusement que, sous le rapport de la grandeur, elle est la quarante-huitième des églises de la chrétienté , qu'elle mesure 370 pieds de long, sur 141 de large et 115 de haut. En dépit de ces chiffres imposants, la beauté de l'édifice ne nous a pas paru répondre à son ampleur ; l'extérieur est déparé par deux tours construites il y a un

siècle. Enjolivées d'ornements rococo, elles contrastent étrangement avec l'aspect gothique du portail et de la nef. Nous croyons voir un chevalier du moyen âge, en grand costume, coiffé d'un chapeau de marquis. L'intérieur, au contraire, a conservé le style primitif de la construction ; mais on n'y trouve point cette perfection dans le détail , cette fécondité dans l'ornementation , qui s'épanouissent dans nos basiliques et réveillent sans cesse l'admiration. La cathédrale d'Upsal intéresse par les dépouilles illustres et les tombeaux qui s'y pressent. Des seigneurs hauts justiciers, agenouillés sur leur tombeau , implorent éternellement la miséricorde divine; des chevaliers dorment dans leur armure, la tête sur des coussins de marbre, le glaive au côté ; la sépulture de la famille Oxenstiern montre des blasons et des trophées, à côlé de la chapelle où trône Gustave Wasa, flanqué de ses deux épouses, et de la pierre nue sous laquelle repose Linné, qui n'a pas voulu d'épitaphe sur sa tombe.

La cathédrale d'Upsal devrait pourtant nous être chère; elle est l'œuvre d'un artiste parisien. « En l'an 1289, Etienne de Bonneuil, tailleur en pierres , maistre de faire l'église

d'Lpsal en Suèce », comme dit le contrat, s'engagea à doter la métropole suédoise d'une cathédrale et à prendre pour modèle Notre- Dame de Paris. La copie ressemble à l'original comme l'ébauche d'un chef-d'œuvre au chefd'œuvre lui-même. En errant sous ces voûtes immenses, mais froides, nous songions à certaine église de Lund, âgée de dix siècles, que nous avions rapidement visilée en nous rendant de Malmoë à Stockholm. L'aspect du vieux temple est archaïque et fruste ; mais l'ancien goût Scandinave, faussé plus tard par l'imitation des arts de l'Occident, s'y révèle avec sa primitive saveur. La cathédrale de Lund se compose de deux nefs superposées ; l'église souterraine est une crypte immense, où un demi-jour, filtrant par dix fenêtres, qui ne sont que de vastes soupiraux, éclaire étrangement une quadruple rangée de colonnes trapues, des voûtes écrasées, et un colosse en pierre embrassant l'un des piliers,qu'il semble en train de déraciner. Cette gigantesque figure n'est autre que l'architecte de l'église, le géant Finn. Jadis, disent les légendes, lorsque arrivèrent dans le pays les ancêtres des Suédois, ils y trouvèrent une race de géants, êtres farouches et malfaisants, fils du démon et

restés en excellents termes avec leur père. Les Suédois, avec l'aide de Dieu, défirent et asservirent les géants; l'un de ces derniers, nommé Finn, après avoir été l'un des personnages importants de sa race , se voyant ruiné par la révolution qui venait de s'opérer, fut contraint de gagner sa vie. Il se fit tailleur de pierres et architecte ; mais, dans sa nouvelle condition, où. du reste il réussissait fort bien, il avait soin de cacher son véritable nom, craignant d'étaler aux regards le spectacle peu intéressant d'une grandeur déchue. En ce moment, saint Laurent parcourait la Suède; il s'arrêta à Lund, qui, suivant le proverbe, était déjà une cité florissante au moment de la naissance de Jésus-Christ : trouvant l'endroit agréable, le Saint voulut s'y faire bâtir une basilique, et, ayant ouï parler de l'habile tailleur de pierres, se mit immédiatement en rapport avec lui. Finn, sachant à qui il avait affaire, voulut faire payer au Saint la convenance, et ne réclama rien moins, comme prix de son travail, que le soleil, la lune ou les yeux du Saint, flatterie délicate dont il assaisonnait ses exigences. Le Saint promit, mais il eut soin de faire inscrire dans le contrat une clause en vertu de laquelle il serait libéré de toute dette, s'il ve-

liait à apprendre le nom du mystérieux ouvrier. Ayant appris ce nom, grâce à une intervention divine, saint Laurent refusa naturellement de payer; de là, grande colère de Finn, qui veut détruire son œuvre; le géant saisit l'un des piliers entre ses bras vigoureux, le secoue, et se met en devoir de faire crouler l'édifice, quand soudain la vengeance divine le pétrifie ; il reste attaché à son pilier, le nez contre la pierre, exposé dans cette posture malséante à la risée de la postérité.

