CHAPITRE IV
D'Upsal à Falun. — Sous terre. — La poste suédoise. — Une liste de conciliation. — Les Germains de Tacite. — Description d'un Gaard. — Les paysans. — Une grange historique. — L'OEil de la Dalécarlie. — L'Office du dimanche. — Types, mœurs et coutumes. — Le culte de la couleur. — Cercueil et berceau.
D' Upsal à Falun , chef-lieu de la Dalécarlie , la contrée offre l'image d'une activité industrielle assez rare dans les campagnes suédoises. Nous traversons le grand bassin métallurgique de la Suède , le pays du fer et du cuivre ; la contrée est plate, la terre couverte d'une poussière noirâtre ; une végétation desséchée par la fumée languit sur le sol. Mais les usines se succèdent avec une monotonie désespérante; le minerai effleure et déchire parfois l'écorce terrestre ; des puits démine s'ouvrent à chaque pas, des nuages de vapeur obscurcissent l'horizon et annoncent l'approche 'de cités industrielles.
Dannemora extrait le fer; Osterby le met en
fusion; Sala, qui dès le quinzième siècle fournissait vingt-quatre mille livres d'argent fin, expédie dans les trois royaumes Scandinaves les rixdales sorties de ses ateliers; les mines de Falun, jadis sans rivales, n'occupent plus aujourd'hui que le second rang. L'un des puits de Falun, inondé depuis deux siècles, semble un gouffre sans fond, où l'eau se précipite et se brise avec fracas contre les flancs du rocher. Auprès, s'ouvre un second puits dont la profondeur dépasse onze cents pieds : accroupis dans une sorte de tonne d'osier, nous nous sentons peu à peu glisser dans l'abime ; l'obscurité croît, le ciel n'est plus qu'une étoile brillant sur nos têtes ; autour de nous s'ouvrent de profondes entailles, des conduits souterrains plongeant jusqu'au cœur de la montagne. Le silence est profond; soudain, au fond de chacun des couloirs qui rayonnent autour de nous, un éclair étincelle; de multiples détonations réveillent les échos de l'abîme : ce sont des mines chargées qui éclatent. Peu après, la nuée des mineurs reparaît ; les travailleurs, à l'abri dans des excavations pendant l'explosion, se remettent à l'ouvrage; une lampe, enfermée dans un tube de verre, brille sur la casquette goudronnée de chacun d'eux, et nous voyons
comme un essaim de lucioles scintiller, s'enfoncer et se perdre au milieu du méandre des galeries ; mais nous ne sommes pas tentés de nous mettre à leur poursuite, et nous saluons avec bonheur la lumière du jour, après cette excursion aux royaumes ténébreux des gnomes.
Quel contraste entre l'activité bruyante de cette industrieuse région et le calme de la Dalécarlie agricole ! En quittant Falun pour une excursion de deux jours au centre même de la province, dans les paroisses rustiques de Lecksand et de Mora, il nous faut dire adieu, ou au moins au revoir à la civilisation. La voiture a remplacé le wagon : une sorte de charrette , qui n'est pas encore la karriole norwégienne, mais qui n'est plus la chaise de poste, nous sert de véhicule j un automédon rustique, debout derrière nous sur une traverse, conduit de la voix le bidet efflanqué qui nous traîne. Le pauvre animal descend les pentes ventre à terre , suivant une habitude traditionnelle chez les chevaux comme chez les cochers suédois ; mais la montée la plus douce lui fait perdre courage : à la moindre boursouflure du terrain, il s'arrête, respire, puis se met à gravir, en poussant des soupirs de désespoir. Lorsque son maître cherche à le stimuler par quelque
interjection caressante, il s'anime un peu, fait un effort, comme pour prouver sa bonne volonté, puis reprend sa paisible allure.
