‹ En karriole à travers la Suède et la NorwègeChapitre 6 sur 24 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Un phénomène astronomique. —Coutume païenne. — Regnard — Poëte et Gascon. — Le Thulè. — Une Saga. — Trois voyageurs persévérants. — Le pays des fleurs. — L'extrême nord. — Rencontre avec deux Lapons. — Une erreur de la nature. — La conversation s'engage. — Aperçus locaux sur la création du monde et l'itinéraire de Noé. — Haparanda. — Une forêt lilliputienne. — Conseil de famille. — Louis-Philippe en Laponie. — Frère et Sœur. — Super jlumina. — Le mont Avasaxa. — Minuit. — La fête du soleil.

Dans la sauvage vallée du Torneâ-elf, en Laponie, sur les confins de la Suède et de la Finlande russe, sous le cercle polaire, un pic aigu, le mont Avasaxa, domine un amphithéâtre de montagnes et semble un observatoire élevé par la nature pour suivre les phases d'un phénomène astronomique que chaque année ramène sous ces latitudes. Le 24 juin, le soleil y est visible à minuit. L'astre s'abaisse sur l'horizon, en effleure le bord, sans que son disque disparaisse un instant, puis se relève bientôt pour continuer sa course, comme s'il dédaignait de prendre son repos

accoutumé. La journée d'hier n'est pas achevée lorsque celle de demain commence.

Les populations du nord de la Suède célèbrent la nuit du 24 juin par une fête à laquelle ils donnent un caractère religieux et presque païen . Longtemps, une partie des peuplades septentrionales adora le soleil. Convertis au christianisme, leurs descendants ont conservé une vénération superstitieuse pour le dieu déchu , pour l'astre qui , dans ces climats de froidure et d'obscurité , leur apparaît un instant seulement, mais comme l'image même de la vie. Eu quelques semaines, le soleil fait germer, pousser, mûrir leurs moissons, épanouir les rares fleurs qui sont la joie de ces contrées. Il joint en même temps la splendeur à la toute-puissance , ne quitte plus le ciel, supprime la nuit, confond les irradiations du couchant et celles de l'aurore , comme s'il voulait dédommager ces régions, en quelques nuits d'éclat, de huit mois de rigueur.

Un poëte français, l'aventureux Regnard, s'est cru ou plutôt s'est prétendu, au dix-septième siècle , le Christophe Colomb de ces parages. Il a parcouru le golfe de Bothnie, jusqu'à l'embouchure du Torneâ-elf. Il a rendu visite aux Lapons, gravi le mont Avasaxa et laissé, comme

témoignage de son passage, cette inscription l fanfaronne, écrite en un vers latin sur le livre de poste de la ferme de Sakajervi :

Il fallut s'arrêter ; le monde nous manquait.

Regnard a laissé de son voyage une relation spirituelle, où l'imagination tient plus de place que la véracité. Après lui, des savants, des explorateurs ont contrôlé son récit, fait justice de certaines assertions risquées, et prouvé que le poëte n'avait fait qu'effleurer cette Laponie , à laquelle il prétendait avoir arraché ses derniers secrets.

Aujourd'hui, un service régulier de bateaux à vapeur relie Stockholm à Haparanda, ville située à l'extrémité septentrionale du golfe de Bothnie, et d' Haparanda une route praticable conduit en une vingtaine d'heures au pied du mont Avasaxa. C'est un voyage relativement facile. Aussi est-il tenté chaque année par un groupe de touristes, curieux d'étudier un coin de ces contrées boréales que les Finlandais habitent et que les Lapons parcourent, curieux aussi d'assister à l'une des plus belles fêtes que le soleil donne à la terre, ou simplement de voir ce que d'autres n'ont pas vu. Cette année, nous avons représenté

la France dans ce groupe cosmopolite , et , suivant les traces de Regnard, nous nous sommes convaincus que les courses aventureuses de notre compatriote se réduisaient à une pointe en Laponie, que le voyageur gascon a cru voir la fin du monde où finit la route carrossable , et qu'il a pris pour les colonnes d'Hercule les poteaux indicateurs du dernier relais de poste.

Le Thulé va nous conduire de Stockholm à Haparanda. C'est un bon et solide vapeur, qui remonte dans la direction du nord la rive occidentale du golte de Bothnie jusqu'à l'embouchure du Tornéo, pour revenir à Stockholm par le même chemin, et qui établit des communications régulières entre les petites villes de la côte. Le Thulé fait, dans une journée, plus d'escales que de lieues marines. Il rappelle le voyageur du bon vieux temps, qui ne se pressait guère, s'arrêtait un peu partout et stationnait fort complaisamment pour apporter les nouvelles et prendre les commissions. Mais comme le Thulé offre à ses passagers une installation confortable , que des paquebots plus ambitieux pourraient lui envier, comme le capitaine fait les honneurs de son royaume avec la bonne grâce et la bienveillance nationales, nous ne songeâmes guère à nous

plaindre des lenteurs de la traversée. Nous nous étions attachés à ce navire aux allures paisibles, à la marche pesante et mesurée, qui ressemble à nos fins steamers de l'Atlantique ou de la Méditerranée comme un percheron à un cheval de course.

Le 18 juin, le Thulé avait quitté Stockholm. Installés à l'arrière, nous regardions fuir les quais, les maisons, les parcs de cette ville aimable, qui se montrait à nous sous un aspect nouveau et plein de charme, comme pour aviver nos regrets. Les sept îles qui composent Stockholm semblaient, par l'éloignement, réunies en une seule, mais leurs sommets d'inégale hauteur s'étageaient en gradins, et paraissaient élever plusieurs cités l'une au-dessus de l'autre. La coupole de Sain te-Hedwige dominait cet ensemble, comme la croix latine brille au sommet des sept couronnes qui composent la tiare pontificale. Longtemps Stockholm nous apparut ainsi, émergeant du fond d'une chaussée humide , dont les parois rocheuses plongeaient dans l'onde leurs murailles à pic. Soudain, le golfe fait un coude j un rideau de hauteurs nous cache celte imposante toile de fond, et le décor se transforme. Les montagnes s'affaissent en collines. Des

myriades de rochers à fleur d'eau moutonnent autour du [aquebot; des îles plates et boisées semblent des forêls flottantes. Les archipels succèdent aux archipels, et lorsque nous croyons voir la pleine mer s'ouvrir devant nous, de nouveaux bancs de verdure viennent nous barrer le passage. Plus de falaises, plus de ces arêtes vivement dessinées, qui découpent sur le ciel leur dentelure aiguë. Des contours fuyants, des horizons à peine estompés, un inextricable fouillis d'îles, de promontoires et d'isthmes, où la terre disparaît sous une végétation noire et drue, tel est l'aspect des côtes de la Baltique. Nous reconnaissons cette terre des pirates, qui de tout temps a sollicité l'audace des écumeurs de mer, en leur offrant à chaque pas, dans les replis de sa côte, des abris pendant la tempête, des embuscades pour épier leur proie. C'est du fond de ses anses qu'ils s'élançaient sur une ville, un château ou une abbaye, pour disparaître aussitôt dans le labyrinthe des îles. Les habitants de ces côtes périodiquement dévastées se flrent pirates à leur tour. Il y eut échange de rapines entre les deux bords de la Baltique.

« Agne, roi de Suède, dit la Saga, revenait » un jour dans ses domaines avec ses hardis

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