Nos souvenirs rétrospectifs sont interrompus par le murmure de la foule qui pénètre lentement dans la cathédrale d'Upsal : bientôt les portes s'ouvrent à deux battants ; le bourdon des tours entonne un grondement triomphal; Upsal profite de la présence de ses hôtes pour célébrer l'intronisation des docteurs nouvellement promus. Cette solennité scolaire a remplacé, sous les voûtes de la cathédrale, l'imposante cérémonie du sacre des Rois : c'est un couronnement aussi, entouré d'une pompe moins guerrière. Le cortège a débouché sur la place et se déroule lentement sur le parvis ; l'université tout entière accompagne les nouveaux docteurs, avec ses chefs et sa milice. L'ordre du cortège, la place

réservée à chacun ont été réglés, il y a plusieurs siècles, non à Upsal, mais à Paris. Lorsqu'en 1477, l'académie d'Upsal (academia Upsaliensis) reçut de Stenon Sture ses privilèges, elle calqua son organisation sur l'université florissante qui trônait alors en Sorbonne. Le modèle a disparu, la copie subsiste. Voici le recteur, suivi des quatre facultés ; il s'avance au milieu d'appariteurs et de massiers, dont le costume est moitié militaire, moitié religieux ; ils sont vêtus de noir, une fraise plissée emprisonne leur cou, une barrette d'évêque se dresse sur leur tête, et une épée pacifique leur pend au côté. Puis viennent les membres du consistoire académique, en toge, et les parrains des nouveaux docteurs. Derrière eux flottent des bannières armoriées ; elles précèdent les corporations formées entre étudiants de la même province, corporations qui ont gardé le nom français de « nations » . Seulement, au lieu des nations de Picardie ou de Normandie, nous voyons défiler les nations de Dalécarlie , de Gothie et d'Ostrogothie. Enfin, les nouveaux docteurs s'avancent, portant une couronne de laurier, non sur le front, mais à la boutonnière, unique concession faite aux idées modernes.

Malgré ces noms et ces souvenirs parisiens, rien de commun entre cette solennité paisible et les fêtes turbulentes dont jadis notre Université épouvantait Paris , quand un peuple de moines, de clercs et d'escholiers descendait en tumulte des hauteurs de Sainte-Geneviève, molestant au passage les bourgeois de la Cité, ou allant semoncer le roi en son hôtel Saint-Pol : rien de commun entre nos étudiants d'alors, plus experts « à liesse et batterie qu'en travail et sapience » , et ces jeunes gens d'Upsal, à l'allure calme et posée: vainement, dans cette foule recueillie, cherchonsnous quelque émule septentrional de François Villon ; ce joyeux enfant de Paris, type d'insouciance railleuse et de verve gauloise, ne saurait se retrouver en Suède, pas plus qu'il ne se retrouverait dans la France de nos jours. Où est-il? Mais où sont les neiges d'antan?

Le cortège entre processionnellement dans la cathédrale ; les nouveaux docteurs reçoivent le diplôme et l'anneau, insignes de leur dignité ; ils subissent l'accolade savante de tous les membres du consistoire. Imposante cérémonie, entremêlée de discours latins et de coups de canon, qui annoncent à Upsal et à la Suède que le corps des docteurs compte de nouvelles recrues I

La prospérité des Uniuersités suédoises, leur prestige croissant, montrent ce qu'aurait pu devenir noire Université parisienne, en se modifiant, si la France n'avait toujours préféré les révolutions aux réformes. L'Université d'Upsal, elle aussi, fut longtemps un Etat dans l'Etat, avec ses privilèges, ses lois et ses citoyens. De bonne heure, toutefois, la royauté a repris sur elle un droit de surveillance et de haute juridiction ; c'est la Couronne aujourd'hui qui nomme le grand chancelier chargé de présider à l'instruction publique en Suède; les privilèges exorbitants des Universités ont progressivement disparu; depuis 1852, les étudiants sont justiciables des tribunaux, et non plus seulement de la juridiction universitaire, mais les Académies jouissent encore d'une indépendance presque absolue pour le choix de leurs professeurs. Le Roi ne peut les nommer que sur une liste présentée par l'Université. Si, en droit, la liberté d'enseignement n'existe pas en Suède, en fait, dans les chaires d'Upsal et de Lund, toutes les opinions philosophiques peuvent se produire. Ces grands corps enseignants sont devenus des institutions vraiment nationales; aussi la question qui divise si proiondément d'autres peuples

ne saurait-elle se poser en Suède; la domination des Universités est reconnue sans conteste, parce qu'elle n'est pas exclusive, et leur monopole, s'il était aboli par la loi, renaîtrait spontanément du consentement de tous les Suédois.