Pourquoi se presser, d'ailleurs? Le paysage aimable qui nous entoure, les sites qui se succèdent à nos yeux, imposants parfois, toujours pittoresques, la beauté du ciel, la douceur de l'air, tout nous invite à convertir notre activité en sage lenteur, et notre course en promenade. La nature s'offre encore à nous sous les mêmes aspects que dans la Suède méridionale, mais notre nouveau mode de locomotion nous la montre de plus près et nous en fait mieux apprécier le charme ; il nous permet de noter les moindres détails, de jouir à l'aise d'un point de vue qui nous a séduits, de nous attarder au bord d'un lac dont notre mémoire voudrait emporter l'image. En Dalécarlie. comme en Norwége et comme dans toute la Scandinavie septentrionale, point de village : au lieu de s'agglomérer, les habitations se dispersent, s'isolent, s'égrènent sur d'immenses étendues de prairies et de forêts. En scrutant tous les points de l'horizon, nous ne saurions y découvrir un village ; ce serait chose aussi rare que chez nous la rencontre d'un troupeau de rennes broutant paisiblement l'herbe
d'un pré communal. Dans nos campagnes, les maisons se pressent, se pelotonnent à l'ombre du clocher, comme sous une aile protectrice. En Suède , elles ont l'air de se fuir ; chaque famille vit isolée dans sa ferme. De temps à autre, une église de bois apparaît, perchée au sommet d'un coteau, ou perdue au milieu d'une clairière, toujours seule avec son presbytère, et quelquefois à plusieurs milles de toute demeure. Pour aller visiter ses ouailles, le pasteur doit escalader des montagnes, traverser des forêts et parcourir des lacs : chaque prêtre doit être doublé d'un missionnaire.
Cependant notre cheval s'est écarté de la grande route, et par un chemin de traverse où nous bondissons de fondrière en fondrière, il nous mène jusqu'à une métairie assez semblable à celles que nous avons vues depuis Falun s'espacer sur la route. Dans ce groupe de maisons, rien n'indique un relais de poste ; pourtant notre attelage s'arrête au milieu d'une sorte de cour gazonnée, encadrée d'habitations : autour de nous se pressent des charrettes semblables à la nôtre ; des karrioles au repos , renversées en arrière, dressent leurs longs brancards comme •deux bras désespérés. Point de voitures sans
chevaux, pensons-nous, et nous nous réjouissons à l'idée de nous séparer définitivement de notre coursier anémique. En guise de postillon, -c'est une jeune fille qui nous reçoit ; elle nous accueille avec un sourire prévenant, et nous apporte deux verres où mousse un lait aromatique, crémeux, tiède encore, breuvage exquis et réparateur que le voyageur retrouve partout en Suède. Nous nous hasardons à prononcer timidement le mot hasta, cheval, en cherchant à donner à notre prononciation une inflexion que ne désavouerait pas un bourgeois de Stockholm. — la, répond la jeune fille , et elle nous fait signe de la suivre.
Nous franchissons le seuil d'une sorte de chalet, et bientôt une vaste chambre planchéiée, dont le plafond et les murs sont badigeonnés à la chaux, s'ouvre devant nous : dans cette pièce, l'ameublement est d'une simplicité primitive, mais brillant de propreté. De vastes canapés en cuir s'appuient aux murailles ; quelques images suspendues montrent Bernadotte auprès de Gustave III, Garibaldi à côté de l'autocrate Nicolas. Les bois, comme les cuirs, pourraient au besoin servir de miroirs. Deux lits complètent le mobilier : ce sont des couchettes étroites, re-
couvertes chacune de deux draps plus étrohs encore ; on dirait un mouchoir de belle dimension posé sur une serviette. Nous sommes dans la chambre des voyageurs, réservée dans les fermes suédoises aux hôtes que donne le hasard. Cependant, nous répétons le mot hasta avec plus d'insistance. La jeune fille sort, puis reparait bientôt, nous apportant du beurre, des œufs durs découpés en menues tranches, du saumon fumé et des langues de renne. Lorsque nous voulons payer ce repas par quelque monnaie, notre jeune hôtesse nous regarde étonnée ; elle fait un signe de refus , puis , quand elle a vu disparaître dans notre poche la piécette que nous lui destinions , elle saisit notre main et la presse vivement. Dans ces contrées, où les types et les mœurs sont empreints encore d'une originalité primitive, une poignée de main résume les remercîments de celui qui reçoit l'hospitalité et les souhaits de celui qui la donne.
Cependant, il faut partir. — Hasta, répétonsnous pour la troisième fois. — la, ia, reprend la jeune fille , et elle nous montre les pâturages qui verdissent au loin : nous comprenons enfin que notre coursier est aux champs, à deux ou trois lieues peut-être, et quil faut attendre, tor-
Ivre inconnue pour des voyageurs que le chemin de fer a habitués à une exactitude chronoinétrique.
En Suède, point de relais organisés avec méthode, où trône un maître de poste de profession et où un cheval frais piaffe à l'écurie, prêt à remplacer son camarade fatigué. De distance en distance, des paysans, choisis parmi les plus riches cultivateurs de la contrée , sont désignés pour mettre à la disposition des voyageurs les chevaux qui servent aux travaux des champs : quand le voyageur arrive, le futur cheval de poste est en train de promener le soc de la charrue sur quelque champ lointain , ou de rentrer la moisson. Il ne nous reste d'autre consolation que de graver notre désespoir sur le Dagbook, sur le livre de poste, où nous trouvons consignées les impressions de nos prédécesseurs en pareille mésaventure. Sur le Dagbook, les noms les plus divers se rencontrent, les nationalités se mêlent : le Français y coudoie l'Allemand, le Yankee fraternise avec John Bull; on dirait une liste de conciliation. Tous ont attendu, maugréé, tempêté, mais tous varient dans l'expression de leur impatience : l'Allemand est solennel, l'Anglais dédaigneux, le Yankee
grossier, le Français narquois; le Suédois seul
est résigné : il connaît son pays.
Au relais où nous venions d'échouer, nous avions pour compagnon d'attente un jeune officier suédois : assis tranquillement sur le perron de l'habitation , enveloppé dans son cafetan noir, il fumait avec philosophie. Entre lui et nous, la conversation ne tarda pas à s'engager : notre interlocuteur connaissait le français à merveille ; aucune des finesses de la langue ne lui était étrangère. Les Suédois bien élevés parlent le français mieux peut-être que leurs voisins des bords de la Néwa. Souvent, chez ces derniers, quelques-unes de nos expressions à la dernière liode, cueillies sur le boulevard des Italiens et répétées à tout propos, suppléent à une connaissance réelle de la langue : le Russe parle quelquefois le parisien avant de savoir le français.
Après quelques instants d'entretien, notre officier suédois nous adressa cette question à brûle-pourpoint : — Avez-vous lu le traité de Tacite sur les mœurs des Germains? — Vous y avez vu , continua-t-il , que les Germains du temps ne bâtissaient ni villes ni villages, que chaque famille vivait isolée avec ses serviteurs, se suffisait à elle-même, cultivait une portion du sol sous
l'aulorité absolue de son chef, et que la guerre seule réunissait les familles en tribus, pour les armer contre l'envahisseur , ou pour les jeter sur un territoire ennemi. Aujourd'hui, les Germains de Tacite ne sont plus en Allemagne; ils ont émigré dans nos campagnes de la Dalécarlie , du Jemtland ou du Norrland, dans la belle région qui s'étend des grands lacs de la Suède méridionale aux steppes de laLaponie. Mais leurs mœurs n'ont pas changé ; voyez-les : ils cultivent encore la terre, élèvent leurs bestiaux, et savent au besoin retrouver l'ardeur belliqueuse de leurs ancêtres , comme ils l'ont prouvé il y a moins d'un siècle, sous Gustave III. Chaque famille possède et habite un gaard ; c'est un petit Etat en miniature , où le père de famille est roi absolu , et où il vous reçoit.
Nous regardâmes, à ces mots, l'ensemble de constructions, de chalets, de hangars, de clôtures qui nous environnaient, et qui composent un gaard Scandinave. Cette expression , qui se prononce gôrd, ne peut être traduite littéralement en français. Le gaard n'est pas une ferme : le mot ferme implique l'idée de location , et le maître du gaard travaille pour lui, non pour autrui. Le gaard n'est pas davantage un hameau : il en
occupe parfois la superficie , mais il n'appartient qu'à un seul propriétaire. Qu'on se figure une collection de huit ou dix maisonnettes en bois, peintes généralement en rouge, rehaussées de filets blancs aux angles et à la bordure des fenêtres. Ces constructions s'alignent autour d'une cour, de manière à former un carré plus ou moins régulier; l'une d'elles sert de magasin, l'autre de buanderie, la troisième est un atelier où les femmes tissent et cousent, car il faut que la colonie suffise à ses besoins ; il faut que le gaard loge, nourrisse , habille ses habitants. Le chef de famille s'est réservé parfois trois ou quatre chalets pour son propre usage : l'un lui sert de salle à manger, l'autre de chambre à coucher, le troisième est sa cuisine ; c'est un appartement, non pas en plusieurs pièces, mais en plusieurs maisons. Les autres chalets sont abandonnés aux valets, aux travailleurs, vassaux plutôt que serviteurs, membres aussi de la famille, qu'ils aiment et vénèrent de génération en génération. Une seconde ligne de bâtiments enveloppe la première; elle est composée de hangars, d'établcs, de granges et d'écuries; tout autour, nous voyons une zone de champs cultivés, où le blé et le seigle jaunissent sous les rayons ardents