L'Université vient de défiler devant nous en grand costume et tenue de gala; allons voir les étudiants chez eux. Dans la journée et le soir ce n'est pas à leurs modestes logis qu'il faut les chercher, c'est dans le lokal de leurs Nations. Nous pénétrons dans une grande et belle maison, environnée d'un jardin ou plutôt d'un parc. Nous sommes en Scanie. Le lokal est la propriété commune de tous les étudiants d'une province ; il tient le milieu entre le cercle et la bibliothèque. Nous traversons des cabinets de lecture et des salons de concerts , des laboratoires et des salles de bal. Ces appartements ont tous le même aspect confortable, sévère et un peu froid ; la réforme a passé par là.

L'organisation des Nations est liée intimement à l'existence même de l'Université d'Upsal ; l'étudiant venu de Scanie, de Jemtland ou des bords du Tornéo, va se trouver dépaysé, perdu, au milieu de condisciples qu'il ne connaît pas. C'est alors qu'il retrouve dans sa Nation l'image

même de sa province ; il y est admis de droit, accueilli à bras ouverts par des compatriotes qui lui parlent du pays, forment son inexpérience et le soutiennent de leur influence collective; dès lors, il sent qu'il n'est plus seul. Chaque Nation forme une république indépendante et pratique les doctrines du self-government ; elle se donne des statuts; son gouvernement distingue l'exécutif du législatif. Si le droit de prendre des décisions importantes n'appartient qu'à l'assemblée générale de tous les membres, c'est à des curateurs élus qu'incombe la charge de faire exécuter ces décisions et de convoquer l'assemblée. Nos hôtes nous montrent la salle où la Nation tient ses assises; dans des pièces voisines, les Landsman, mot qu'on pourrait traduire en français par « les pays » , se réunissent, causent et travaillent en commun. La partie supérieure de l'édifice contient des appartements offerts gratuitement aux étudiants sans fortune. Les professeurs sont membres honoraires des Nations; ils viennent souvent assister aux réunions solennelles ou s'associer aux causeries de chaque jour. Ainsi s'établit une intimité respectueuse entre le maître et le disciple.

C'est dans les maisons des Nations qu'il faut

observer les étudiants ; c'est là qu'il faut se mêler à leurs causeries , et les juger tels qu'ils sont, laborieux et gais tout ensemble. Presque tous parlent le français couramment ; notre littérature ancienne ou contemporaine est à Upsal l'objet d'une étude approfondie. Les citoyens académiques nous parlent de la dernière d'Augier et de Dumas ; ils apportent dans leurs jugements une nouveauté de vues, une indépendance d'appréciation qui nous surprennent. Ils ont lu les pièces et non les feuilletons. Les mêmes expliquent Sophocle à livre ouvert et réciteraient des tirades d'Eschyle. Mais leur instruction n'a rien de commun avec le pédantisme tudesque ; leur principale occupation est de se préparer sans relâche, par des études solides, aux carrières diverses qu'ils comptent embrasser, et, comme disaient les anciens, de s'armer pour la vie. Upsal compte aussi des étudiants de vingt-cinquième année , mais ce sont des hommes qui, passionnés pour la science, sans avoir le goût du professorat, se fixent à Upsal et se vouent à une vie de labeurs et de recherches ; point de traits communs entre ces travailleurs infatigables et ceux de nos compatriotes qui ont embrassé la profession d'étudiants à perpétuité pour se dispenser d'en choisir aucune.

Le lokal de chaque Nation contient une salle réservée aux fêtes ; dans le gouvernement de la corporation, une place importante est réservée à l'organisateur de ces fêtes, au magister bibendiy soit, en langue profane, l'échanson de la Nation, Souvent les étudiants jouent devant leurs camarades des pièces de leur composition, esquisses légères d'ordinaire , où l'actualité forme l'attrait principal du spectacle. Il serait curieux de comparer ces essais dramatiques aux soties et moralités débitées jadis par nos escholiers. Mais durant notre séjour à Upsal, les lokals étaient presque déserts. Loin de s'isoler dans leur Nation, les étudiants ne songeaient qu'à se réunir pour faire (ète à leurs hôtes de Norwége, de Danemark et de Finlande. Chaque soir les trouvait assemblés en bandes joyeuses dans les guinguettes, pavoisées pour la circonstance, qui émaillent les promenades d'Upsal. Là, les toasts se succèdent avec entrain, le punch délie toutes les langues ; pour le Suédois, le punch du pays fait partie des gloires nationales, et parmi tous les punchs indigènes, celui d'Upsal brille au premier rang.