de l'été, et de belles prairies, tachetées de troupeaux. A ce tableau d'un gaard de Dalécarlie, il ne manque que le porlrait du propriétaire, du paysan, seigneur et maître de ce petit empire : nos yeux le cherchaient en vain j nous demandâmes à notre aimable compagnon où il se trouvait. «Voici sa femme, nous répondit-il en nous montrant une commère qui aidait à atteler notre charrette; voici son fils, dit-il en nous montrant un jeune homme d'une vingtaine d'années qui allait nous servir de cocher ; quant à lui , il n'est pas revenu de Stockholm. La session de la Diète n'est pas close, et il est au nombre de nos législateurs. »
« Il n'y a en Europe qu'un Etat, continua » notre officier, qui, au point de vue politique, » puisse être comparé à la Suède : c'est le canton » d'Uri, en Suisse ; comme lui, nous sommes » gouvernés par des paysans. » Nous avions déjà trouvé cette parole dans la bouche d'un habitant de Stockholm. Paradoxe sans doute, mais quel est le paradoxe qui ne renferme son grain de vérité? L'influence des paysans, en Suède, est incontestable et légitime ; elle s'exerce depuis des siècles. Cette classe d'hommes laborieux et indépendants n'a jamais connu le travail servilej au
moyen âge, les paysans avaient eux-mêmes des serfs, sorte de caste inférieure et subalterne; mais à la Suède revient l'honneur d'avoir, la première entre toutes les nations de l'Europe, aboli le servage, comme c'est à un autre peuple Scandinave , le Danemark , qu'appartient la gloire d'avoir, le premier de nos jours, affranchi ses esclaves noirs.
Les jours où l'histoire de la Suède s'assombrit, où la patrie voit son existence, son indépendance en péril, c'est toujours à une levée de paysans qu'elle doit son salut, et c'est toujours en Dalécarlie que la cause sainte trouve ses plus fermes soutiens et ses derniers défenseurs.
Après l'union de Calmar, les Danois sont maîtres du pays , ils ont étouffé toutes les révoltes ; Gustave Wasa, vaincu, poursuivi, désespéré, veut fuir son royaume. Au moment où il va mettre le pied sur le navire qui le conduira à la terre d'exil, un homme vêtu comme les habitants de Mora, en Dalécarlie, le rejoint; c'est un messager des paysans. Il annonce au prince que ses anciens sujets ne l'ont pas oublié, qu'ils sont prêts, qu'ils veulent secouer le joug, qu'ils n'attendent qu'un chef. Peu d'années après, Gustave avait vaincu les Danois à la tête d'une armée de
paysans, et relevé à Stockholm le trône abattu de ses pères.
La Dalécarlie conserve encore aujourd'hui le souvenir de cette lutte; elle entoure d'une piété religieuse les lieux qui peuvent lui en rappeler un épisode. Près du relais de Ranskhyttan, nous vîmes la grange où Gustave Wasa, déguisé en simple Dalécarlien, battait le blé au milieu de ses sujets, et plus loin, une humble chaumière, où le prince, trompé par un hôte indigne, allait être livré à l'ennemi, lorsque la femme du traître vint avertir le royal fugitif et sauver avec lui l'indépendance suédoise.
Deux siècles plus tard,laSuède déchirée par les factions, épuisée par les guerres, va subir le sort de la Pologne. Frédéric II et Catherine de Russie, forts d'un audacieux précédent, ont dressé leurs plans, se sont partagé les villes et les provinces : l'Europe est divisée, la France indifférente ; Gustave III fait appel aux paysans delà Dalécarlie, comme son ancêtre Gustave Wasa. Avec leur aide, il accomplit une révolution salutaire, dompte les factions, réforme l'Etat et rend à la Suède son rang parmi les nations.
Depuis lors, l'influence des paysans n'a cessé de grandir. Jusqu'en 1865, la Suède a conservé
son antique constitution et sa Diète divisée en quatre Chambres formées par les nobles, le clergé, les bourgeois et les paysans; les lois fondamentales et les privilèges des ordres ne pouvaient être changés sans l'assentiment des quatre Chambres, donné à deux Diètes consécutives.
Il y a dix ans, la Suède remania et rajeunit sa constitution. Le pouvoir législatif fut partagé entre deux Chambres ; les membres de la première sont choisis par les conseils provinciaux ; ces assemblées elles-mêmes ont été élues par les habitants de la province ayant un revenu d'au moins 400 rixdales ; mais le nombre des votes de chaque électeur est en raison de l'importance des contributions foncières qu il paye à l'État. Cette accumulation de votes assure dans les assemblées provinciales et dans la Chambre haute une influence sans partage aux grands propriétaires assez nombreux encore dans la Scanie et dans les autres districts du sud. Pour la seconde Chambre , au contraire , point de distinctions semblables; chaque électeur n'a qu'une voix. L'influence des villes, rares et peu peuplées, ne saurait contre-balancer celle des campagnes; aussi sont-ce les paysans qui, propriétaires du sol, dans toutes les provinces du centre et du nord, nom-
ment, composent et dirigent la Chambre basse. Ces législateurs en sabots veillent aux intérêts du pays avec un soin scrupuleux, parfois aussi obstiné et routinier ; toute dépense ajoutée au budget les indigne, ils réclament avec insistance le dégrèvement de la propriété foncière, et immolent sans pitié tout projet de loi tendant à augmenter l'effectif de l'armée. La Suède ne connaît pas nos dénominations de partis ; chez elle point de radicaux, de constitutionnels, de conservateurs; elle ne connaît que deux partis , celui de la cour et celui des paysans. Le développement de la classe moyenne , l'influence de la bourgeoisie commencent seulement à se révéler. Jusqu'à présent la réforme constitutionnelle de 1865 n'a profité qu'aux paysans. Avant cette époque, la loi ne leur assurait qu'une Chambre sur quatre; ils en nomment aujourd'hui une sur deux.
De Falun à Lecksand l'étape est longue, mais nous n'avons pas oublié l'avis de nos compagnons d'Upsal : « Arriver dans la nuit du samedi au dimanche. » Il est près de minuit quand nous voyons enfin miroiter, entre un rideau de sapins, les eaux tranquilles d'un lac encore tout illuminé des feux du soleil couchant ; c'est le Silljan que
les Suédois nomment fièrement YOEilde la Dalé-
carlie. Nous côtoyons les rives du lac, une église
apparaît sur un promontoire qui domine la
contrée; auprès d'elle, un gaard sert à la fois de
relais de poste et d'auberge : nous sommes à
Lecksand.
Après quelques heures de repos, nous voici debout, au moment où le soleil, déjà haut, fait scintiller dans les grands bois toutes les gouttes de rosée, et couvre les eaux de paillettes étincelantes. A l'horizon, la brume du matin couronne poétiquement les sommets lointains. Devant nous, le Silljan semble moins un lac qu'une étoile de fleuves; il lance de toutes parts des bras tortueux qui serpentent et se perdent au milieu de la verdure des îles. Le regard aime à fouiller ce paysage découpé, à s'arrêter successivement sur les plans divers du paysage; cependant aucune habitation n'apparaît sur les rives, l'homme manque au tableau. Soudain, de chaque tournant du lac, du fond de chaque anse, de chaque recoin de l'horizon, nous voyons accourir des barques immenses, légères pourtant et effilées, peintes en rouge, en bleu ou en jaune, guidées avec agilité par cinquante rameuses ; ces pirogues multicolores amènent la population entière des quatre
grandes paroisses du pays au rendez-vous que Dieu donne chaque dimanche à ses fidèles.
Chaque gaard a sa barque employée à cet unique usage ; c'est une relique de famille qui se transmet de génération en génération.
Les paysans ont tous revêtu leufS habits du dimanche; la coupe en est vieille de plusieurs siècles : la mode n'a pas encore pénétré à Lecksand. Ne regrettons pas son absence. C'est une fête pour les yeux que de contempler ces costumes bizarres où le rouge, le bleu, le vert et le jaune se marient avec bonheur, sans se heurter, car l'imagination des paysans dalécarliens est tempérée par le goût et par le sentiment inné du beau. Quoi de plus gracieux, de plus élégant, que ces longues jupes blanches relevées d'agréments rouges, qui sont le costume et comme l'uniforme des rameuses? Ce pourpoint blanc, ouvert sur un justaucorps écarlate, qu'un robuste garçon porte avec tant d'aisance, aurait fait rêver jadis notre jeunesse romantique, quand, éprise de la couleur, elle prétendait colorer le costume comme la langue. Sommes-nous transportés dans un autre siècle? Ce père de famille avec son habit à larges basques, ses souliers à boucles et son jabot de dentelle, n'est-il pas
quelque bailli du bon vieux temps, qui juge d'après l'équité plutôt que d'après la coutume ? Et ces paysannes aux jupes courtes et bariolées, au corsage garni de bijoux, à la coiffure étrange, ne sont-elles pas détachées de quelque missel du moyen âge, époque où l'humanité rajeunie aimait les tons tranchés, les nuances éclatantes, et se sentait attirée vers elles comme un enfant tourne ses yeux vers la lumière?