L'étranger invité à un banquet suédois est tenté de croire, au premier abord, qu'il a sous

les yeux le peuple le plus affairé du monde, qui mange debout et ne prend même pas le temps de s'attabler; les convives se pressent autour d'une sorte de buffet, où figure une collation d'aspect engageant : elle se compose de viandes et de poissons salés, de fines tranches de jambon, d'œufs durs hachés menu et de caviar, tous ingrédients qui sont merveilleux éperons à boire , comme dit Rabelais : aussi de copieuses rasades d'eau-de-vie et de kummel arrosent-elles celte collation. Cependant l'invité imite ses hôtes, et quand il a satisfait sa première faim il s'aperçoit avec désespoir qu'il a pris l'avant-repas pour le repas, et l'ouverture pour la pièce. Les Suédois veulent simplement se mettre en appétit par ce prélude gastronomique qu'ils appellent le smorgasbrod; leur but semble généralement atteint, car ils s'attablent et passent à la partie sérieuse du festin, avec un entrain tout méridional; les vins de France alternent avec le genièvre et l'eau-de-vie. 0 membres des sociétés de tempérance britanniques, soyez fiers de votre patrie; d'après des renseignements statistiques irréfutables, la Suède absorbe aujourd'hui neuf fois plus de boissons alcooliques que les royaumes unis d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande!

UrSAL. 07

Dans les banquets d'Upsal, quand l'enthousiasme est à son comble, quand d'innombrables salves de bourras ont ébranlé la salle , quand les airs patriotiques ont été repris en chœur, après les chansons à boire, les étudiants des diverses Universités échangent entre eux leurs casquettes; le Norwégien se pare du béret blanc d'Upsal, le Danois arbore les couleurs de Finlande. Alors la joie ne connaît plus de bornes, le grand but est atteint, l'union est complète entre les trois royaumes frères, qui furent trop souvent, hélas! des frères ennemis.

Après le festin, les étudiants se rendent en corps à la bibliothèque. N'allez pas croire à quelque accès invraisemblable de zèle scientifique. La Carolina rediviva contient une salle de bal grandiose, située au-dessus des salles d'étude; ce voisinage ne choque pas les Suédois, et je ne saurais leur en faire un reproche. Là, nous retrouvons nos théologiens du matin, convertis en danseurs infatigables ; vainqueurs et vaincus se croisent sans rancune au milieu d'un quadrille ; étudiants jeunes et anciens, seniores, recentiores et juniores valsent à l'envi, heureux d'oublier pour quelques heures le travail de la veille et celui du lendemain. Au bal, l'Université

figure au grand complet, comme le matin au couronnement des docteurs dans la cathédrale; maîtres et disciples y ont leur place marquée. Au commencement de la fête, les étudiants dansent, les professeurs les regardent avec une bienveillance où perce bientôt une nuance d'envie ; le corps enseignant est là tout entier, divisé en trois catégories, les aspirants au professorat ou docenter, les professeurs adjoints et les titulaires. Les docenter cherchent au début à composer leur maintien avec la gravité inhérente à leurs nouvelles fonctions : efforts inutiles, ils cèdent les premiers; timides d'abord, ils s'enhardissent, et nous les voyons se mêler avec ardeur aux groupes animés des danseurs. Les professeurs adjoints les suivent de près, les titulaires résistent, mais la musique est entraînante, l'attrait irrésistible. Ils luttent, faiblissent, cèdent et s'élancent enfin dans l'arène, oubliant cinquante ans de gravité. La contagion gagne les esprits les plus érudits et les jambes les plus rebelles.

Le lendemain, il faut nous séparer d'hôtes qui pour nous sont devenus des amis. « Le noir corbeau du départ, comme dit le proverbe persan, croasse sur nos têtes. » Mais le souvenir de notre séjour à Upsal et de l'hospitalité que

nous y avons reçue ne s'effacera pas dans nos cœurs. Nous faisons part à nos hôtes de nos projets de voyage dans l'intérieur de la Suède et de la Norwége; ils paraissent heureux de voir des étrangers, des Français surtout, accourir de leur lointaine patrie pour visiter la Suède. Ils nous recommandent vivement une pointe en Dalécarlie, jusqu'à l'église de Lecksand, au cœur même de la province. « Et surtout, ajoutent-ils avec un sourire mystérieux, soyez à Lecksand un dimanche »

Page 1