Les Dalécarliens ont conservé le culte de la couleur; leurs costumes le prouvent comme leurs habitations, comme les instruments de leurs travaux. Les rames de leurs barques sont sculptées et coloriées, et nous nous rappelions notre étonnement de la veille, quand nous rencontrions, au milieu des champs, des moissonneurs portant culottes brodées et bas écarlales, ou des bataillons de faneuses, élevant sur l'épaule leur long râteau peint mi-partie de rouge et de jaune.
Chaque paroisse, chaque famille a ses couleurs favorites ; notre hôte nous indiquait en mauvais allemand les habitants de chacun de ces cantons dont il nous racontait l'histoire, exhumait les souvenirs et énumérait les exploits. Avec un peu d'imagination nous aurions cru entendre le dénombrement des héros grecs d'Homère, traduit
dans la langue de Richard Wagner. « Vois, disait notre hôte, les gens de Mora, de l'antique Mora, où les ancêtres se réunissaient pour délibérer sur les affaires du pays et nommer nos rois. Ceux-là sont les fils d'Elfdal, où des veines de porphyre sillonnent la montagne; seule entre toutes les paroisses de Suède, Elfdal a eu l'honneur de fournir le tombeau où Bernadotte repose dans la crypte de Riddarsholm. Voici les montagnards d' Ornas et ceux de Rattvik, où paissent d'innombrables troupeaux, et ceux de Stalheim, renommé pour la beauté de ses filles. » En ce moment les barques s'approchaient, et il nous était facile de constater que la renommée de Stalheim n'était pas usurpée.
Les longues pirogues sont venues lentement s appuyer au rivage; les paysans débarquent, les rameuses sautent légèrement à terre ; chacune d'elles porte un petit paquet qu'elle dénoue sur le rivage, se débarrasse rapidement de sa robe blanche, costume de travail, la remplace par une jupe et une guimpe aussi bigarrées que celles des autres paysannes, entoure son cou de chaînes d'argent, ses poignets de bracelets. La toilette est faite en un clin d'œil, à la face du soleil et des spectateurs.
Dalécarliens et Dalécarliennes se dirigent gravement vers l'église, portant sous leurs bras des missels enluminés; les enfants les précèdent chantant des cantiques. On dirait plusieurs processions serpentant le long des rampes fleuries du coteau, et se rendant au même temple. Le pasteur les attend sur le seuil, revêtu de ses habits sacerdotaux; l'église est trop petite pour contenir les fidèles. Après le service, le pasteur monte sur un tertre et il parle; son auditoire s'assemble autour de lui en groupes pittoresques; nous seuls, avec nos vêtements modernes, faisons contraste au milieu de cette scène qu'on dirait renouvelée d'un autre âge. Mais nous éprouvons un sentiment d'affectueux respect pour ces populations qui, par leur seul aspect, révèlent le calme et la simplicité droite de leur âme, qui ont conservé le culte des traditions , et qui croiraient commettre un sacrilège en touchant à un usage consacré par le temps.
Depuis des siècles, les paysans de la Dalécarlie se réunissent ainsi à Lecksand, l'été dans leurs longues barques, l'hiver dans leurs traîneaux, et assistent au service du dimanche; leur vie s'écoule sans qu'ils manquent une seule fois à ce pieux rendez-vous. Mais voilà que deux barques
retardataires ont atterri; dans l'une, nous distinguons un nouveau-né amené pour recevoir le baptême, l'autre porte un dais funèbre, et fait songer aux gondoles éternellement en deuil ; elle dépose un cercueil sur le rivage. Le nouveau-né que nous voyons baptiser aujourd'hui ira à son tour à la même église se marier et recevoir la bénédiction suprême, après une vie qui aura ressemblé à celle de son père et à celle de son aïeul. Faut-il aller jusqu'à Lecksand, au fond de la Dalécarlie, pour trouver un pays où l'on sait encore vivre et mourir comme a vécu et comme est mort son père !